Sainte Suzanne de Rome
Martyre à Rome
Summary
Nièce du pape saint Caïus et parente de l'empereur Dioclétien, Suzanne refusa d'épouser Maximien-Galère pour rester fidèle à son vœu de virginité. Son refus et la conversion de ses proches provoquèrent la colère de l'empereur. Elle fut décapitée secrètement dans sa demeure du Quirinal en 295.
Biography
SAINTE SUZANNE, MARTYRE À ROME
Ce monde est digne de mépris, même lorsqu'il flatte et qu'il caresse le cœur par la prospérité.
Saint Grégoire le Grand.
Sainte Suzanne était fille de saint Gabinius et nièce de saint Caïus, pape, son frère, qui étaient d'une race très-illustre et proches parents de l'empereur Dioclétien. Son père, qui, depuis sa naissance, s'était fait prêtre, l'éleva avec beaucoup de soin dans la crainte de Dieu et dans l'amour de Jésus-Christ, et, étant devenue grande, elle se consacra entièrement elle-même à son service, et résolut de n'avoir jamais d'autre époux que le Roi des Vierges et des âmes saintes. Il arriva cependant que Valérie, fille de Dioclétien, que Maximien-Galère avait épousée, mourut ; et cet empereur, lui voulant donner une autre femme de sa parenté, jeta pour cela les yeux sur Suzanne, dont l'esprit, la sagesse et la beauté étaient extraordinaires et ravissaient tout le monde. Il savait que Caïus, son oncle, était le souverain Pontife des chrétiens, et que Gabinius, son père, était prêtre ; mais, en ce temps-là, il ne s'était pas encore élevé contre son propre sang, et il n'était pas si ennemi des fidèles qu'il ne préférât l'établissement et l'agrandissement de sa maison et de ses parents à la ruine du Christianisme. Dans cette pensée, il appela un seigneur romain, nommé Claude, qui était aussi son cousin, et qui touchait encore de plus près aux deux frères, le père et l'oncle de Suzanne, et le pria d'aller chez Gabinius et de lui faire honnêtement la proposition du mariage de sa fille avec Maximien. Claude se tint fort honoré de cette mission, et s'en chargea avec joie. Il vint donc trouver Gabinius, et lui proposa l'affaire qu'il croyait lui devoir être très-agréable. Le saint prêtre ne le rebuta pas, mais lui demanda seulement quelques jours de délai pour en parler au Pape et à sa fille. Ils en conférèrent donc ensemble, et d'abord ces bienheureux frères n'étaient pas éloignés de consentir à l'alliance que l'empereur souhaitait, dans la vue qu'elle pouvait rendre ce prince, et Maximien, son gendre, qui lui devait succéder, plus favorables aux chrétiens. Mais Notre-Seigneur, qui ne voulait pas établir sa religion par ces moyens humains et politiques, donna une autre pensée à Suzanne. Elle leur déclara donc « que, selon les bonnes instructions qu'elle avait reçues de leur charité, elle s'était consacrée au Roi des rois et qu'elle n'aurait jamais d'autre époux que lui : quand elle n'aurait pas résolu de garder inviolablement sa chasteté, elle ne voudrait pas épouser un homme souillé par les abominations de l'idolâtrie et par le massacre d'un nombre infini de chrétiens, comme était Maximien, qui avait souvent pris part à la persécution que Dioclétien leur avait faite : ainsi, elle les suppliait de rompre entièrement tous ces pourparlers de mariage ». Caïus et Gabinius louèrent infiniment sa résolution et l'exhortèrent à y persévérer constamment, sans que ni les promesses, ni les menaces, la fissent jamais changer de résolution.
Claude étant revenu après trois jours répéta, en présence du Pape, la proposition qu'il avait faite. Les saints frères lui dirent qu'il fallait voir là-dessus la volonté de la jeune fille, et la firent en effet appeler sur-le-champ. Lorsqu'elle entra dans la chambre, Claude la voulut baiser par honneur comme sa parente ; mais elle le repoussa lui disant que sa bouche n'avait jamais été souillée d'aucun baiser d'homme, et qu'elle n'avait garde d'en recevoir un d'une personne que le culte des faux dieux et le meurtre des chrétiens rendaient sale et abominable devant Dieu. Claude, surpris de ces paroles, s'excusa de son action, sur ce qu'il lui avait semblé qu'étant son proche parent, il pouvait bien user de cette familiarité avec elle. Et, pour ce qui était des souillures qu'elle lui imputait, il la pria de lui dire par quels moyens il en pourrait être délivré. « Ce sera », répondit Suzanne, « en faisant pénitence, et en recevant le saint baptême ». Caïus et Gabinius appuyèrent ce discours, et parlèrent si efficacement à ce seigneur des avantages de notre religion, que, ne se mettant plus en peine de sa mission, il embrassa le Christianisme et se fit baptiser, avec Prépédigne, sa femme, et deux fils qu'il avait, nommés Alexandre et Cuthias. Cependant, l'empereur ne recevant point de réponse de la proposition qu'il lui avait envoyé faire à Gabinius, s'informa du sujet de son retard. On lui dit qu'il était tombé malade, et que cela l'avait empêché de venir trouver Sa Majesté ; l'empereur, qui l'aimait, et qui était impatient de savoir la solution de son message, lui envoya Maxime, comte de ses affaires domestiques, pour le visiter et pour apprendre de lui le succès de cette négociation. Maxime, qui était son frère, fut fort surpris de le trouver dans un état de pénitent, les larmes aux yeux, le cilice sur le dos, et prosterné devant un oratoire ; il lui demanda d'où venait ce changement. Claude lui dit ouvertement que Dieu lui avait fait la grâce de lui ouvrir les yeux pour connaître les vérités de la religion chrétienne, et que, reconnaissant combien il était coupable d'avoir adoré les idoles, et d'avoir répandu le sang innocent des chrétiens, il en faisait pénitence. Maxime, touché de ses paroles et de son exemple, lui demanda d'être éclairé des mystères de notre foi. Il le mena à saint Caïus qui le baptisa, et lui donna en même temps les sacrements de la Confirmation et de l'Eucharistie. Claude et Maxime étant ainsi entrés dans le sein de l'Église, vendirent tous leurs biens pour avoir de quoi secourir les pauvres fidèles que les longues persécutions avaient réduits à une pauvreté extrême. L'empereur en fut averti, et apprit en même temps qu'au lieu de décider Gabinius à donner sa fille en mariage à Maximien, ils avaient embrassé sa religion, et étaient des premiers à persuader à cette sainte fille de demeurer vierge. Ces nouvelles l'irritèrent. Il oublia qu'ils étaient ses proches parents ; il les fit arrêter avec Prépédigne, Alexandre et Cuthias, et les relégua au port d'Ostie, où ils furent mis à mort. Il fit aussi emprisonner Gabinius avec Suzanne, et, après cinquante-cinq jours de prison, il pria l'impératrice Prisca, sa femme, de faire en sorte que cette illustre fille consentît à ses volontés. Prisca la fit venir dans son appartement ; mais, comme elle-même était chrétienne, bien loin de lui rien conseiller contre sa résolution et son vœu, elle la fortifia au contraire dans son généreux dessein.
Dioclétien, apprenant qu'elle était inébranlable, la fit reconduire dans sa maison, et permit à Maximien d'y aller pour user de violence. Ce prince y alla ; mais, lorsqu'il entra dans sa chambre, il aperçut un ange d'un éclat merveilleux qui était auprès d'elle et qui la gardait. L'effroi le saisit, et il se retira tout confus sans avoir osé rien entreprendre. Dioclétien attribua cet effet à la magie, et envoya un de ses officiers nommé Macédonius pour contraindre la Sainte d'adorer les idoles. Cet officier lui présenta une image de Jupiter, lui ordonnant, de la part de l'empereur, de lui offrir de l'encens. Suzanne éleva alors ses yeux et son cœur vers le ciel, et au même instant la statue disparut, et on la trouva dans la rue jetée contre terre. Macédonius, ne pouvant rien gagner par douceur, eut recours aux menaces et aux supplices ; il la maltraita dans sa propre maison, la battit cruellement et lui déchira le corps à coups de fouets. Enfin, l'empereur apprenant encore qu'elle était inflexible, commanda qu'elle fût décapitée, ce qui fut exécuté secrètement, chez elle, le 4 août 295.
L'impératrice Prisca fut bientôt avertie de ce qui s'était passé ; elle eut une joie extrême de savoir que Suzanne s'était maintenue dans sa foi et dans son innocence, malgré tous les efforts des puissances de la terre. Elle se transporta elle-même la nuit dans le lieu de son supplice, et l'ayant trouvée baignée dans son sang, elle enleva le voile de dessus sa tête, qu'elle trempa dans cette liqueur précieuse. Depuis, elle fit enchâsser ce voile dans une boîte d'argent, et le mit à son oratoire, où elle faisait assidûment sa prière à l'insu de Dioclétien, son mari. Pour le corps de notre Sainte, elle l'embauma, l'ensevelit de ses propres mains, et le fit inhumer dans la grotte même de saint Alexandre, auprès d'une infinité d'autres martyrs. La maison qui avait été le lieu de sa naissance, de sa conversion sur la terre et de sa mort très-précieuse, fut changée par saint Caïus en une église où il dit la messe en son honneur. Elle était au Quirinal, dans la rue de Mammure, devant le marché de Salluste. Cette église subsiste encore et est occupée par des religieuses Cisterciennes ; c'est aussi un titre de cardinal, et quelques-unes des Éminences qui l'ont possédée ont eu soin de la faire embellir.
On voit sainte Suzanne dans ses images avec une couronne à ses pieds. Elle ne voulut pas épouser le fils de Dioclétien, par amour pour la virginité ; c'est une allusion à ce fait.
Cl. Acta Sanctorum, et Histoire de l'Église, par l'abbé DATTES.
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## SAINT TAURIN DE ROME,
## PREMIER ÉVÊQUE ET APÔTRE D'ÉVREUX
Ve siècle.
*Via Dei pax, via Dei humilitas, via Dei patientia est.* *La voie de Dieu, c'est la paix, c'est l'humilité, c'est la patience.* *Saint Grégoire le Grand.*
La naissance de ce saint évêque a été illustre selon la chair ; il était issu de parents nobles et riches dans le monde ; mais l'histoire ne marque pas distinctement quels furent leurs emplois. Rome fut la ville qui eut le bonheur de voir naître un si saint personnage ; on tient que sa naissance
fut prédite par un ange. Son père s'appelait Tarquin et vivait dans les ténèbres de l'infidélité ; sa mère, Eutice, avait l'avantage d'être chrétienne : on a même écrit qu'elle eut la gloire d'être martyre. La naissance de Taurin a été précédée de signes miraculeux comme celle des plus grands Saints. Sa mère, comme une autre Élisabeth, vivait dans la pratique des commandements de Dieu avec une extrême fidélité : comme elle n'avait point d'enfants, elle pria Dieu avec beaucoup d'humilité et de persévérance de donner sa bénédiction sur son mariage et de lui en accorder le fruit. Ses vœux et ses prières ne furent pas sans effet : l'Ange du Seigneur lui apparut et lui fit connaître qu'elle avait été exaucée. Cette pieuse dame, qui n'avait d'autre vue que de plaire à son Dieu, lui fit aussitôt une offrande de l'enfant qu'elle attendait de sa bonté ; elle le voua à son service, pour procurer sa plus grande gloire : cette action, faite dans un esprit de vive foi et d'un cœur très-sincère, fut très-agréable à Dieu ; aussi ne fut-elle pas sans récompense ; car son enfant, ayant reçu la grâce du baptême, et étant parvenu à un âge qui pouvait déjà faire connaître quelque chose de son penchant, il semblait que toutes les inclinations du vieil homme fussent converties en celles de Jésus-Christ. On ne remarquait en lui que des mouvements qui tendaient au bien, et, plus il avançait en âge, plus aussi le voyait-on croître en sagesse et en vertu ; c'est ainsi que Dieu le disposait aux grands desseins qu'il avait sur lui.
Quand il fut assez avancé dans ses études et qu'il eut l'esprit assez mûr pour penser à faire choix d'un état, il ne s'écarta pas des intentions de sa pieuse mère ; mais, suivant le mouvement du même esprit qui avait conduit cette sainte femme lorsqu'elle avait offert autrefois ce cher fils, le destinant au service des autels, notre saint jeune homme ne résista pas à l'inspiration intérieure qui l'appelait au sacerdoce. Il embrassa donc l'état ecclésiastique par des vues très-désintéressées, n'ayant en cela d'autres pensées que d'accomplir la volonté de Dieu et de procurer sa gloire, puisque, s'il eût voulu suivre les inclinations de la nature et la vie des sens, il était en liberté de le faire, ses parents ayant de grands biens et étant très-considérés dans le siècle.
Comme la grâce ne peut demeurer stérile dans un cœur fidèle, Taurin ne se contenta pas d'être entré dans l'état ecclésiastique par la bonne porte ; mais, voulant dignement répondre aux premiers devoirs de ce noble état, c'est-à-dire, à l'exemple de Jésus-Christ, à la conversion des peuples et à la publication de l'Évangile, il médita le dessein d'abandonner sa patrie et ses parents, à l'imitation des plus grands Apôtres, pour aller prêcher le nom de Jésus-Christ dans les lieux où il n'était pas encore connu. Ceux de ses parents qui étaient moins éclairés que sa pieuse mère, et qui n'avaient en vue que des intérêts de famille et d'amitié naturelle, s'opposèrent aux desseins de ce digne prêtre de Jésus-Christ ; mais Eutice, qui n'avait demandé au ciel et obtenu de Dieu ce cher fils que pour le consacrer à son service, le porta plutôt à être fidèle à la grâce qui l'appelait à la conversion des peuples, qu'à demeurer dans le pays, comme tout le monde le souhaitait.
Taurin sortit donc de Rome, lieu de sa naissance, pour aller dans un pays éloigné, où il ne pouvait attendre que des rebuts, des mépris et toutes sortes d'autres croix ; il pouvait emporter avec lui quelques sommes considérables d'argent, sans faire tort à sa famille, ni commettre aucune injustice ; mais, ayant déjà un cœur vraiment apostolique, il négligea toutes les prévoyances humaines ; il ne fit aucune provision et ne pensa à aucune commodité ; mais, quittant tout généreusement, et ne s'appuyant que sur la divine Providence, dont les soins sont d'un plus grand secours que toutes les richesses de la terre, il arriva enfin au pays d'Évreux, en Normandie, pour y annoncer le saint Évangile de Jésus-Christ. Il travailla avec une constance et une charité admirables à la conversion de ce peuple qui gémissait alors sous la dure tyrannie des démons et dans l'ignorance des vérités chrétiennes. Ses succès furent si considérables, et la lumière de l'Évangile commença à se répandre avec tant d'éclat, que le prince des ténèbres, ne pouvant supporter qu'on diminuât ainsi son empire, s'opposa en une infinité de manières à la mission de notre Saint ; il se présenta à lui sous les formes horribles des bêtes les plus cruelles pour l'intimider et interrompre son travail ; mais ce saint missionnaire, ayant une foi invincible et une parfaite confiance au souverain pouvoir des trois personnes de la sainte Trinité, triompha toujours glorieusement par le seul signe de la croix, auquel il avait recours en toutes rencontres.
La malice des hommes ne le céda guère à celle du démon contre notre Saint. Le préfet de la ville, les prêtres des idoles et les magiciens conspirèrent ensemble pour le faire mourir : le préfet, qui s'appelait Licinius, ordonna à ses soldats de s'en saisir et de le lui amener au village de Gisay, où il était alors, éloigné de quelques lieues de la ville d'Évreux. Cet ordre fut exécuté ; le Saint comparut : le préfet lui demanda d'où il était, qui il était et quel dessein l'avait fait venir dans le pays. Ce fut alors que l'homme apostolique commença à lui parler avec un zèle incomparable des mystères de la religion chrétienne, de la résurrection des morts, de la durée infinie de l'éternité, des récompenses incompréhensibles promises à ceux qui servent et adorent le vrai Dieu en esprit et en vérité, et des supplices éternels que les infidèles et les pécheurs souffriront dans les enfers ; il y ajouta un discours sur la vanité des idoles, ouvrages de la main des hommes, indignes de l'adoration des hommes. Licinius, n'approuvant pas la sainte hardiesse de cet homme divin, et fermant les oreilles à la vérité qu'il annonçait, commanda qu'il fût cruellement fouetté et que l'on exerçât ce supplice sur lui jusqu'à ce qu'il en perdît la vie. Les bourreaux voulurent exécuter cet ordre ; mais la divine Providence en disposa d'une autre manière : car, lorsqu'une grêle de coups tombait sur le corps du bienheureux Martyr, on entendit une voix céleste qui lui dit de ne rien craindre ; et, en même temps, les mains des bourreaux demeurèrent sans aucun mouvement : ce qui les mit hors d'état de continuer leur malheureux dessein.
Ce miracle et les grandes vérités que saint Taurin avait eu le courage d'annoncer, donnèrent lieu à la conversion de Léonille, femme du préfet ; elle fit sur-le-champ une profession publique de la religion chrétienne. Cela fit entrer son mari dans une telle colère, qu'il commanda qu'on la conduisît avec saint Taurin dans une affreuse prison : elle devint ainsi participante des souffrances que ce saint prêtre avait la gloire d'endurer pour Jésus-Christ. On montre encore aujourd'hui, proche de l'église de la paroisse, dans le village de Gisay, le lieu où le Saint a été flagellé ; mais, comme le grand apôtre saint Paul, après avoir souffert le fouet et la prison, assure aux Thessaloniciens, que son entrée parmi eux n'a pas été sans fruit, ainsi voit-on que l'arrivée de saint Taurin dans le pays d'Évreux a produit mille bénédictions qui ont été comme le fruit de ses tourments. Il ressuscita la fille de celui chez qui il demeurait, et, à la vue de ce miracle, cent vingt personnes se convertirent et reçurent le saint Baptême. Étant allé à un temple de Diane, il commanda au démon qui résidait dans une idole de se manifester, et aussitôt on entendit une voix lugubre par laquelle il déclarait que son pouvoir était lié depuis que Taurin, le disciple de Jésus-Christ, était arrivé dans le pays : c'est ce qui fut cause de la conversion de deux mille infidèles, et ensuite de douze cents autres.
Ce saint confesseur du nom chrétien, allant ensuite de village en village et par tous les bourgs du pays, annonça dans tous les endroits le saint Évangile de Jésus-Christ, abattant les idoles et faisant construire de petits édifices pour loger les pauvres et subvenir à leurs besoins. Il avait un respect particulier pour la sainte Vierge, et il la faisait honorer partout ; il l'a établie pour protectrice spéciale et pour patronne du pays d'Évreux, consacrant à Dieu, sous son invocation, la première église qui y fut bâtie, et changeant le faux culte de Diane en celui que l'on devait rendre à la Mère de Dieu, comme il arriva autrefois dans la ville d'Éphèse, lorsque les premiers Apôtres, y prêchant l'Évangile, détruisirent le faux culte que l'on rendait à cette même divinité.
Enfin, après que ce glorieux Apôtre eut détruit partout les idoles et établi sur leur ruine le culte du vrai Dieu, il plut à la divine Providence de le récompenser. Un ange lui annonça le moment de sa mort. Il se rendit donc ce jour-là dans l'église qui était consacrée à la sainte Vierge, qu'il avait choisie pour sa protectrice spéciale ; il y célébra les divins Mystères ; il y exhorta le peuple, et confirma dans la vraie foi ceux qu'il avait convertis à Jésus-Christ, les assurant d'une protection spéciale de la divine Providence sur eux, s'ils demeuraient dans leurs bons sentiments ; il leur donna sa bénédiction, et tout le peuple, fondant en larmes, pensant à la perte qu'il allait faire, le saint évêque expira doucement, pour aller s'unir plus étroitement que jamais à Celui pour la gloire duquel il avait tant travaillé sur la terre. Plusieurs signes miraculeux parurent à sa précieuse mort ; et, comme il avait eu une dévotion singulière envers les saints anges pendant sa vie, on vit à son décès un grand nombre de ces esprits bienheureux qui chantaient des louanges à son honneur et qui consolèrent le peuple. Ce fut aussi un ange qui marqua le lieu de sa sépulture.
Ce n'est point sans raisons que le martyrologe romain dit que notre Saint fut illustre par ses miracles, puisqu'il en a fait une infinité, et pendant sa vie et après sa mort. Pendant sa vie, on compte au moins huit aveugles à qui il a rendu la vue, et plusieurs sourds et muets à qui il a rendu l'ouïe et la parole ; il a même ressuscité des morts, et presque aucun de ceux qui étaient malades ne s'est adressé à lui sans recevoir sa guérison. Tous ces prodiges, précédés d'une sainteté de vie parfaitement exemplaire, furent les puissants motifs qui engagèrent non-seulement le peuple d'Évreux, mais encore tous les habitants des pays circonvoisins, à embrasser la foi de Jésus-Christ ; le préfet même, Licinius, qui avait tant persécuté le Saint, fut tellement épouvanté par la grandeur et la multitude des miracles qui se faisaient par les mérites de notre Saint, et si pénétré de la crainte du vrai Dieu, que saint Taurin adorait, qu'il ouvrit enfin les yeux aux lumières de la grâce et se soumit aux lois de l'Évangile. Ce grand changement du préfet arriva immédiatement après que notre saint évêque eut ressuscité son fils, nommé Marin, et un de ses officiers, nommé Pascal. Tous les miracles que notre Saint avait opérés pendant qu'il vivait furent renouvelés après sa mort.
Le Père Giry en raconte deux arrivés de son temps. Une dame nommée Anne Le Tac, étant affligée depuis sept ans d'une fâcheuse paralysie qu'aucun remède n'avait pu dissiper, fut enfin parfaitement guérie en un instant, le septième jour d'une neuvaine qu'elle avait faite avec grande confiance au tombeau de saint Taurin. Ce miracle arriva le 17 du mois d'août de l'année 1690 ; il est attesté par plusieurs médecins. Il fut suivi de la conversion véritable et sincère du mari de cette dame, qui, ayant été calviniste, et n'ayant abjuré son hérésie qu'en apparence, n'avait pas cru jusqu'alors à l'intercession des Saints ; mais, étant tombé dangereusement malade, et ayant usé avec esprit de foi de quelques linges qui avaient touché la châsse de saint Taurin, il trouva un si prompt secours à son mal dans ce nouveau remède, qu'il renonça à ses anciennes erreurs, et rendit gloire à Dieu de la guérison qu'il venait de recevoir par les mérites et l'intercession de son saint serviteur. L'autre miracle est arrivé en l'année 1691, le 10 du mois de mai, dans la personne de Jacques Vallée, âgé de dix ans, demeurant au bourg de Damville, au diocèse d'Évreux. Cet enfant était sujet à des accès épileptiques qui le prenaient tous les jours, et qui étaient suivis d'une paralysie et d'une percussion des deux jambes, en sorte qu'il ne pouvait ni marcher ni demeurer debout, et les médecins ayant jugé ce mal incurable, le père du malade fit une neuvaine au tombeau de saint Taurin. Le neuvième jour, revenant d'Évreux, il fut fort surpris de voir venir à lui son fils en parfaite santé, et qui avait reçu sa guérison à la même heure qu'il avait fait offrir le sacrifice de la messe pour lui, en l'honneur de saint Taurin. Depuis ce temps-là, jamais le malade n'a ressenti aucune atteinte de sa terrible maladie.
## CULTE ET RELIQUES.
A l'époque de l'invasion des Normands, au Xe siècle, Gonthert, évêque d'Évreux, fit la translation du corps de saint Taurin, secondé de quelques pieux moines de l'abbaye de Saint-Taurin. Après avoir caché une partie des reliques dans le cimetière du couvent, ils enveloppèrent la tête et les autres ossements dans une étoffe de soie, et les placèrent dans une châsse portative. Puis ils s'enfuirent en toute hâte et ne s'arrêtèrent qu'à Lezoux, arrondissement de Thiers (Puy-de-Dôme). Ils déposèrent les reliques dans l'église dédiée à saint Pierre, où elles opéraient un grand nombre de miracles et attirèrent à cette église un concours prodigieux des peuples d'alentour. En 912, les Normands couvernis mirent bas les armes ; c'est alors que les habitants d'Évreux songèrent à rentrer en possession des reliques de saint Taurin. Ils envoyèrent trois jeunes clercs pour s'en emparer secrètement. Après avoir accompli leur pieux larcin, ceux-ci arrivèrent heureusement à Giguy vers l'an 914 ou 915 où ils furent retenus trois jours sans pouvoir s'en éloigner. Les reliques furent transportées dans l'abbaye et placées sur un des autels, où elles opéraient un grand nombre de miracles. C'est là qu'elles sont encore exposées à la vénération des fidèles.
Les malheurs des temps obligèrent plus d'une fois de les cacher, pour les soustraire au pillage et à la profanation, par exemple en 1477, 1595 et 1635. En 1636, on les transporta au château de Cressia où elles restèrent dix ans et ne furent rendues au prieuré que le 11 août 1646, pour être déposées momentanément dans un cabinet voûté de la maison priorale jusqu'à la restauration de l'église. Un peu avant 1685, les religieux de Giguy renouvelèrent la châsse de saint Taurin et relevèrent splendidement son autel. En 1760, le monastère de Giguy fut sécularisé et changé en collégiale. En 1788, la collégiale elle-même fut supprimée, et ses biens donnés aux Chanoinesses de Lous-le-Sanloier et de Bigette. Au commencement de 1794, l'argenterie de la châsse fut enlevée, et la châsse elle-même reléguée dans la sacristie. Dans la nuit du 23 fructidor de la même année, les révolutionnaires brisèrent la châsse, emportèrent la tête et les ossements et les plantèrent à l'arbre de la liberté. Cependant elles furent sauvées en grande partie et replacées dans la châsse après les mauvais jours. Ces précieux débris sont, entre autres, une mâchoire inférieure, un fémur, un os d'avant-bras, un fragment de côte enfermé dans un tuyau de fer qui est caché dans une croix d'argent. En 1840, on a confectionné une nouvelle châsse en bois, dorée et vitrée.
Le culte de saint Taurin est aussi étendu qu'ancien dans l'Église. On l'honore particulièrement en Normandie, en Auvergne, en Bourgogne, en Franche-Comté, en Lorraine, et même hors de France, à Rome et en Irlande, mais surtout dans les églises enrichies de ses reliques. Les anciens missels et bréviaires de Besançon ne font pas mention de saint Taurin, parce que Giguy a fait partie du diocèse de Lyon jusqu'en 1742. Son office a été introduit en 1761, sous le rite semidouble, dans le bréviaire de Besançon, au 6 septembre. Mais à Gigny ce culte a toujours été florissant, soit au monastère, soit dans la paroisse. La fête de saint Taurin y était célébrée le 11 août et le 5 septembre, jour de la deuxième invention de ses reliques à Évreux, avec toute la solennité possible.
Évreux possède encore en partie celles des reliques de saint Taurin qui sont demeurées à l'abbaye de cette ville, lorsque les autres furent transportées à Lezoux, au IXe siècle. On les avait alors enterrées dans le cimetière d'où elles ne furent relevées qu'après la pacification du pays, vers l'an 912. Cette translation eut lieu le 5 septembre, et c'est ce jour-là qu'elle est célébrée à Évreux sous le rite double mineur. Mais la fête principale se solennise le 11 août, jour de la première invention des reliques de saint Taurin, en 600, par saint Landolphe, évêque d'Évreux. Il est le premier patron de la ville et du diocèse.
Les Églises de Rouen et de Bayeux l'honorent pareillement d'un culte spécial. Quant aux autres Églises qui possédaient quelques parcelles de ses reliques, il suffit de citer la cathédrale de Chartres, où son culte était en grand honneur ; l'église de Saint-Pierre de Lezoux, où il a une chapelle spéciale et est vénéré comme le second patron de la paroisse. L'abbaye de Saint-Claude possédait aussi un doigt de saint Taurin, et celle de Cleny, un os de son épaule.
Cette vie, quant aux choses principales, est tirée d'un ancien manuscrit gardé dans les archives de la cathédrale d'Évreux, et d'autres anciens manuscrits conservés dans les archives de l'abbaye de ce lieu. Nous nous sommes aussi servi de l'Histoire de la vie de saint Taurin, composée par Henri-Marie Boudon, archidiacre d'Évreux, et de la Vie des Saints de Franche-Comté.
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## SAINT GÉRY, ÉVÊQUE DE CAMBRAI ET CONFESSEUR. 469