Saint Jean de Thérouanne

Évêque

Feast : January 27th 11th century • saint

Summary

Élève d'Yves de Chartres, Jean de Thérouanne fut un évêque réformateur majeur du nord des Gaules au XIIe siècle. Après avoir été archidiacre d'Arras, il fut nommé évêque de Thérouanne par le pape Urbain II, où il lutta contre la simonie et reconstruisit sa cathédrale. Il mourut en 1130 après un épiscopat marqué par sa grande austérité et sa charité.

Biography

SAINT JEAN, TRENTIÈME ÉVÊQUE DE THÉROUANNE

Saint Jean de Thérouanne a été, on peut le dire, le véritable réformateur, et comme le saint Grégoire VII d'une partie du nord des Gaules. Nos ancêtres le comparaient à saint Bernard et faisaient du grand abbé de Clairvaux, de Jean de Thérouanne et de Milon un rapprochement plein d'édification. La vie que nous donnons de ce grand évêque est la traduction abrégée de celle qui fut écrite neuf mois après sa mort par Jean Colmieu, son archidiacre. Elle a donc tout l'intérêt d'un document contemporain.

Saint Jean, l'homme de Dieu, naquit dans l'évêché de Thérouanne, en un lieu nommé Warneton que la rivière de la Lys baigne de ses eaux paisibles. Ses parents étaient des personnes honnêtes aux yeux du siècle, et craignant Dieu. Ils avaient grand soin de faire des aumônes, de donner des vêtements à ceux qui étaient nus et de pratiquer avec piété les autres œuvres de miséricorde. Ils imposèrent à leur fils, au saint baptême, le nom de Jean. Dès sa plus tendre enfance il donna des preuves de l'attention spéciale de la divine Providence à son égard. Ses progrès rapides dans les premières études littéraires lui attiraient l'admiration générale et faisaient présager qu'un jour il serait grand et élevé au-dessus des autres ; il avait, en effet, pour les jeux de son âge, beaucoup moins d'ardeur que les autres enfants, et il s'occupait sérieusement des choses qu'il avait à apprendre : assister aux pieuses réunions des fidèles, se conformer aux ordres de ses supérieurs, tel était l'objet de ses soins habituels. Quand il fut sorti de l'enfance et qu'il arriva à ce point où il s'agit de choisir entre les deux routes qui se présentent, il évita prudemment le sentier de gauche, et voyageur éclairé sur le but auquel il tendait, il entra résolument dans la route étroite et difficile qui était à sa droite. Méprisant les vaines fictions des poètes, il appliqua toutes les forces de son esprit à la recherche des sens cachés des divines Écritures, science qui nourrit et fortifie l'homme intérieur et le fait avancer dans l'amour de Dieu. Il eut surtout deux maîtres remarquables par l'intégrité de leur vie : l'un, Lambert d'Utrecht, maître de grande religion et de grande science ; l'autre, plus grand encore au jugement de tous, Yves, qui fut depuis évêque de Chartres, et qui a bien prouvé sa profonde religion et sa science sublime par les monastères qu'il a institués et par les livres qu'il a écrits. Jean fut leur élève si docile, il écouta en même temps avec tant d'attention la parole intime de celui qui, par son onction divine, sait faire pénétrer dans notre cœur tout enseignement parfait, que bientôt on trouvait à peine dans toute la France quelqu'un qui fût au-dessus de lui sous le double rapport des mœurs ou de la science. Alors il revint dans son pays, apportant avec lui des trésors plus précieux que l'or, plus estimables que les pierreries.

Il demeura quelque temps à Lille, ville célèbre où Baudoin venait de fonder une église. Il était membre du clergé nombreux de cette église, mais il n'y était guère que corporellement, car son esprit détaché du monde était toujours occupé des choses célestes ; il lisait, il priait, il demeurait dans sa chambre, il se rendait à l'église toutes les fois qu'il devait s'y trouver. Pendant que d'autres recherchaient des vanités, des spectacles, ou se donnaient en spectacle en jouant eux-mêmes devant le public, il fuyait avec soin toutes ces sottises, et s'il lui arrivait de les rencontrer sur son chemin, il passait avec gravité en accélérant sa marche et sans même vouloir les regarder. Aussi tous vénéraient sa sainteté, plusieurs s'efforçaient même de l'imiter.

Comme il ne devait rien manquer à cet assemblage de vertus parfaites, il résolut de quitter extérieurement le monde, que déjà il méprisait et foulait aux pieds dans son intérieur. Il alla donc trouver l'abbé Jean, homme d'une grande sainteté, qui en ce moment dirigeait le monastère du Mont-Saint-Eloi, distant d'environ trois mille pas de la ville d'Arras, et se mit humblement sous sa conduite. L'homme de Dieu le reçut avec une joie extrême et rendit beaucoup d'actions de grâces au Seigneur, qui lui envoyait une consolation si grande. Comme, en effet, il observait lui-même la règle de saint Augustin et qu'il l'avait imposée à ses religieux, il pensa que la religion et la prudence de Jean lui seraient d'une très-grande utilité pour parvenir à ses fins. En effet, la conduite de Jean dans le monastère fut telle, qu'il était utile à tous, et par la parole et par l'exemple.

Cependant le pape Urbain II, de sainte mémoire, siégeant sur la chaire du prince des Apôtres, l'église d'Arras recouvra la liberté dont elle avait joui autrefois et fut séparée de l'église de Cambrai. Alors, après avoir prié et jeûné, on assembla dans Arras le clergé et le peuple des autres églises du nouveau diocèse, et, avec la grâce du Seigneur et l'ordre du vénérable pape Urbain, on fit l'élection selon les canons. Le choix tomba sur Lambert, chanoine et grand chantre de l'église de Lille, homme digne d'être revêtu des insignes pontificaux. Lambert était parfaitement étranger à ce fait : il ignorait ce qui devait se passer quand il répondit à l'invitation qu'on lui fit de venir à Arras. On l'enlève donc, on le traîne malgré lui ; c'est en effet qu'il s'oppose de toutes ses forces et qu'il fait entendre ses réclamations par la place sur la chaire épiscopale. Or, comme Raynauld, archevêque de Reims, différait de le consacrer, il profita de ce délai et se rendit à Rome avec quelques membres de son clergé, et là, prosterné aux pieds du Pape, il sollicita ardemment la faveur d'être déchargé du fardeau qu'on venait de lui imposer. Mais le Pape, bien loin d'accéder à ses désirs, voulut le consacrer de ses propres mains et le renvoya à son église comblé de privilèges apostoliques. Alors il se mit à parcourir avec beaucoup de vigilance le champ que le Seigneur venait de confier à sa garde. De nombreux désordres s'étaient introduits par l'incurie du père de famille. Les épines, les ronces croissaient en toute liberté; l'ivraie inutile étouffait le froment; la tâche était rude, il vit que seul il ne pouvait suffire. Il résolut, en conséquence, d'associer à sa sollicitude pastorale plusieurs hommes religieux et prudents, afin que, leur donnant à chacun une partie de sa lourde charge, il pût être soulagé et travailler sans être accablé sous le faix. Il choisit, entre autres, le vénérable Jean, avec qui il avait vécu de la manière la plus intime, et qu'il avait eu pour compagnon d'études des saintes Écritures sous Yves, leur maître commun. Mais Jean se mit à refuser et à s'opposer de toutes ses forces à la réalisation du vœu de Lambert, tant il avait de peine à quitter, même pour un peu de temps, l'état de contemplation dont il faisait ses délices. Il fallut, pour l'obliger à céder, que l'évêque eût recours aux censures et imposât une peine à toute la communauté où il était. Il fut donc forcé de se rendre, et il s'acquitta de sa charge d'archidiacre avec tant d'équité et de désintéressement, qu'il s'attira l'estime et la vénération profonde de tous ceux avec qui il fut en rapport.

L'église des Morins se trouvait, depuis déjà vingt ans, dans un état affreux de persécution au dehors et de troubles au dedans. À l'évêque Drogon, d'heureuse mémoire, avait succédé Hubert, qui, après avoir reçu une blessure cruelle, avait cédé à la violence, et s'était réfugié dans le monastère de Saint-Bertin. Alors un intrus vint s'emparer de vive force du siège épiscopal. Cet homme se nommait Lambert de Belle. Aidé du comte de Flandres, il brise les portes de l'église de Thérouanne, et y pénètre malgré le clergé, qu'il disperse de côté et d'autre; et pendant près de deux années, il possède, ou plutôt il tourmente et persécute cette église infortunée. Toutefois il fut puni de son audace sacrilège, et ceux-là mêmes qui l'avaient élevé furent les exécuteurs de la justice divine sur lui, car ils lui coupèrent la langue et les doigts de la main droite. On le chassa honteusement, et le clergé, d'accord avec le peuple, lui substitua Gérard, qui se mit à pratiquer ignominieusement la simonie, à distraire les biens de l'Église, et fut déposé par le pape Urbain. Alors la confusion fut à son comble; les archidiacres et les membres du clergé de la cathédrale firent choix d'un chanoine de Saint-Omer nommé Erkembode; mais l'élu refusa opiniâtrement, et l'élection fut à recommencer. Ils nommèrent alors Aubert d'Amiens, qui venait de recevoir un canonical dans l'église de Thérouanne, malgré les canons qui défendent à un ecclésiastique d'être inscrit à la fois dans deux églises de ville. Mais les abbés, de leur côté, n'acceptaient ni l'un ni l'autre de ces choix, et, brûlant du zèle de la maison de Dieu, ils désiraient donner à ce diocèse un dispensateur digne et fidèle. Ayant donc invoqué le Saint-Esprit, et la crainte du Seigneur devant les yeux, ils choisirent Jean archidiacre d'Arras, pour le mettre à la tête de la sainte Église de Dieu, car ils savaient que sa vie était irréprochable, sa science reconnue partout, et ils le trouvaient doué de toutes les qualités convenables pour s'acquitter dignement d'une administration devenue si difficile. Bientôt, conduits par un instinct divin, les laïques se rangèrent à leur avis, et Jean fut aussi l'élu de leurs cœurs. Les autres, de leur côté, réclamaient avec beaucoup de bruit, et la chose en vint au point qu'on fut obligé de s'en rapporter à la décision du Pape.

Un concile général était en ce moment assemblé à Rome; la cause du diocèse de Thérouanne y fut donc examinée. L'archidiacre Jean, dont la sainteté était connue partout, fut désigné par le concile et confirmé par le Pape évêque de Thérouanne. Tout cela se faisait à l'insu de celui que l'affaire regardait le plus, car on craignait avec raison qu'il ne vînt à se dérober par la fuite, et, afin de l'empêcher d'exécuter ce dessein, quand il viendrait à connaître son élection, on obtint du souverain Pontife des lettres dans lesquelles il lui parlait en ces termes :

« Urbain, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son fils bien-aimé Jean, archidiacre d'Arras, salut et bénédiction apostolique.

« Comme il nous a été rapporté que vous aviez été élu évêque de l'Église des Morins, par le commun suffrage de tous les hommes religieux, tant du clergé que du peuple, nous nous réjouissons grandement. Donc, par l'autorité du Siège apostolique, nous confirmons et nous corroborons cette élection, et par la même autorité nous vous défendons de vous y soustraire pour quelque raison que ce soit ».

On lui remit ces lettres au moment où il s'y attendait le moins, et quand il eut vu ce qu'elles contenaient, il fut frappé d'un si grand chagrin qu'il s'ennuyait et était las de vivre encore. Il considérait l'énormité du fardeau qui pesait sur lui, la difficulté extrême de gouverner une Église dont les affaires extérieures étaient en désordre, et dont l'intérieur surtout était dans l'indiscipline et le relâchement le plus complet.

Dans l'abattement où le plongeaient ses réflexions, il ne savait où se jeter. Enfin il prit un parti et se résolut à naviguer comme il pourrait, et avec l'aide du Seigneur, sur une mer orageuse, plutôt que de s'exposer à la désobéissance.

On était à l'an de l'Incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ 1099. Cette même année, le 2 des nones de juin, il reçut l'ordre de la prêtrise, et le mois suivant, le 16 des calendes d'août, il fut sacré évêque dans la ville de Reims par l'archevêque Manassès. Il fut reçu à Thérouanne aux acclamations de joie du clergé, des grands et de tout le peuple, et solennellement intronisé dans la chaire pontificale le 9 des calendes du même mois.

Qui pourrait, je ne dirai pas énoncer, mais même rechercher d'une manière suffisante jusqu'à quel point il fut sobre pour lui-même, juste envers ses sujets et son prochain, pieux envers Dieu, dès qu'il fut revêtu de la dignité pontificale ? Moi qui parle ainsi, je ne dis que la vérité, car j'ai vécu près de quatorze ans avec lui, et je ne dis que ce que j'ai vu moi-même ou ce que j'ai appris des hommes très-dignes de foi qui l'ont connu dans l'intimité de sa vie.

Il obtint dès son enfance le don d'une pudeur si parfaite, il garda par la grâce de Dieu une chasteté si grande, que jamais il ne fut même soupçonné, bien que nous sachions qu'il ait eu à résister à plusieurs sollicitations de femmes qu'aveuglait la concupiscence. Il châtiait avec tant de soin ses autres sens, que jamais une parole impure ne tombait de sa bouche, jamais son regard n'exprimait l'orgueil ou la curiosité, jamais son oreille ne s'ouvrait pour écouter les choses vaines. Il mortifiait son goût et son odorat par les règles d'une abstinence sévère. Jamais il ne faisait usage de viande, pas même dans sa vieillesse. Trois ans seulement avant sa mort, un prêtre cardinal, légat du Siège apostolique, étant venu lui faire visite et le trouvant tellement faible qu'il pouvait à peine marcher et célébrer les saints mystères, se mit à le prier instamment de changer d'habitude et de se nourrir désormais de viande, au moins de temps en temps. Nous nous joignîmes humblement à ce prêtre, et nous ne pûmes rien en obtenir. Enfin il fallut un commandement exprès, au nom de Dieu et des Apôtres, et en vertu de l'obéissance, pour le contraindre à user quelquefois de viande en très-petite quantité. Quant à ses vêtements, il avait soin d'observer en cela une grande modestie, n'en portant point de trop précieux, ne les choisissant pas non plus trop vils.

Aussitôt qu'il fut élevé sur le siège épiscopal, il eut soin de s'entourer d'hommes d'une religion éprouvée, qu'il choisit pour travailler avec lui dans la vigne du Père de famille. Il avait, en outre, souvent auprès de lui plusieurs abbés religieux ayant le zèle de Dieu et s'efforçant de marcher sur ses traces : Conon d'Arrouaise, qui fut depuis évêque et légat du Siège apostolique en France ; Lambert de Saint-Bertin, Bernard de Waten, Gérard de Ham, et plusieurs autres. Telle était la société du serviteur de Jésus-Christ ; et, dans leur commerce, il trouvait des consolations et de la force pour supporter les chagrins et les ennuis de l'exil de ce monde. Ils étaient les témoins de sa conduite privée, ils étaient également les témoins de ses œuvres publiques ; et toujours ce qu'il disait aux autres de faire, il en avait le premier donné l'exemple dans ses œuvres ; sa prédication était toujours d'accord avec son action. Toujours il était occupé à la méditation spirituelle, ou bien à la lecture des livres saints, ou bien encore à des conversations sur le mépris du monde et l'amour de Dieu, ou bien, seul avec Dieu, il se répandait en prières ardentes pour lui-même et pour ceux qui lui étaient confiés. L'évêque était le premier aux veilles de la nuit, aux offices du matin ; il était dur pour lui-même et indulgent pour les autres, jusqu'au point d'éviter de troubler leur repos par le moindre bruit, quand il lui arrivait de devancer l'heure de la prière commune. Il se retirait ensuite dans le secret de son cœur, et là, après avoir chassé le trouble des pensées du siècle, il priait dévotement son Père céleste et demeurait dans cet exercice de la méditation ou de la lecture jusqu'à l'heure de Prime ; puis, après Prime, il faisait de même jusqu'à Tierce. Ensuite il se préparait à la célébration de la messe, devoir dont il s'acquittait par lui-même tous les jours, ou du moins très-fréquemment. À sa table on faisait chaque jour une lecture sacrée, de sorte que l'homme intérieur recevait sa nourriture en même temps que l'homme extérieur prenait la sienne.

Dans les premiers temps de son épiscopat, il commença par réparer extérieurement et intérieurement l'église de Sainte-Marie de Thérouanne, qu'il avait trouvée dans un état complet de délabrement. Il la rebâtit même en grande partie, et quand il eut, à l'aide du bois et de la pierre, réédifié ce temple extérieur, avec d'autres bois spirituels et d'autres pierres vivantes, il le rétablit d'une manière bien plus utile, car il fit venir tous les ecclésiastiques savants et de bonnes mœurs qu'il put trouver et qui n'étaient inscrits dans aucune Église, c'est-à-dire, qui n'avaient point de bénéfice, et il leur assura une pension convenable et suffisante prise sur les revenus de l'Église. Nous savons, et en toute vérité nous rendons témoignage que, dans tout le temps de son pontificat, il s'abstint tellement de tout esprit de cupidité, que jamais, ni par un moyen ni par un autre, il n'exerça la plus petite exaction sur ses sujets, clercs ou laïques. Jamais même il ne voulut percevoir les amendes que les lois imposent (dans certains cas de violation des constitutions ecclésiastiques), bien que plusieurs l'aient blâmé d'agir ainsi. Aussi arriva-t-il que le clergé fut plus utile et plus vénéré dans l'Église de Dieu, et que les malveillants n'eurent plus d'occasion de décrier les prêtres du Seigneur.

Il s'efforça, tant par ses paroles que par son exemple, de ramener dans la bonne manière de vivre d'autres ecclésiastiques de ce diocèse qui, depuis longtemps déjà, marchaient par les voies larges du siècle et suivaient les désirs de la chair. Il en trouva qui étaient infectés de la peste de la simonie, et il résolut d'employer toutes ses forces à la combattre et à l'anéantir. Les églises d'Ypres et de Formeselles étaient dans les mains d'hommes souillés par cette hérésie ; il les leur enleva par les voies canoniques, et loua la vigne du Seigneur à d'autres laboureurs. Quand il eut ainsi délivré l'église d'Ypres, après l'avoir tenue quelque temps sous sa garde immédiate, il la donna à des frères réguliers, mit à leur tête un abbé, et la leur confia pour toujours. Il réforma complètement Formeselles, et dans ces deux églises on suivit désormais la règle de saint Augustin, et tous les revenus furent mis en commun. Il institua en outre, en différents lieux, sept monastères et davantage même ; il y plaça des congrégations de moines ou de clercs résolus à vivre selon la règle des Apôtres. Quant aux autres ecclésiastiques qui avaient à régir le peuple de Dieu selon les différents degrés de la hiérarchie, il savait, ou les avertit, ou même les forcer de veiller avec soin à l'accomplissement des devoirs de leur charge et à la pratique des vertus.

Il nous souvient qu'un fils d'iniquité, poussé par le conseil de méchants hommes dans lesquels le démon agissait, voulut un jour lui ôter la vie. Dieu seul fut son protecteur et empêcha les rusés de l'ennemi de nuire à ce juste. Il traversait un petit village par lequel on savait qu'il devait passer. Voici tout à coup qu'un furieux se jette sur lui, une lance à la main, et cherche à le frapper. Le prêtre du Seigneur se retourne aux cris qu'il entend retentir derrière lui ; il regarde l'assassin sans trembler, sans chercher à fuir, bien qu'il fût alors à cheval et son ennemi à pied ; l'homme de Dieu ne craignait point la mort, il la désirait, afin d'être plus tôt avec Jésus-Christ. Alors arriva un prodige de la puissance divine : le trait lancé par le méchant s'arrête au milieu des airs et demeure suspendu au-dessus de la tête du pontife. L'ennemi n'a pour lui que la honte ; il s'enfuit, et le Saint défend de le poursuivre. Mais Dieu se chargea de la vengeance, et l'assassin, aussi bien que ses complices, moururent bientôt, après avoir été affligés de plusieurs châtiments.

Cependant les bonnes œuvres du saint évêque l'avaient rendu un objet de complaisance aux yeux de Dieu, et d'amour pour les hommes bons et vertueux. Ce que l'on apprenait de lui par la renommée était grand sans doute, mais on avait de lui une idée bien plus grande encore quand on se trouvait en sa présence. Son visage était orné d'une sorte de beauté angélique ; sur sa face rayonnait sans cesse quelque chose de divin ; il était comme entouré d'une sphère de respect, on ne pouvait le voir sans le vénérer aussitôt, sans se sentir entraîné vers lui par une irrésistible attraction du cœur. Il avait tant de familiarité et de crédit auprès du pape Paschal II, d'heureuse mémoire, qu'il le regardait comme un de ses plus chers amis. Aussi il obtenait de lui tout ce qu'il lui demandait, entre autres des privilèges pour les monastères qu'il avait fondés. Le même Pape avait tant de confiance dans son intégrité et dans sa sagesse, qu'il le délégua souvent pour traiter à sa place différentes affaires concernant des églises ou des personnes. Il lui confiait aussi le soin de gouverner d'autres églises privées de leurs pasteurs. Cependant Jean ne se glorifiait point de toutes ces prérogatives ; il n'en usait même ordinairement point, ou tout au plus agissait-il assez pour ne pas être exposé au péché de désobéissance. Nous pourrions en dire bien davantage sur ce sujet ; mais ce peu de détails suffira pour rappeler la mémoire des vertus de notre saint pasteur.

Il est cependant un fait qui ne doit pas être passé sous silence et que depuis longtemps on désirait voir tracé par écrit. Environ quinze ans avant sa mort, il parcourait son diocèse, selon ses habitudes de sollicitude pastorale, lorsqu'il arriva dans un endroit appelé Merckem (entre Dixmude et Ypres), où il reçut l'hospitalité. Il y avait auprès du parvis de l'église un ouvrage de fortification, sorte de château-fort très-élevé, bâti depuis longues années par le seigneur de cette terre. Un fossé large et profond entourait ce château qui n'avait de communication avec le reste du village que par un pont soutenu sur des poutres de distance en distance, appuyé d'une part au bord extérieur du fossé, et de l'autre au rempart même de la forteresse, où l'on ne pouvait ainsi pénétrer qu'après avoir monté le long de ce pont disposé en pente. Le pontife était logé dans ce château avec sa suite nombreuse et vénérable. Après avoir imposé les mains et administré l'onction fortifiante du chrême sacré à une grande foule de peuple dans l'église et dans le parvis, il retourna à son logement pour changer d'habits, parce qu'il avait ensuite à bénir un cimetière destiné à recevoir les corps des fidèles. Comme il descendait du château et qu'il était vers le milieu du pont, à une hauteur de trente-cinq pieds au moins, il s'arrêta ; il était alors entouré d'une foule nombreuse qui le précédait et le suivait, l'accompagnait à sa droite et à sa gauche. Tout à coup le pont fléchit, se brise, et, au milieu d'un craquement horrible et d'un nuage de poussière, tout ce peuple est précipité dans le fossé avec son évêque. Ici se présente à mon esprit le naufrage de l'apôtre saint Paul, quand Dieu accorda à ses prières la vie de toutes les personnes qui étaient avec lui. De même en fut-il cette fois, car, malgré le pêle-mêle de tout le monde, malgré la chute des poutres, des planches et de tant de matériaux de construction, personne ne fut blessé ; et Jean lui-même, le visage toujours aimable et gai, n'ayant de l'eau que jusqu'aux genoux, se débarrassa, rendit grâces à Dieu et s'écria : Le démon a voulu empêcher l'œuvre de Dieu, mais il ne prévaudra pas, car Dieu est toujours avec nous ; puis, sans s'arrêter un instant, il alla bénir le cimetière.

Des vertus si éclatantes, des témoignages si extraordinaires de la protection de Dieu, avaient déjà beaucoup contribué à répandre dans le pays la réputation de sainteté du digne évêque des Morins. Les œuvres qu'il opérait confirmaient chaque jour ce sentiment général. Sa sagesse se manifesta d'une manière éclatante dans différents conciles, en 1099 à celui de Saint-Omer, en 1114 à celui de Beauvais, 1115 à ceux de Reims et de Châlons. Parmi les églises qu'il a relevées ou édifiées, on cite sa cathédrale, qu'il reconstruisit de fond en comble. Il consacra en 1099 l'église de Loo, près de Dixmude ; en 1106 celle d'Arrouaise, destinée à devenir la maison-mère d'une nombreuse congrégation, et en 1123 l'église de Nonnenbosche, abbaye de Bénédictines, fondée dans un lieu champêtre, nommé Rumettre, auprès d'Ypres. À diverses époques il accorda des privilèges à l'abbaye d'Andres, établit des chanoines réguliers à Choques, près de Béthune, reforma l'abbaye de Saint-Pierre de Gand ou Blandenberg, fit en différents lieux des donations, ou porta des règlements pour maintenir la ferveur et l'esprit de régularité. Le zèle du bienheureux Jean n'était pas restreint aux bornes de son diocèse, et sa sagesse bien connue faisait que beaucoup recouraient à ses conseils, quelquefois même à son intervention dans leurs difficultés. Yves de Chartres lui-même réclama son concours dans une affaire importante, où il s'agissait de l'élection d'un évêque à Beauvais. Il s'adressa à lui comme à celui des évêques de la province de Reims qui pouvait le plus influer auprès de son archevêque, pour repousser un sujet indigne, que, contre la défense expresse du Pape, on voulait placer sur ce siège épiscopal. Le docte évêque de Chartres envoya sa lettre à Lambert d'Arras et à Jean de Thérouanne, tous deux ses anciens élèves et les plus chers de ses disciples. « Toujours », leur dit-il, « vous avez eu à cœur de repousser les loups qui voulaient entrer dans les bergeries du Seigneur, et, comme des gardiens fidèles dans la maison de Dieu, de les attaquer s'ils approchaient. Nous exhortons donc votre religion à faire aujourd'hui par obéissance ce qu'autrefois vous faisiez par amour de la justice. Vous donc qui êtes suffragants de l'église de Reims, avertissez votre métropolitain, afin que, selon la teneur des lettres que le Pape a envoyées aux habitants de Beauvais, il exhorte les clercs de cette église à faire, comme c'est leur devoir, une élection canonique ». Dans une autre circonstance, où il s'agissait de l'élection d'un évêque pour l'église de Tournai, qui depuis l'épiscopat de saint Médard était réunie à celle de Noyon, le bienheureux Jean se prononça encore avec une sainte liberté pour que l'on suivît les instructions données par le Pape. Cette confiance du souverain Pontife envers le vénérable évêque de Thérouanne se produisit dès les premiers temps de son épiscopat.

Il eut beaucoup à souffrir pendant les trois dernières années de sa vie. Il était chaque jour témoin de choses qu'il ne pouvait voir sans une extrême douleur. Car après la mort du glorieux serviteur de Dieu, Charles le Bon, comte de Flandre et martyr (1127), la terre fut abandonnée aux mains de l'impie, selon ce que dit l'Écriture. Il n'y avait plus que vols et brigandages, fraudes et parjures, pillages et incendies, homicides et combats. Tout cela affligeait profondément le cœur si plein de charité de notre bon Père.

Deux mois avant sa mort, il commença à éprouver un grand dégoût pour la nourriture ; il ne pouvait plus prendre qu'un peu de lait. Des symptômes plus graves s'étant déclarés, il fit venir les prêtres de l'église, qui, selon l'autorité apostolique, l'oignirent d'huile sainte et répandirent sur lui la prière de la foi. Il avait d'abord confessé ses péchés, puis il reçut le corps sacré et le sang du Seigneur, donna à tous le baiser de paix et les congédia afin de s'unir plus étroitement à Dieu par la contemplation. Il fit donner aux pauvres tout ce qu'il avait, afin de suivre, pauvre, le Christ, son maître, pauvre lui-même, et n'ayant point eu sur la terre un lieu pour reposer sa tête. Il donna à l'église ses manuscrits, ses vêtements, les vases sacrés qu'il avait en grand nombre ; puis il ne songea plus qu'à prier et à converser doucement sur les choses du ciel avec ses amis intimes. Il nous prédit alors plusieurs choses que nous avons vues se réaliser depuis, et régla l'ordre de sa sépulture, gardant jusqu'à la fin l'usage de toutes ses facultés qui avaient toujours été si éminentes. Il avait défendu de laisser entrer personne, à moins qu'il n'en donnât lui-même la permission. Cependant une foule immense était à la porte, accourue de la ville et du dehors, des parties les plus éloignées du diocèse. Hommes et femmes de tout rang étaient là, attendant humblement qu'il leur fût donné de recevoir la bénédiction du saint prélat. Ils espéraient, disaient-ils, qu'on ne refuserait point à des enfants de voir une dernière fois leur père bien-aimé. Ils demandaient, ils suppliaient, ils se plaignaient et se lamentaient ; plusieurs même avaient fait le serment de ne point s'en aller sans avoir été admis. Vaincus par tant d'importunités, nous en dîmes quelques mots au saint évêque ; il fit un signe de tête qui leur permit d'entrer. Ils entrèrent alors dans le plus grand silence ; il ouvrit les yeux, leva la main et les bénit. D'autres personnes viennent alors de tous côtés ; nous les introduisons dans le même ordre à d'assez longs intervalles de temps, puis nous les congédions. Lui, cependant, persévérait dans son silence, les yeux presque toujours fermés ; il était livré à une contemplation et à une prière non interrompues. Ses douleurs étaient très-vives ; mais il avait tant de patience qu'il était là, étendu, tranquille et silencieux, sans proférer aucune plainte, aucun gémissement. Enfin, à la seconde férie de la semaine, à la première heure du jour, il commença à entrer dans l'agonie. Alors, suivant sa volonté, nous le posâmes sur un cilice recouvert de cendres ; on ouvrit les portes, les clercs et les moines accoururent et nous nous mîmes à psalmodier avec beaucoup d'attention et de ferveur. Mais tout le monde pleurait tellement, les gémissements et les lamentations des hommes et des femmes étaient si nombreux et si forts, que l'on ne savait plus distinguer les voix de ceux qui psalmodiaient d'avec les accents de ceux qui pleuraient. Nous parcourûmes ainsi la plus grande partie du Psautier ; nous répétions pour la seconde fois l'office de la recommandation de l'âme, lorsqu'enfin cette âme fidèle se dépouilla du fardeau pesant de son corps qui paraissait jouir d'un doux sommeil, et s'avança pour entrer en possession de ce repos de l'immortalité pour lequel il avait tant soupiré et tant travaillé. Il a toujours tenu la foi catholique, il a persévéré jusqu'à la fin dans les bonnes œuvres ; aussi la miséricorde du Seigneur lui a donné la couronne de gloire. Il sortit de ce monde l'an de l'Incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ 1130, le 27 janvier, à la troisième heure du jour, après avoir gouverné l'église de Thérouanne pendant trente ans, six mois et trois jours.

Pendant plusieurs jours, son corps fut exposé publiquement à la vénération des fidèles.

Les évêques d'Arras et d'Amiens firent la cérémonie des obsèques avec une pompe extraordinaire. Le corps du Saint fut inhumé dans son église cathédrale.

## S^{te} DÉVOTE, PATRONNE DE MONACO, VIERGE ET MARTYRE (300).

Dévote, vierge, née, comme on le rapporte, à Mariana, ville autrefois importante de l'île de Corse, souffrit sous les empereurs Dioclétien et Maximien le martyre pour Jésus-Christ. Elle avait eu le bonheur de rencontrer pour nourrice une femme chrétienne, qui lui communiqua avec son lait le précieux aliment de la religion. Ayant appris la prochaine arrivée dans la Corse d'un envoyé romain qui venait pour exciter la persécution contre les chrétiens, elle se retira dans la maison d'Eutice, patricien et sénateur ; et là, vaquant le jour et la nuit à la lecture des livres saints, à l'oraison et aux jeûnes qu'elle observait continuellement, excepté le jour de la résurrection du Seigneur, elle se préparait, comme si elle avait eu le pressentiment de l'avenir, au combat suprême qui l'attendait. Eutice l'avait souvent exhortée à tempérer quelque peu l'austérité de son genre de vie ; mais il finit par comprendre combien était vraie la réponse qu'elle avait coutume de lui faire, savoir : qu'elle trouvait une suffisante réfection dans les dons célestes que Dieu lui accordait ; sous la maigreur et la pâleur de visage de la jeune fille, il vit paraître une effusion de lumière divine dont il avait peine à soutenir l'éclat.

Il vint donc de Rome dans l'île de Corse un président du nom de Burbare, et la délation lui fit bientôt connaître qu'il y avait, cachée dans la maison d'Eutice, une vierge chrétienne à qui l'on ne pouvait persuader de répudier le Christ ni de vénérer les dieux. Le président propose alors à Eutice de la lui envoyer, certain de la faire changer d'avis par les menaces ou par les tourments. Eutice répond qu'il a une telle estime pour la vierge, qu'il ne saurait la livrer à aucun prix. Sur cela le rusé président suspendit l'exécution de son dessein, et craignant que l'affaire ne fût pas pour lui sans péril, s'il s'engageait dans une lutte avec un homme de ce rang et de cette autorité, il pensa qu'il valait mieux se débarrasser déjà d'Eutice. À quelque temps de là le sénateur succombait au poison, et incontinent Dévote était saisie et traînée devant le tribunal. Sommée de sacrifier aux dieux, elle répondit qu'elle rendait chaque jour, dans la pureté de son cœur, un culte au vrai Dieu ; quant aux dieux de cire, d'argile et de pierre, attendu qu'ils ne sont rien que des simulacres, ouvrages faits de la main de l'homme, qui n'ont ni raison, ni sentiment, elle les méprisait souverainement. À cela Barbare, transporté de fureur, ordonne qu'on la traîne sur un sol rocailleux et inégal, enfin qu'on la suspende au chevalet, où, pendant qu'elle expirait, on vit sortir de sa bouche une blanche colombe qui prit son vol en haut et disparut dans le ciel.

Comme l'ordre avait été donné de brûler, le jour suivant, le corps de la vierge, deux clercs, qui se cachaient dans les environs par la crainte des païens, avertis par une vision céleste, l'enlèverent la nuit, l'embaumèrent avec le secours de plusieurs jeunes filles chrétiennes et le déposèrent dans une embarcation pour le transporter en Afrique. Mais le vent étant devenu plus fort, et la barque, qui était restée assez longtemps à sec sur le rivage, s'affaissant un peu par l'eau qu'elle recevait, le batelier dut travailler beaucoup durant une bonne partie de la nuit, si bien qu'ensuite, vaincu par le sommeil et la fatigue, il s'endormit un peu. Et voilà qu'il lui sembla voir Dévote qui l'avertissait que le vent et la mer étaient maintenant calmes, et que la barque était et serait désormais impénétrable à l'eau; qu'il devait se diriger du côté où lui et le prêtre qui était avec lui verraient s'envoler une colombe sortant de sa bouche, jusqu'à ce qu'ils arrivassent en un lieu nommé Monachon, des moines. Alors le batelier se levant et obéissant à la parole qu'il avait entendue, parvint heureusement au port d'Hercule Monécas (Monaco), précédé de la colombe qui lui montrait le chemin, et qui s'arrêta en cet endroit, c'est-à-dire entre Nice et Albintemelium (Vintimille). Depuis lors sainte Dévote est honorée avec une grande célébrité dans ce pays, où l'on rapporte qu'on l'a vue plus d'une fois apparaître au sommet de la citadelle pour la délivrer des ennemis. Cependant les Corses, pour n'être pas privés de tout gage de sainte Dévote, leur compatriote, qu'ils vénèrent comme la patronne principale de leur île, obtinrent des habitants de Monaco, en 1687, quelques-unes de ses reliques pour les conserver et les vénérer.

Une colombe qui guide l'esquif où se trouvent ses reliques, est l'attribut de sainte Dévote.

Brév. d'Ajaccio.

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## SAINT MAIRE, ABBÉ DE VAL-BENOIS (vers 555).

Saint Maire était d'Orléans et d'une naissance honnête, quoique médiocre. Devenu moine dans un monastère de sa ville natale, il s'engagea avec zèle dans la milice de Dieu par la pratique du bien. Il se faisait remarquer entre tous ses frères par l'excellente pureté de ses mœurs et l'innocence de sa vie ; c'est pourquoi, avec l'assentiment de Gondebaud, roi de Bourgogne, les frères du monastère de Redon ou Val-Benois, dans le diocèse de Sisteron, le choisirent pour leur abbé, élection qui fut confirmée par l'autorité de l'évêque Jean qui gouvernait alors cette église. La charité et la prudence de Maire répondirent admirablement à ce qu'on attendait de lui. Attentif à Dieu seul, il édifiait en lui et dans les siens le nouvel homme sur les ruines du vieux, étant pour tous un exemplaire de bonnes œuvres, comme dit l'Apôtre, en doctrine, en sainteté, en gravité. Le pouvoir des miracles se développa chez ce dispensateur fidèle en même temps que la sainteté. Il ordonna à un muet de parler, à un sourd de l'entendre ; il ouvrit les yeux d'un aveugle pour lui faire voir un paralytique qui marchait ; il arrachait aux maladies leurs victimes et à la mort sa proie ; il attirait sur les pécheurs le pardon de Dieu. Il s'endormit dans le Seigneur vers le milieu du VIe siècle, le 27 de janvier. Après l'heureux décès de Maire, lorsqu'un temps considérable se fut écoulé, que la cruauté de certaines nations (les Sarrasins et les Normands) eut presque dépeuplé la France, et que les monastères de Christ furent devenus des déserts, le corps de l'homme de Dieu dérobé par quelques hommes, fut porté, par une disposition de Dieu, dans la ville de Forcalquier, où il reçoit les hommages pieux du peuple et du clergé.

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## SAINT GAMELBERT, CURÉ EN BAVIÈRE (vers l'an 800).

Cet homme de Dieu naquit en Basse-Bavière, dans un village dont le nom moderne est Michaelsbuch, non loin de l'endroit où l'Isar, qui vient des Alpes du Tyrol, se jette dans le Danube. C'était au commencement du VIIIe siècle, c'est-à-dire à une époque où la religion catholique florissait déjà au milieu des races allemandes.

Les parents du jeune Gamelbert étaient des propriétaires auxquels leurs biens suffisaient et qui vivaient aussi saintement que le comporte le siècle.

ainsi dire, retranchée derrière les murailles de leur petite capitale. Les ruines des fortifications de celle-ci attestent hautement quels furent les efforts du roi très-chrétien et de ses troupes pour amener la reddition de cette place que la nature avait fortifiée plus encore que l'art lui-même. Ces ruines sont aussi imposantes que le site où elles se trouvent : ce ne sont que maisons gothiques abandonnées, murs à demi écroulés, voûtes ogivales disloquées, tourelles mutilées, créneaux brisés, colonnes renversées, en un mot dévastation partout et décoration de tous les côtés ; aussi la population des Baux n'a-t-elle pour abri que les décombres des habitations princières et des demeures seigneuriales.

Son père eût voulu faire de lui un soldat : pour lui faire prendre goût au noble métier, il s'assurait à le ceindre d'un sabre ou à lui faire endosser l'uniforme : l'enfant jettait l'armure dont on le revêtait et ne témoignait que du dédain pour ces habits guerriers. Ses frères et son père indignés le traitaient de lâche ; celui-ci le condamna même à garder ses troupeaux : le vertueux jeune homme s'y soumit avec résignation et même avec bonheur.

Un jour il s'était endormi à côté de ses moutons ; à son réveil il trouva un livre sur sa poitrine. Il comprit qu'il lui était ordonné de s'instruire et alla trouver des prêtres qui l'initièrent à l'étude des saintes lettres. Ce qu'il lisait et apprenait n'était pas pour lui lettre morte. Ayant entendu ses pieux maîtres dire que la vie et la mort sont en la puissance de la langue, il défendit à tout jamais à ses lèvres de prononcer non-seulement une parole nuisible, mais encore une parole oiseuse.

Cependant il était parvenu à ce point où l'adolescent devient jeune homme. Sa vertu autant que sa piété excita l'envie de l'enfer. Comment le faire tomber ?

Sobre à l'endroit de boire et du manger, fidèle au devoir de la prière, économe de paroles, Gamelbert veillait sur son corps aussi bien que sur son cœur. L'ennemi du salut l'attaqua de la même manière que plus tard Thomas d'Aquin, de la même manière qu'il attaque la plupart des jeunes gens : de la séduction des mauvaises mœurs. Dans ces occasions la fuite est le seul moyen de salut : notre Saint quitta brusquement la personne qui le tentait et alla mettre sa chasteté sous la protection de Dieu.

Mais le berger de Michelsbach avait été jugé digne du sacerdoce. Sur ces entrefaites son père mourut. Il reçut pour sa part d'héritage la maison où il avait vu le jour, avec les terres qui en dépendaient et l'église du village : il en prit possession comme pasteur encore plus que comme propriétaire.

Rome alors, peut-être encore plus qu'aujourd'hui, attirait les âmes pieuses : le saint prêtre entreprit donc un pèlerinage au tombeau des Apôtres. Sur sa route, dans une maison où il avait reçu l'hospitalité, il baptisa un petit garçon qui devait être saint Uthon.

Après son retour il prit lui-même la direction de sa paroisse et déploya à un degré héroïque, dans l'exercice du saint ministère, toutes les vertus nécessaires à un pasteur de village : la discrétion, l'esprit de retraite et de silence, l'hospitalité et surtout la charité. « Il était, dit son biographe, « le père des aveugles et des estropiés : sa porte était toujours ouverte aux voyageurs ; les malades et les pauvres trouvaient chez lui tous les secours possibles, et aux morts il accordait non-seulement la sépulture, mais ses prières ».

Telle était sa bonté d'âme qu'il rachetait les petits oiseaux pour leur rendre la liberté lorsqu'il en trouvait entre les mains des paysans. Il ne permettait pas non plus à ses propres domestiques d'aller travailler aux champs ou aux bois lorsque le temps menaçait d'être mauvais. Il affectionnait par-dessus tout la tranquillité et la concorde, rétablissant la paix entre ses paroissiens autant qu'il le pouvait.

Il était médiocrement instruit : mais il consacrait au service de Dieu tout ce qu'il savait. Après avoir passé cinquante ans dans l'exercice des fonctions sacerdotales, il voulut se préparer d'une manière plus prochaine au grand passage du temps à l'éternité. Il avait depuis longtemps quitté la maison trop somptueuse que lui avait laissée son père, pour une plus modeste. Sur la fin de sa vie, il planta à quelque distance, autour de sa demeure, quatre croix et se les proposa comme des limites à ne jamais dépasser. La charité seule lui faisait abandonner cette espèce de solitude. C'est ainsi qu'ayant un jour aperçu deux hommes qui se battaient en dehors de cette enceinte, il courut à eux et parvint non-seulement à les séparer, mais à les réconcilier.

Cependant l'heure de sa mort était arrivée : toute sa paroisse pleurait autour de son lit : « Mes enfants », leur dit-il, « ne vous affligez pas de mon départ. Le Seigneur a pourvu à mon remplacement : il vous donnera un saint pasteur ». Le mourant voulait désigner Uthon qu'il avait autrefois baptisé, lors de son pèlerinage à Rome. Celui-ci fut mandé : le saint curé l'institua son héritier, et le présenta à ses ouailles comme leur nouveau père spirituel.

Peu de temps après, il convoqua ses confrères dans le sacerdoce pour lui administrer les derniers sacrements et remit paisiblement son âme entre les mains de celui qu'il avait si ardemment et si constamment aimé toute sa vie (27 janvier 800).

Chacun le regretta comme un bienfaiteur, tous s'empressèrent de l'honorer après sa mort comme un Saint.

De nombreux miracles glorifièrent son sépulcre.

L'église qui reçut ses saintes dépouilles fut dès lors souvent visitée par les anges qui chantaient des hymnes sous ses voûtes, l'éclairaient de diverses splendeurs et la parfumaient de senteurs toutes célestes.

Là plus d'un estropié recouvra l'usage de ses membres ; là plus d'un affligé puisa la consolation nécessaire à l'homme voyageur ici-bas pour accomplir sans désespoir le pèlerinage vers l'éternité.

Nos voisins d'Outre-Rhin ont représenté saint Gamelbert : 1° baptisant saint Uthon ; 2° dans un enclos environné de moutons. Ceux-ci rappellent sans doute la vie pastorale du futur pasteur d'hommes, et celui-là sa vie de retraite, sur la fin de ses jours.

Cf. A.A. SS., t. iii, jan., p. 396, nouv. éd.

Feast Date

January 27th

Death

27 janvier 1130