Saint Louis Bertrand de Valence
de l'Ordre de Saint-Dominique
Summary
Dominicain espagnol du XVIe siècle, Louis Bertrand fut un missionnaire infatigable en Amérique du Sud, notamment au Pérou et en Colombie, où il baptisa des milliers d'Indiens. Doué du don des langues et de prophétie, il retourna à Valence pour diriger son ordre avant de mourir en odeur de sainteté. Il est célèbre pour son austérité et ses nombreux miracles.
Biography
SAINT LOUIS BERTRAND DE VALENCE,
DE L'ORDRE DE SAINT-DOMINIQUE
Seigneur, brûlez, frappez, ne m'épargnez pas en ce monde afin que je mérite d'être épargné dans l'autre.
*Maxime du Saint.*
Louis naquit à Valence, en Espagne. Son père, Jean-Louis Bertrand, notaire de la même ville, et sa mère Jeanne-Angélique Exarch, vivaient dans les pratiques les plus solides de la piété chrétienne et s'étaient acquis, par leur sagesse et leur probité, l'amour et l'estime de tous ceux qui avaient le bonheur de les connaître.
Il fut l'aîné de quatre garçons et de quatre filles, qui se sont tous rendus recommandables par leurs vertus. Le jour de sa naissance fut le 1er janvier de l'année 1526. Il reçut le baptême et les noms de Jean-Louis sur les mêmes fonts où saint Vincent Ferrier avait été baptisé. Son enfance fut un heureux présage de la sainteté de toute sa vie. Dès l'âge de sept ans, il aimait la retraite, la mortification et l'oraison. Il était si respectueux et si obéissant envers ses parents, si modeste dans l'école et parmi ses compagnons et si religieux dans les églises, qu'on jugeait aisément à le voir que la grâce le préparait à quelque chose d'extraordinaire. S'étant mis sous la conduite du révérend Père Ambroise de Jésus de l'Ordre des Minimes, il profita merveilleusement d'une si sage direction. Après la mort de ce saint homme, Louis prit pour directeur le révérend Père Laurent Lopez d'Oragua, de l'Ordre des Frères Prêcheurs. Il ne fit pas de moindres progrès sous cette nouvelle conduite que sous la première. Dès lors il fréquentait les hôpitaux, rendait toutes sortes de services aux pauvres et aux malades et passait les nuits presque tout entières en oraison. Enfin, il se faisait un modèle de vertu et une leçon vivante à toute la jeunesse de Valence.
Après avoir en vain sollicité de ses parents la permission d'entrer dans l'Ordre de Saint-Dominique, il obtint enfin cette grâce (1544). Son noviciat fut un exemple de toutes les vertus religieuses. Il était le premier et le plus ardent à toutes les observances régulières. Le silence était son entretien, le jeûne sa nourriture, la prière son divertissement et les œuvres de charité sa plus agréable occupation.
Après sa profession, il joignit inséparablement l'étude des sciences sacrées aux exercices religieux. Son application à Dieu était si parfaite, qu'on le trouvait souvent hors de lui-même. Il ne mettait presque point de mesure à ses mortifications ni à ses pénitences ; et cette assiduité à se tourmenter lui-même lui attira une grande maladie. Lorsqu'il fut guéri, il reprit ses premiers exercices avec la même ardeur qu'auparavant. Tant de perfections jointes à une érudition très-éminente, engagèrent ses supérieurs à lui faire recevoir l'Ordre de la prêtrise dès l'âge de vingt et un ans. Il s'opposa de toutes ses forces à cette disposition, par un grand sentiment qu'il avait de son indignité ; mais cette résistance ne fit qu'augmenter l'estime que l'on avait de son mérite. Il dit sa première messe le 23 octobre de l'année 1547, après toute la préparation qu'exigeait de lui un mystère si auguste et si redoutable. Depuis, il la célébrait tous les jours avec la même abondance de larmes que la première fois. On l'envoya ensuite au couvent de Lombais, nouvellement fondé par saint François de Borgia, encore duc de Candie, pour y établir l'observance régulière; mais il en fut bientôt rappelé pour assister son père à la mort : ce qu'il fit d'une manière digne de sa piété et de sa reconnaissance. Il fit encore beaucoup plus, pendant huit ans, pour le délivrer des peines du purgatoire, auxquelles la justice divine l'avait condamné; car il se condamna lui-même, pour sa délivrance, à une infinité de pénitences et de mortifications qui semblaient surpasser toutes les forces de la nature.
Ayant été élu maître des novices en 1551, on ne peut exprimer avec combien de sagesse et de sainteté il s'appliquait à les bien élever, à en faire des hommes de Dieu et des religieux pleins de l'esprit de saint Dominique. Il mêlait une douceur de mère avec une rigueur de juge; il ne leur pardonnait pas la moindre imperfection, et, néanmoins, il savait si bien les gagner, que ses châtiments mêmes leur étaient plus agréables que les caresses et les faveurs de leurs meilleurs amis. Son exemple surpassait toute la force et la sévérité de ses instructions. Il était si exact à la pratique de sa Règle, qu'on ne l'eût pas vu y manquer en un seul point. Il faisait, sans parler, des leçons très-puissantes et très-énergiques du silence, de la modestie, de la douceur, de la patience, de la charité, de la mortification et de toutes les autres vertus, et ses disciples n'avaient qu'à jeter les yeux sur lui pour apprendre en un instant tout ce qu'ils étaient obligés de faire.
Une peste qui désola, en 1560, la ville et le royaume de Valence, obligea ses supérieurs de l'envoyer au couvent d'Alphaïde et de l'en établir vicaire. C'était un couvent pauvre et solitaire, où rien ne l'empêchait de s'appliquer à l'oraison et aux exercices de la pénitence. Il s'y prépara, par ces exercices, au grand ministère de la prédication de l'Évangile; et ce fut là qu'il commença à monter en chaire pour instruire les peuples et leur enseigner les voies du salut. Comme il avait allumé dans son cœur un grand brasier de l'amour divin, et qu'il ne commençait jamais ses sermons sans avoir encore augmenté ce feu par la considération des perfections de Dieu et des grâces inestimables de Jésus-Christ, il le communiquait aisément à tous ceux qui avaient le bonheur de l'entendre. Il fut doué dès lors de l'esprit de prophétie, et connaissant par cet esprit tantôt l'extrême pauvreté, tantôt la mort prochaine de quelques personnes, il pourvut aux uns par des aumônes secrètes et abondantes et disposa les autres à paraître devant Dieu en les pressant de se munir des sacrements de l'Église. Lorsque la peste fut cessée, on le rappela au couvent de Valence et au même emploi de la conduite des novices : mais cela ne l'empêcha pas de continuer ses prédications apostoliques. L'Esprit de Dieu l'avait tellement rempli que, n'agissant plus que par ses lumières et ses mouvements, il était capable de toutes choses; les occupations du dedans de son monastère ne lui ôtaient point le temps nécessaire pour le secours du prochain.
Ce fut alors que Notre-Seigneur lui inspira le grand dessein de passer aux Indes Occidentales et dans le Pérou, province de l'Amérique, pour y travailler à la conversion des infidèles et pour y trouver l'occasion du martyre, qu'il désirait avec une ardeur incroyable. Ce dessein fut traversé par ses frères, ses parents, ses amis et plusieurs religieux de son Ordre, qui ne pouvaient souffrir d'être privés de sa présence et des assistances qu'ils recevaient de sa charité; mais l'amour de Dieu et le zèle du salut des âmes le rendirent victorieux de tous ces obstacles. Il partit de Valence seul, à jeun, à pied, et une petite besace sur l'épaule, où il portait les livres et les hardes que l'on avait jugé lui être nécessaires. Il dit la messe dans une église voisine de Notre-Dame; là, dans la ferveur de son sacrifice, il s'offrit à Jésus-Christ pour endurer toutes sortes de fatigues et de tourments, et la mort même pour la gloire de son nom. Après la messe, il renvoya au couvent tous les meubles qu'il avait, afin de mieux imiter la pauvreté des Apôtres, auxquels Notre-Seigneur recommande dans l'Évangile de ne point porter de valise. Son compagnon l'ayant rejoint, ils arrivèrent ensemble à Séville, où ils s'embarquèrent, avec d'autres religieux du même Ordre, pour Carthagène. En chemin, il guérit miraculeusement un de ces missionnaires, qui avait reçu une plaie mortelle à la tête par la chute d'un morceau de bois qui tomba de la hune du vaisseau. Dès qu'il fut dans le pays, il s'appliqua au grand ministère du salut des âmes, auquel la divine Providence l'appelait : d'abord il se servit d'un truchement, parce qu'il ne savait pas la langue des Indiens, et que ces infidèles n'entendaient ni le latin ni l'espagnol; mais, ayant été trompé par cet interprète, qui donnait un sens contraire à ses paroles, il obtint de Dieu le don des langues; de sorte que, parlant son seul espagnol, il était entendu de toutes personnes de quelques pays et langues qu'elles fussent. Ainsi, il fit un grand nombre de conversions, selon les actes du procès de sa canonisation; jamais aucun prédicateur n'en a fait une si grande quantité parmi les Indiens. Il joignait à la force de ses discours, qui pénétraient jusqu'au fond des cœurs, des prières et des larmes continuelles aux pieds de la miséricorde de Dieu, et une austérité que nous pouvons appeler impitoyable. Il demeurait des semaines et des mois entiers dans des cabanes champêtres, dépourvu de toutes les choses nécessaires à la vie, pour avoir plus de commodité de traiter avec les habitants du Pérou : il faisait encore pour cela de longs voyages à pied et à jeun, sur des montagnes sèches et brûlantes, dans les plus grandes chaleurs de l'été. Il y eut cependant des envieux qui calomnièrent son innocence et voulurent le faire passer pour un hypocrite; mais il les surmonta par sa patience et par sa charité, et nulle de ses adversités ne fut capable de diminuer la ferveur de son zèle. Dieu le nourrit quelquefois par des voies surnaturelles et le rendit un sujet d'étonnement et d'admiration, soit par des lumières prophétiques qu'il lui donna, soit par les miracles qu'il lui fallait opérer pour la confirmation des vérités qu'il publiait.
Dans sa mission de Tubera, il baptisa de sa main dix mille cinq cents Indiens, outre ceux qu'il fit baptiser par ses compagnons, et il les obligea de brûler leurs idoles avec les lieux de leurs abominables sacrifices. Le premier auquel il conféra ce Sacrement fut un moribond que son père lui apporta par un mouvement de l'Esprit de Dieu, qui lui dit intérieurement que son fils serait bienheureux dans le ciel si saint Louis versait un peu d'eau sur sa tête. En effet, l'enfant mourut incontinent après son baptême et fut, par ce moyen, le premier des Indiens que notre apôtre gagna à l'éternité bienheureuse. Ce qui le rendit si puissant dans cette entreprise, ce fut principalement sa vie plus angélique qu'humaine; car, nonobstant ses jeunes excessifs, qu'il continuait quelquefois pendant trois jours sans prendre aucun aliment, il se mettait souvent le corps tout en sang avec une discipline de fer. Il avait tant de douceur, qu'il charmait ses plus cruels ennemis. Par ce moyen, il désarma un adultère public, qui, pour se venger de la correction charitable qu'il lui avait faite, voulut l'assommer d'un coup de massue pendant qu'il prêchait à la porte de l'église. Tout l'enfer se souleva pour arrêter les progrès de son zèle et de ses prédications apostoliques. Il suscita des femmes débauchées pour le solliciter au mal et lui faire perdre sa virginité qu'il estimait plus que tous les trésors du monde, et il souleva des séditions furieuses contre lui; il le tenta de toutes les manières capables d'ébranler sa constance: et le démon même lui apparut sous un habit d'ermite pour le détourner de travailler à la conversion de ces idolâtres, dont la brutalité était encore plus incurable que l'infidélité. Mais notre Saint surmonta tous ces artifices par sa fermeté et par son courage intrépide, et il n'y eut point de combats dont il ne sortit victorieux, et qui ne servît à le rendre plus glorieux devant Dieu et devant les hommes. Il ne fit pas moins dans ses missions de Capicoa et de Paluato que dans celle de Tubuta. Il ne voulut jamais y être servi par des femmes et des enfants indiens, quoique les missionnaires le souffrissent sans scrupule. Il refusa toujours constamment des rétributions qu'on lui offrit, soit pour ses messes, soit pour l'administration des Sacrements, soit pour la sépulture des morts: ce qui le fit appeler le religieux de Dieu. Tantôt il attira la pluie par ses prières sur les terres sèches et près de perdre leur moisson, tantôt il la détourna de dessus sa tête et des personnes qui l'accompagnaient. Presque tous les habitants de ces deux provinces furent si touchés de ces prodiges et de la pureté de sa vie, qu'ils quittèrent leurs superstitions pour embrasser la foi catholique. Quinze mille firent la même chose à la suite de ses exhortations tout enflammées sur la montagne de Sainte-Marthe, et quantité de Carathes, de Sèpenco et de Petua imitèrent aussi leur ferveur. Des païens à qui il avait reproché un sacrilège, l'ayant empoisonné, le poison ne lui fit aucun mal. Ce prodige, joint à la grande confiance du Serviteur de Dieu, qui alla lui-même au-devant de ces barbares lorsqu'ils vinrent en troupe pour l'achever, servit à leur conversion. Il les catéchisa, les baptisa et en fit de bons chrétiens; il conféra ce Sacrement à un prêtre des idoles et à un cacique qui le firent appeler étant près de mourir, et il les fortifia par le signe de la croix contre les embûches du démon, qui n'épargna rien pour les pervertir à cette dernière heure.
Nous serions trop long si nous voulions suivre notre bienheureux missionnaire à Ténériffe, à Monpox, à Turvaco, dans l'île de Saint-Thomas et aux autres lieux où il a porté l'Évangile; il fit partout de belles prédictions, dont l'événement a montré qu'il possédait éminemment l'esprit de prophétie. Il guérit surnaturellement des malades dont la santé était entièrement désespérée. Il prit encore du poison très-violent sans en recevoir aucune incommodité. En étendant les bras contre un arbre, il y imprima, comme une cire molle, le signe salutaire de la croix, qui servit à désabuser et à éclairer plusieurs infidèles. On le vit tantôt élevé de terre, tantôt couvert de lumière, et assisté de saint Ambroise et de saint Thomas d'Aquin, dont les visages et les habits n'étaient pas moins éclatants que les rayons du soleil. Enfin, sa vie et ses actions étaient des miracles continuels, et chacun le regardait comme un saint et comme un ange envoyé du ciel pour la bénédiction de l'Amérique.
Cependant, plusieurs raisons l'obligèrent de souhaiter et même de demander une obédience pour retourner en Espagne. La principale était que la cruauté, la vie impie et débordée, et l'avarice insatiable de la plupart des officiers espagnols qui avaient commandement sur les Indiens, étaient un obstacle insurmontable à l'entière conversion de ces infidèles, parce que, voyant dans ces commandements catholiques une conduite tout opposée aux maximes qu'on lui prêchait, ils ne pouvaient se persuader que notre religion fût aussi sainte qu'on tâchait de le leur faire comprendre.
Il s'embarqua dès qu'il en eut obtenu la permission de ses supérieurs. Après avoir apaisé, par le signe de la croix, une horrible tempête qui avait déjà rompu l'antenne et le gouvernail de son vaisseau, il arriva heureusement à Séville et de là à Valence, où il fut reçu avec joie et avec un applaudissement que l'on ne peut exprimer. Le premier emploi qu'on lui donna, fut celui de prieur du couvent de Saint-Onuphre, assez près de cette dernière ville. Il fit éclater l'esprit de prophétie dont Dieu l'avait favorisé, soit en pénétrant les fautes les plus secrètes de ses religieux, soit en découvrant les besoins de plusieurs personnes qui étaient dans la nécessité. Il y multiplia si prodigieusement quelques morceaux de pain, qui suffisaient à peine pour la nourriture d'un religieux, que toute sa communauté et ses domestiques en furent parfaitement rassasiés. Il fit des charités extraordinaires aux pauvres, sans que, pour cela, le couvent en souffrît aucun dommage : parce que la Providence divine y pourvoyait surnaturellement et faisait trouver de l'argent dans sa chambre sans que personne l'y eût apporté. Prêchant le Carême à Moncade, il changea toute la face de la ville : de sorte que le blasphème, l'impudicité, le luxe, l'ivroguerie et le libertinage en furent presque entièrement bannis. Lorsque le temps de son supériorat fut fini, on lui redonna à Valence la charge du noviciat, dont il s'acquitta avec une nouvelle ferveur. Il avoua un jour à un de ses novices qu'il avait souvent vu le démon, sous la figure d'un vilain Maure, rôder autour des chambres de ses frères pour les tenter et les détourner de leur vocation.
Peu de temps après, il fut élu prieur du même couvent de Valence, qui est l'un des plus considérables de l'Ordre. Il était si pénétré de son insuffisance et de son indignité, qu'il fit toutes sortes d'efforts pour se décharger de ce fardeau ; mais, comme saint Jérôme le disait autrefois de Népotien, plus il s'opposait à son exaltation, plus il attirait sur lui les désirs et l'amour de ses confrères. N'ayant pu éviter d'être confirmé dans sa charge, il se mit à genoux devant l'image de saint Vincent Ferrier, et pria ce Saint d'être le véritable, l'unique prieur de sa maison, protestant qu'il ne voulait être que son sous-prieur. Alors l'image s'inclina devant lui, l'embrassa et le releva de terre ; ce qui le remplit d'une grande confiance en Dieu et d'une vigueur admirable dans l'exercice de sa charge. Il prit aussi pour devise ces paroles de saint Paul : « Si je voulais plaire aux hommes, je ne serais plus serviteur de Jésus-Christ ». Ce fut principalement dans ce monastère qu'il se montra le modèle d'un parfait supérieur ; on n'en vit jamais ni de plus charitable envers ses religieux, ni de plus zélé pour leur avancement spirituel, ni de plus exact à tous les points de l'observance régulière, ni de plus fervent et de plus pathétique dans les remontrances et les exhortations du Chapitre, ni même de plus vigilant sur le temporel de la maison. Il recommandait surtout la charité commune, ennemie de la singularité ; l'occupation sainte, contraire à l'oisiveté, l'obéissance et la fuite des conversations avec les séculiers. Il veillait extrêmement sur les jeunes religieux, et voulait que tout le temps, hors les heures nécessaires de relâchement, fût partagé entre l'oraison et l'étude. *Orationi lectio, lectioni succedat oratio*, leur disait-il après saint Jérôme : « Que la lecture suive l'oraison, et que l'oraison suive immédiatement la lecture ». Il faisait aussi de grandes charités aux pauvres, ayant pour maxime que ce qui sort des couvents par la porte pour les soulager, y rentre avec plus d'abondance par l'église. Les prisonniers pour dettes ou pour crime étaient le sujet continuel de ses saints empressements. Il quêtait pour les uns, sollicitait pour les autres, et n'épargnait rien pour leur assistance spirituelle et temporelle. Il eut, durant ce même temps, de grandes et de fréquentes révélations du ciel. La disposition intérieure des personnes qui l'approchaient lui était connue : ce qui faisait qu'il souffrait de grandes peines quand des gens de mauvaise vie venaient traiter de quelque affaire avec lui. Il apprenait aussi fort souvent l'état de ses religieux et de ses amis qui venaient de mourir, afin d'être plus porté à les secourir dans leurs besoins.
Au sortir de sa charge de prieur, il fut affligé de grandes maladies qui l'accablèrent de douleurs et le réduisirent à une maigreur et à une faiblesse si grandes, qu'il faisait compassion à tout le monde ; mais, bien loin de s'en affliger, il en avait une joie extrême, et répétait continuellement devant Dieu ces paroles de saint Augustin : *Hic ure, hic seca, ut in æternum parcas* : « Brûlez-moi, déchirez-moi, Seigneur, en cette vie, afin de me pardonner en l'autre » ; ou ces autres : *Hic non parcas, ut in æternum parcas* : « Ne me pardonnez pas sur la terre, afin de me pardonner dans l'éternité ». Ces infirmités n'empêchèrent pas qu'il fût recherché et consulté de tout le monde, et qu'il satisfît à ceux qui le venaient trouver, avec une prudence et une tranquillité admirables. On le demandait aussi très-souvent, soit pour assister les malades à la mort, soit pour prêcher dans les plus grandes chaires ; Dieu l'a quelquefois soutenu et fortifié miraculeusement pour donner cette satisfaction au peuple, et, tout malade qu'il était, il guérissait les malades qu'on lui présentait, en disant sur eux une oraison de saint Vincent Ferrier. Il fut honoré dans le cloître, de la visite de saint François, dont il baisa les pieds ornés des stigmates de Jésus-Christ ; et de celle de saint Dominique, qui lui permit seulement de baiser sa main. La nuit de Pâques de l'année 1579, il eut une vision d'anges qui le remplit d'une joie inexplicable. Notre-Seigneur s'est fait voir aussi à lui, tantôt dans l'état de sa Passion et tel qu'il était sur la croix, tantôt dans une majesté souveraine qui éblouissait toutes les grandeurs et toutes les beautés du ciel et de la terre. Il dit la messe tant qu'il put, et quand son infirmier le priait de demeurer au lit pour ne point augmenter ses maux, il lui disait doucement : « Ne craignez rien, mon père, les sacrements de l'Église ne tuent personne ». Lorsqu'il ne la pouvait pas dire, il ne manquait point de se confesser à l'ordinaire et de communier avec une dévotion merveilleuse. Dans le plus fort de son mal, il faisait deux heures d'oraison réglée ; il était toujours en la présence de Dieu et avait continuellement la bouche collée sur son crucifix. Le saint archevêque de Valence, Jean de Ribera, était souvent auprès de lui et lui rendait les services dont il avait besoin.
Ses maladies s'étant tellement augmentées, qu'il n'y avait plus d'espoir de le guérir, il n'eut personne de considérable dans Valence ni aux environs qui ne voulût avoir la consolation de le voir. Deux personnes furent même transportées miraculeusement dans sa chambre pour n'être pas privées de ce bonheur, savoir : une sainte religieuse de l'Ordre de Saint-François, appelée Angélique d'Agulon et un seigneur de Bulgarie, qui était tombé malade près de Valence, dans un voyage qu'il faisait pour son divertissement. Sa préparation à la mort fut admirable. On ne peut voir une patience plus ferme, une résignation à la volonté de Dieu plus générale, une dévotion plus tendre et plus constante, ni un désir de souffrir plus violent. Il prédit le jour de sa mort à l'archevêque de Valence, au prieur de la Chartreuse de Porta-Celi et à quelques autres. Saint Vincent Ferrier le visita dans cette extrémité et lui fit concevoir de nouvelles ardeurs de l'amour divin. Enfin, après avoir reçu les sacrements de l’Église avec toute la ferveur que l'on pouvait souhaiter dans un homme si rempli de l'Esprit de Dieu, il rendit son âme dans les transports et les effusions du pur amour, le 9 octobre 1581.
Aussitôt qu’il fut mort, il sortit une odeur de son corps qui embauma toute la chambre. On vit son âme monter au ciel comme un rayon de lumière, et on entendit les anges chanter des cantiques avec une mélodie toute céleste; il apparut lui-même à plusieurs personnes pour les assurer de sa gloire; tous les malades qui touchèrent son corps et une infinité d’autres qui eurent recours à son intercession, reçurent une parfaite guérison. La cathédrale, les douze paroisses de la ville et toutes les communautés religieuses vinrent en procession lui rendre leurs respects. On le mit d’abord dans le caveau destiné pour la sépulture des religieux d’un mérite extraordinaire; mais six mois après on le retrouva entier, exhalant une odeur merveilleuse, et on le plaça dans un tombeau élevé de terre qu’on lui avait préparé pour honorer sa mémoire. L’an 1647, il fut trouvé sans corruption, et lorsqu’on l’eut porté en procession par toute la ville, on l’enferma dans une riche chasse d’argent et on le transféra dans une chapelle magnifique que l'on avait fait bâtir en son honneur; ce fut après que le pape Paul V eut permis d’en faire l’office en 1608. Enfin, le grand nombre des miracles qu’il n’avait point cessé de faire depuis son décès obligea le pape Clément X, en l’année 1671, de faire le décret de sa canonisation.
On le représente: 1° Éteignant un incendie; 2° tenant une croix; 3° tenant un calice surmonté d’un serpent.
Voir l’Année dominicaine, et sa Vie, par le R. P. Jean-Baptiste Feuillet.
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## SAINTE PUBLIE D’ANTIOCHE, ABBESSE (IVe siècle).
Un incident de la vie de sainte Publie, raconté par Théodoret, dans son Histoire ecclésiastique, nous fournit les renseignements précieux sur la constitution intérieure des communautés de vierges chrétiennes au IVe siècle.
« La ville d’Antioche », dit cet historien, « comptait alors, parmi les modèles de vertu et de charité que la foi de Christ avait produits dans son sein, une noble veuve de nom de Publie. Issue d’une famille illustre, elle avait perdu son époux à la fleur de l’âge. Un fils, Jean, lui était resté de cette union brisée prématurément par la mort. Mais le fils fut digne de sa mère. Il se consacra au service de Dieu, devint prêtre, et durant une longue carrière de dévouement et de saintes œuvres, fut comme le prince du clergé d’Antioche, bien que sa modestie lui eût fait refuser à diverses reprises de monter sur le siège épiscopal, où les suffrages numismates l’avaient appelé. Publie réunit dans sa demeure une communauté de vierges qui s’engageaient, par un vœu perpétuel, à vivre dans la chasteté et l’obéissance. Sous la direction de la noble veuve, les saintes filles vaquaient à la prière et chantaient assidûment les louanges du Seigneur. Un jour, l’empereur apostat vint à passer devant cette pieuse maison. Il entendit les voix des saintes filles qui psalmodiaient, en alternant le chœur. Il prêta l’oreille à leurs chants et saisit ces paroles de David : *Similes sibi fiant qui faciunt ea, et omnes qui confidunt in eis* : « Les idoles des nations sont d’argent et d’or; elles sont l’œuvre périssable d’une main mortelle ». Puis l’autre chœur reprit : *Similes illis fiant qui faciunt ea, et omnes qui confidant in eis* : « Qu’ils deviennent semblables à elles, les fabricateurs d’idoles et tous ceux qui les adorent! » Julien irrité fit donner l’ordre aux vierges de se taire et de ne plus renouveler à l’avenir leurs chants séditieux. Publie, sans tenir compte de l’injonction, fit chanter par toutes les voix le psaume LXVII : *Exsurgat Deus et dissipentur inimici ejus* : « Que Dieu se lève et que ses ennemis soient dispersés ! » La fureur de l’apostat fut un remède. Il envoya saisir la maîtresse du chœur. La vénérable maîtresse comparut devant lui. Sans respect pour ses cheveux blancs et pour la sainteté qui respirait sur son visage, il la fit souffleter par les soldats de son escorte. L'héroïque chrétienne subit cet outrage en bénissant le Seigneur, et rentra dans sa retraite, où elle continua les chants pieux qui jadis calmaient les fureurs de Saïd, tandis qu'ils surexcitaient alors celles d'un empereur apostat ».
Extrait de l'Histoire générale de l'Église, par M. l'abbé Darras. — Cf. Théodoret, Histoire ecclésiastique, liv. II, chap. 14.
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## SAINT ANDRONIC D'ALEXANDRIE,
## ET SAINTE ATHANASIE OU ANASTASIE, SON ÉPOUSE,
### SOLITAIRES (IVe siècle).
Sous l'empire du grand Théodose (379-395), un jeune homme nommé Andronic, qui était banquier de profession, épousa, dans la ville d'Alexandrie, une fille appelée Athanasie, dont le père était aussi banquier. Ils possédaient de grandes richesses, mais ils en faisaient un très-honorable usage ; leur piété les faisait aimer de tout le monde. Après avoir eu pour fruit de leur mariage un fils qu'ils nommèrent Jean, et une fille qu'ils appelèrent Marie, ils résolurent de garder ensemble une parfaite continence ; ce qu'ils observèrent religieusement le reste de leur vie. La divine Providence leur ayant enlevé, au bout de douze ans, ces deux enfants, qui étaient leur plus grand trésor, Andronic se prosterna contre terre et en fit un sacrifice à la majesté de Dieu, disant : « Comme je suis sorti nu du sein de ma mère, je sortirai aussi nu de ce monde ; Dieu me les avait donnés, il me les a ôtés ; que sa sainte volonté soit faite et que son nom soit éternellement béni ! » Quant à Athanasie, elle en fut inconsolable ; et on ne put jamais l'empêcher de passer la première nuit sur leur tombeau, dans l'église de Saint-Julien, lieu de la sépulture de leurs ancêtres. Comme elle y était toute plongée dans la douleur, cet illustre Martyr lui apparut, vêtu en religieux, et, l'assurant que ses enfants étaient bienheureux dans le ciel, il lui fit de grands reproches de ce qu'elle pleurait si amèrement leur mort, au lieu d'employer ses larmes pour pleurer ses péchés. Ces paroles la consolèrent et lui firent avouer l'inutilité de ses soupirs ; mais elle en fut en même temps si touchée que, de retour en sa maison, elle pria son mari de lui permettre de se retirer dans quelque monastère pour y mener une vie pénitente, ainsi qu'elle avait toujours eu dessein de le faire, quoiqu'elle n'eût jamais osé lui en parler du vivant de ses enfants. Non seulement Andronic y consentit, mais il voulut lui-même suivre son exemple. Ils résolurent de faire un voyage en Palestine pour y visiter les saints lieux ; ayant affranchi leurs esclaves et confié le reste de leurs biens au père d'Athanasie, ils sortirent la nuit de la ville pour se rendre à Jérusalem. Après avoir adoré les endroits consacrés par la présence de Notre-Seigneur, ils allèrent à Alexandrie, où ils firent leurs dévotions au sépulcre de saint Ménas, célèbre martyr de cette ville. Athanasie y resta, et Andronic alla seul visiter les laures et les déserts de Scété, en Afrique, parce qu'il n'était pas permis aux femmes d'y entrer. Ayant oui parler de la sainteté de l'abbé Daniel, il l'alla trouver pour le consulter sur le dessein qu'ils avaient, sa femme et lui, de se retirer dans quelque monastère. Ce saint homme lui conseilla de mener Athanasie dans la Thébaïde, et lui donna des lettres pour la faire entrer dans celui des Téhessimides. En effet, en vertu de cette recommandation, elle y fut reçue, cachant son sexe sous un habit d'homme et sous le nom d'Athanasie. Andronic retourna ensuite vers le saint abbé, et, ayant été revêtu de l'habit religieux, il demeura avec lui dans sa laure. Ces deux époux vécurent ainsi pendant douze ans séparés l'un de l'autre, pratiquant saintement et avec une ferveur admirable tous les exercices de la vie monastique.
Au bout de ce temps, sans s'être rien communiqué, ils obtinrent respectivement de leurs supérieurs la permission de faire le pèlerinage de Jérusalem, et se rencontrèrent sur les chemins. Athanasie reconnut facilement son mari, mais lui ne la reconnut pas, et la prit pour un religieux d'Égypte, tant elle avait le visage changé et noir à cause de ses grandes austérités. Ils se joignirent pour continuer de compagnie leur voyage, à condition, pourtant, qu'ils garderaient un profond silence comme s'ils eussent été seuls. À leur retour de Jérusalem à Alexandrie, Athanasie, qui ne se faisait point connaître, lui proposa de s'y arrêter et d'y bâtir une cellule commune pour mener une vie plus pénitente ; Andronic voulut auparavant consulter l'abbé Daniel, qui approuva ce dessein. Ainsi, ces deux saints époux demeurèrent ensemble dans un silence continuel, ne pensant uniquement qu'aux choses célestes. Le saint abbé ne manquait pas de les visiter toutes les fois qu'il allait à l'église de Saint-Ménas.
Un jour qu'il les vint voir à son ordinaire, il trouva Athanasie à l'extrémité, et si affligée, qu'elle fondait en larmes. « Quoi ! vous pleurez », lui dit-il, « au lieu de vous réjouir de ce que le Seigneur vous appelle à lui ? » — « Je ne pleure pas pour moi », répondit Athanasie, « mais pour mon compagnon Andronic, que je laisserai dans une extrême douleur ; c'est pourquoi je vous prie de prendre après ma mort un papier que vous trouverez sous ce qui me sert de chevet, de le lire et ensuite de le lui donner ». Puis elle demanda la communion, et, après l'avoir reçue, elle expira paisiblement, pendant que l'abbé et son mari faisaient les prières pour les agonisants. Incontinent après son décès, on reconnut par la lecture de son billet qu'elle était femme d'Andronic, auquel elle ne s'était nullement fait connaître pendant douze ans qu'elle demeura avec lui dans la même cellule. Tous les religieux qui apprirent cette merveille rendirent mille actions de grâces à Dieu d'avoir donné une si grande constance à Athanasie et de l'avoir rendue par ce moyen triomphante de la chair, de monde et de l'enfer. Les religieux de toutes les laures d'Alexandrie, les habitants de la ville et les solitaires de Scété assistèrent à ses funérailles avec des palmes, des rameaux et des cierges ardents. Son corps fut enterré dans le dix-huitième monastère. C'est ainsi que l'on distinguait le grand nombre de maisons religieuses qui étaient autour d'Alexandrie. L'abbé eût bien voulu emmener Andronic avec lui, mais la divine Providence ne le permit pas ; car, quelques jours après, il suivit sa chère Athanasie, auprès de laquelle il fut enterré.
Acta Sanctorum, 9 octobre.