Le Bienheureux Enguerran (Angelran)

Abbé de Saint-Riquier

Feast : December 9th 11th century • bienheureux

Summary

Abbé de Saint-Riquier au XIe siècle, Enguerran le Sage fut un savant renommé formé par Fulbert de Chartres. Malgré une paralysie totale en fin de vie, il défendit fermement les droits de son abbaye contre les usurpateurs et le roi Henri Ier. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages hagiographiques et liturgiques.

Biography

LE BIENHEUREUX ENGUERRAN,

ABBÉ DE SAINT-RIQUIER, AU DIOCÈSE D'AMIENS.

1645. — Pape : Grégoire VI. — Roi de France : Henri Ier.

*Ubi patientia, ibi laetitia.*

*Où est la patience, où est la joie.*

*Saint Ambroise, Épîtres.*

Enguerran ou Angelran, qu'on surnomma le Sage, appartenait à une famille obscure, mais de condition libre, qui vivait dans la pratique des vertus chrétiennes. Il naquit à Saint-Riquier (Somme) vers l'an 975. Sa mère, pendant un songe, vit sortir de son sein une guirlande qui, allant entourer les murs de Centule (nom primitif de Saint-Riquier), provoquait l'admiration des spectateurs. Elle s'empressa de raconter cette vision à son mari, qui vit là un présage des grandeurs que l'avenir réservait à leur enfant.

Doué d'un heureux naturel et d'un esprit ouvert, le jeune Enguerran fit de rapides progrès dans l'étude des lettres. Désireux de se consacrer tout entier au service de Dieu, il prit l'habit monastique à l'abbaye de Saint-Riquier, où il donna l'exemple d'une profonde humilité, d'un grand amour de la règle, et de cette charité toute chrétienne qui ne connaît ni la haine ni l'envie. C'est sous la direction de l'abbé Ingélard qu'il s'adonna d'abord à l'étude; ses progrès furent si considérables, qu'on voulut le

mettre à même de ne rien ignorer des sciences du temps, et on confia le perfectionnement de son instruction au célèbre Fulbert, évêque de Chartres, qui venait d'introduire dans le plain-chant les innovations de Gui d'Arezzo. L'espoir qu'on avait conçu ne fut point trompé : sous un maître si habile, Enguerran devint fort savant en grammaire, en musique et en dialectique. Après avoir reçu le sacerdoce, il revint à Saint-Riquier, dont l'école fut bientôt illustrée par ses leçons.

Il devait gravir à pas de géant les degrés de la hiérarchie. Après la mort d'Ingélard, c'est-à-dire au plus tard en 1022, les religieux de Saint-Riquier choisirent Enguerran pour leur abbé. Le roi Robert, dont cette élection comblait tous les vœux, voulut à cette occasion se rendre à Centule. Mais le nouvel élu, se croyant indigne d'assumer la responsabilité d'un tel fardeau, s'enfuit dans une forêt voisine. Le bon roi, tout en admirant cette humilité, ordonna aux hommes d'armes de sa suite de faire dans tous les environs une active perquisition : le fugitif, découvert dans la forêt d'Oneux, fut ramené au monastère. Le roi lui fit toucher les cordes des cloches pour l'investir de l'autorité abbatiale, et la consécration ecclésiastique eut lieu sans aucun retard.

Le nouvel abbé consacra tous ses soins à donner l'exemple d'une vie irréprochable, à encourager le bien et à prévenir le mal. Tout en se dévouant au salut des âmes, il ne négligeait point les intérêts matériels qui lui étaient confiés : l'abbaye lui dut la reconstruction de l'église Saint-Benoît, l'érection d'une infirmerie et d'une chapelle dédiée à Saint-Vincent, l'acquisition de vases sacrés d'or ou d'argent, la transcription et la reliure de nombreux manuscrits, et une riche ornementation des autels.

Ingélard, abbé de Saint-Riquier, avait conclu une convention relative à certains domaines de son monastère avec Notker, évêque de Liège. Après la mort de ce prélat, ses deux successeurs avaient ratifié les anciennes traditions. Un nouveau titulaire, nommé Durand, venait d'être intronisé. Enguerran alla le trouver, et grâce aux recommandations d'Ebles de Rouci, archevêque de Reims, il obtint une charte confirmative, datée du 18 septembre 1022. Quelque temps après, il se rendit en Normandie, pour solliciter la générosité du duc Richard II. Il en reçut une chasuble de pourpre et la donation de l'église d'Equemanville, Scabelli villa, canton de Honfleur. Le frère du duc, Robert, archevêque de Rouen, fit en même temps présent à l'église de Saint-Riquier d'une belle tapisserie.

Si notre Saint avait tant à cœur les intérêts matériels de son abbaye, il savait aussi en faire un noble usage. Enguerran ne se contentait point d'accueillir les demandes des pauvres, il savait les prévenir en déguisant ses bienfaits. Il lui arrivait parfois de sortir de l'abbaye avec l'escarcelle des aumônes, et quand il voyait approcher un indigent, il laissait tomber quelques pièces d'argent et arrêtait le passant pour les lui faire remarquer : « Prenez pour vous », lui disait-il, « ce que la Providence semble vous avoir destiné ».

Cette même Providence savait veiller sur les intérêts du généreux abbé. Malbrancq nous raconte qu'Enguerran envoya un jour deux de ses religieux remplir une mission importante et leur donna, suivant l'usage, la bénédiction monastique. Sur la route, des voleurs s'emparèrent des montures des deux Bénédictins ; mais ce fut en vain qu'ils essayèrent de s'en servir : ni le fouet, ni l'éperon ne pouvaient les faire marcher. Les larrons se repentirent et rendirent les chevaux à leurs propriétaires.

Le zèle et la charité d'Enguerran étaient connus de tous : une épreuve

LE BIENHEUREUX ENGUERRAN, ABBÉ DE SAINT-RIQUIER.

cruelle devait mettre en relief sa patience et sa fermeté. Il fut atteint d'une paralysie si complète, qu'il ne pouvait plus porter la main à la bouche ni se mouvoir dans son lit. Le pauvre malade considérait cet état douloureux comme un juste châtiment de ses péchés, et s'estimait heureux de racheter ainsi ses fautes. Comme il passait souvent de la tristesse à la joie, et qu'on l'interrogeait sur ces variations d'humeur, il répondait, que tantôt il songeait aux peines éternelles qu'il avait méritées, et tantôt au bonheur que les anges et les saints goûtent dans les cieux.

Beaucoup d'entre les moines pensaient, qu'en raison de cette impotence, il fallait remplacer Enguerran. Profitant de ces dispositions, l'un d'eux, Foulques, fils d'Angelran, comte de Ponthieu, voulut usurper les fonctions d'abbé. Grâce au crédit de son père, il obtint cette nomination de Henri Ier qui, l'on ne sait pour quelle cause, se trouvait alors dans ces contrées. Foulques, afin de faire reconnaître ses prétendus droits, donna un somptueux festin aux chevaliers du Ponthieu dans le réfectoire de l'abbaye. Quand Enguerran, qui avait ignoré jusque-là ces audacieuses machinations, fut averti de ce qui se passait, il se fit transporter jusqu'à la porte du réfectoire, et là il prononça l'anathème sur ceux qui voulaient violer les droits de la justice. L'assemblée ayant pris la fuite, il déclara à Foulques, devenu muet de confusion, qu'il ne serait jamais abbé de son vivant. Cette prédiction ne fut point démentie par les événements : car Foulques ne fut nommé abbé de Forestmontiers que le lendemain du jour où Enguerran fut inhumé.

Tout paralytique qu'il était, le courageux moine se fit transporter en voiture devant le roi, lui reprocha énergiquement sa faiblesse, et le menaça des châtiments éternels s'il persévérait dans sa pensée d'injustice. Henri Ier manifesta un repentir que l'avenir prouva être sincère : car, quelques années plus tard, sur la demande d'Enguerran, qui se sentait incapable de continuer ses fonctions, le roi lui donna Gervin pour successeur. Ce pieux moine de Verdun ne voulut y consentir qu'autant qu'il serait appelé à cette dignité par les suffrages des moines. Enguerran entra dans ses vues et s'empressa de faire procéder à cette élection, qui devait le décharger du fardeau des affaires. Gervin fut ordonné par Foulque, évêque d'Amiens, le jour de l'Annonciation de l'an 1045.

Enguerran, malgré ses infirmités, suivait autant que possible tous les exercices de la communauté, et assistait dans un lit portatif aux méditations, aux offices et à la messe solennelle. Il lui arrivait même de chanter les prières du saint sacrifice, comme s'il eût été à l'autel ; ce que plusieurs considéraient comme une étrange singularité de la part d'un homme qui était surnommé le Sage. Un jour, qu'il avait chanté la messe de cette façon, il demanda un peu de vin pour apaiser sa soif. Après avoir goûté de celui qu'on lui présenta et encore d'un autre : « Ce n'est point de ce vin-là que je veux », s'écria-t-il, « mais de celui que j'ai bu à ma messe ». On comprit alors qu'un breuvage céleste lui avait été mystérieusement administré, au moment de la communion, alors qu'il semblait célébrer les saints mystères ; et on lui répondit : « Mon père, vous ne pouvez plus avoir de ce vin-là, à moins que Celui qui vous en a gratifié ne veuille encore vous en donner ». Le pieux abbé se montra tout confus d'avoir révélé la faveur miraculeuse dont il était honoré.

Pendant que la maladie d'Enguerran empirait, on reconnut nécessaire d'envoyer un député à la cour pour affaire importante. L'abbé Gervin confia ce message à un religieux qui alléguait une foule d'excuses pour

s'en exempter, parce qu'il désirait être présent à la mort du saint abbé, qu'on croyait très-prochaine. Cette désobéissance le fit mander auprès d'Enguerran qui, après lui avoir adressé des reproches, ajouta : « Exécutez les ordres qu'on vous a donnés, et sachez que je ne serai pas mis en terre avant votre retour ». C'est ce qui arriva, en effet. Le bienheureux abbé rendit son âme à Dieu le 9 décembre de l'an 1043. Le moine, dont nous venons de parler, revenait de sa mission et se trouvait à Amiens, quand il apprit cette douloureuse nouvelle. Il partit à cheval pour Saint-Riquier, et put encore contempler les restes inanimés du vénérable abbé.

Gervin Ier présida à son inhumation, qui eut lieu dans l'église dédiée à Saint-Riquier, devant l'autel de Saint-Laurent. Gui, qui était alors archidiacre de la cathédrale d'Amiens et qui, plus tard, en devint évêque, composa un éloge en vers de son ancien maître et l'épitaphe suivante :

Quem tegit hic tumulus, lectissimus Angelirannus Ilujus coenobii pastor et abba fuit. Dux gregis Ecclesiae, monachum spes inclyta vitae, Vixit, et in mundo mundus, et in Domino.

Hariulfe nous raconte qu'un miracle illustra ce tombeau. Une femme de Feuquières, canton de Moyenneville, y conduisit sa fille paralytique, et y fit brûler un cierge. La jeune malade s'endormit un instant et se réveilla guérie.

## ÉCRITS DU BIENHEUREUX ENGUERRAN.

Enguerran a été considéré comme un des hommes les plus savants de son époque. C'est le témoignage que lui rend saint Gérard ; qui *in tempore cæteris philosophabatur acrius*. Nous ne pouvons guère contrôler ce jugement littéraire, parce qu'Enguerran nous a laissé peu d'écrits. Le seul ouvrage important qui nous reste de lui, la Vie en vers de saint Riquier, est d'une grande médiocrité poétique. Voici les œuvres qui sont dues à la plume d'Enguerran :

1° La Vie en vers de saint Riquier, dédiée à Fulbert de Chartres. Le premier livre est une traduction très-littérale de la biographie rédigée par Alcoin. Le deuxième et le troisième livres suivent d'aussi près un récit anonyme de miracles, composé au IXe siècle. Le quatrième livre paraît appartenir en propre à l'auteur et relate ce qui concerne la translation du corps de saint Riquier, en 981. Le premier et le dernier livres ont été seuls publiés par Mabillon.

2° Des Histoires en vers de saint Vincent, martyr, et de sainte Austroberte, qui ne nous sont point parvenues.

3° Un Catalogue rimé des abbés de Saint-Riquier. Hariulfe le considère comme défectueux, parce qu'on n'y voit pas figurer Nithard, Ribbode, Helgand et Coschin. Est-ce bien là une omission, et n'est-ce pas plutôt Hariulfe qui aurait multiplié à tort le nombre des abbés de Centule ?

4° Des Hymnes en l'honneur de saint Riquier, de saint Valery et de saint Volfran. Celle de saint Volfran est restée en usage, dans la liturgie amienoise, jusqu'à la réforme de M. de la Motte.

5° L'Épitaphe d'Oger ou Odelger, prieur de Saint-Riquier, et probablement celle de Gui, abbé de Forestmontiers, lesquelles nous ont été transmises par Hariulfe.

On voit, par le choix de ces sujets, qu'Enguerran a été essentiellement un hagiographe diocésain.

Extrait de l'Hagiographie du diocèse d'Amiens, par M. l'abbé Corblot.

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## SAINT BUDOC, ÉVÊQUE DE L'ANCIEN SIÈGE DE DOL (VIIIe siècle).

Jodual, prince de Bretagne, qui dut à saint Samson de recouvrer l'héritage de ses pères, et qui régna ensuite dans ce pays sous le nom d'Alain Ier, eut de son mariage avec Arenor, fille du comte de Léon, six fils, dont le quatrième se nommait Deroch ou Budoc. Celui-ci fut, dès son

enfance, donné au saint évêque de Dol, afin qu'il l'élevât dans son monastère et qu'il prît soin de son éducation. Sous cet excellent maître, Budoc fit des progrès remarquables dans la science et dans la piété. S'étant décidé à renoncer au monde et à se consacrer à Dieu, il fut admis dans le clergé et devint par la suite abbé du monastère de Dol. Son mérite n'échappa pas à saint Magloire, qui, voulant se décharger du fardeau de l'épiscopat, le désigna pour son successeur et le sacra évêque. On vit bientôt le disciple animé du même esprit que les saints maîtres qui l'avaient dirigé dans les voies de la perfection, et l'on reconnut qu'il possédait toutes les vertus d'un véritable pasteur. La réponse pleine de prudence et de piété qu'il fit à saint Magloire, lorsque ce vénérable vieillard lui communiqua le dessein qu'il avait conçu de s'éloigner du pays de Dol pour jouir plus librement des douceurs de la solitude, est une preuve éclatante de sa sagesse, et montre non-seulement son zèle pour son troupeau, que son saint prédécesseur édifiait par sa vie et ses discours, mais aussi son éloignement pour ces sentiments de jalousie, qui surprennent quelquefois les personnes vertueuses occupées de la même bonne œuvre.

L'histoire ne nous a pas conservé le détail des actions de saint Budoc pendant son épiscopat. On sait seulement qu'il entreprit un voyage à Jérusalem et qu'il s'y fit tellement estimer qu'on lui donna un grand nombre de reliques, qui furent dans la suite portées à Orléans et déposées dans l'église de Saint-Samson. Malgré le silence des historiens à son égard, on ne peut douter qu'il n'ait été un saint prélat, et son culte est depuis longtemps établi dans l'église de Dol. On ignore absolument le temps de sa mort ; le martyrologe parisien, qui fait mention de lui au 19 novembre, la fixe à l'an 580. Le Père Le Large croit qu'elle arriva en 588, l'abbé Déric l'indique à l'an 600 environ, et Dom Lobineau la place dans le VIIe siècle. Le jour de son bienheureux trépas est mieux connu ; c'est le 8 décembre, mais sa fête est depuis longtemps transférée au lendemain, à cause de celle de la Conception. Dans le diocèse de Léon il était autrefois honoré le 18 novembre.

Les reliques de saint Budoc étaient conservées à Dol, à l'époque du procès entre cette église et celle de Tours, ainsi que l'atteste une pièce qui servit à cette cause et que Dom Morice a publiée dans ses Mémoires. Il paraît qu'elles furent détruites ou perdues, lorsque Jean-aux-Terre, roi d'Angleterre, vint, au commencement du XIIIe siècle, faire le siège de Dol et en brûla la cathédrale. On assure que la paroisse de Plourin (Finistère), dans l'ancien diocèse de Léon, en possédait encore dans le siècle dernier.

Extrait des Saints de Bretagne, par Dom Lobineau et l'abbé Tresvaux.

Feast Date

December 9th

Death

9 décembre 1045