Saint Évroult de Bayeux

Abbé du monastère d'Ouche

Feast : December 29th 7th century • saint

Summary

Ancien haut dignitaire à la cour des rois neustriens, Évroult quitte le monde avec son épouse pour embrasser la vie monastique. Il fonde l'abbaye d'Ouche en Normandie, transformant une forêt de brigands en un centre de sainteté. Mort octogénaire en 707, il est célèbre pour ses nombreux miracles, dont des résurrections et des guérisons de la folie.

Biography

SAINT ÉVROULT DE BAYEUX,

ABBÉ DU MONASTÈRE D'OUCHE, EN NORMANDIE.

que toutes ces brillantes qualités n'étaient point ternies par l'orgueil. Doux et affable envers tout le monde, il se montrait irréprochable dans ses mœurs, et la beauté de son visage était une fidèle image de la beauté de son âme.

Un homme, aussi remarquable par sa noblesse et par ses vertus, ne pouvait manquer d'attirer l'attention de Clovis II, qui gouvernait alors la Neustrie. Instruit de son rare mérite, il le fit venir à la cour afin de l'employer au gouvernement de son royaume. Après la mort de ce prince, arrivée en 656, Clotaire III, son successeur sur le trône de Neustrie, conçut une telle estime pour saint Evroult, qu'il lui conféra la première charge de son palais. L'homme de Dieu justifia le choix du monarque par sa prudence, et par l'habileté qu'il déploya dans la direction des affaires. Toutefois, en s'appliquant avec beaucoup de zèle à remplir les fonctions de son ministère, il ne perdait jamais de vue qu'il devait avant tout servir et aimer le Roi des rois.

Ses parents et ses amis l'ayant pressé de contracter mariage, afin de ne pas laisser éteindre le nom de sa famille, le Saint épousa une femme digne de lui par ses vertus et sa naissance. Mais, quoiqu'il fût engagé dans l'état du mariage, il ne cessa jamais de méditer et de pratiquer cette belle maxime de l'apôtre saint Paul : « Le temps de la vie est bien court, il faut donc que ceux qui ont une femme vivent comme s'ils n'en avaient point ». Il se gardait encore d'oublier ces autres paroles de l'Apôtre : « Que ceux qui usent de ce monde, vivent comme s'ils n'en usaient pas ; car la figure de ce monde passe avec rapidité ».

Loin de déplaire à son Créateur dans l'usage de ses dons, il ne travaillait et ne respirait que pour sa gloire. Par un sentiment de charité bien rare chez les grands de la terre, il trouvait plus de plaisir à donner qu'à recevoir. Appliqué continuellement à retracer dans sa conduite les exemples des Saints, il n'avait pas de plus grand bonheur que de soulager les pauvres, qui sont les membres souffrants de Jésus-Christ, de veiller et de prier, selon le précepte de notre Sauveur. Il engageait sa femme à pratiquer les mêmes œuvres de piété, en sorte que cette vertueuse dame, déjà portée au bien par les mouvements de son propre cœur, y était encore excitée par les leçons et les exemples de son mari. C'est ainsi que, n'étant encore que laïque, et n'ayant d'autre Règle que sa ferveur, saint Evroult menait dans l'état du mariage une vie aussi parfaite que bien des religieux qui vivent loin des dangers du monde et dans le silence de la retraite.

Cependant Notre-Seigneur, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, s'apprêtait à répandre de nouvelles bénédictions sur son humble serviteur. Un jour qu'il assistait à l'office divin, il entendit prononcer ces douces paroles que Jésus-Christ adresse à ses disciples dans le saint Évangile : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive ». Ces paroles du divin Maître le touchèrent jusqu'au fond du cœur. Il les grava dans sa mémoire, ainsi que ces magnifiques promesses que Jésus-Christ fait à ceux qui méprisent le monde pour son amour : « En vérité, je vous le dis, vous qui abandonnez tout pour moi, vous recevrez le centuple, et vous posséderez la vie éternelle ». Se sentant alors embrasé d'une sainte ardeur, il ne se contenta plus de distribuer aux pauvres des aumônes réglées sur l'étendue de ses revenus, il se mit à leur distribuer ses biens eux-mêmes, et résolut de rompre au plus vite tous les liens qui l'attachaient encore au monde. Il communiqua sans crainte son dessein à sa pieuse femme, et s'efforça, en lui mettant sous les yeux les magnifiques promesses de Jésus-Christ, de lui inspirer les mêmes sentiments. Comme elle aimait Dieu de tout son cœur, elle consentit volontiers à faire pour

sa gloire les sacrifices les plus pénibles à la nature. Elle quitta même le monde la première, et, ayant dit adieu pour toujours à son saint époux, elle alla prendre le voile dans une maison religieuse. Après avoir donné au Seigneur cette épouse bien-aimée, saint Evroult ne resta à la cour de Clotaire III, qu'autant de temps qu'il lui en fallait pour distribuer tous ses biens aux pauvres. Alors, se considérant comme échappé aux écueils d'une mer orageuse, où une infinité d'âmes font naufrage, il se hâta de se retirer au monastère des Jumeaux, situé dans le diocèse de Bayeux, comme dans un port où il pourrait travailler plus parfaitement à sa sanctification. Il fut reçu avec des transports de joie par l'abbé et ses religieux, qui le regardaient tous comme leur bienfaiteur; car depuis longtemps il soutenait le monastère par ses aumônes. Il n'est pas besoin de dire quelle fut la sainteté de sa vie au milieu de ces fervents religieux. Ayant pris l'habit monastique, il accomplit fidèlement ce conseil du Saint-Esprit : « Que celui qui est saint se sanctifie encore davantage, et que celui qui est parfait se perfectionne de plus en plus ». C'était de tous les religieux le plus humble, le plus obéissant, le plus doux, le plus charitable, le plus assidu à la prière, et le plus appliqué au travail; sa ferveur faisait l'édification et l'étonnement de tous ses frères. Ils ne purent s'empêcher de lui donner à plusieurs reprises des marques publiques de leur vénération. Mais ce grand Saint, craignant d'en concevoir de la vanité, résolut d'éviter ce nouvel écueil, en se retirant dans la solitude, pour y mener la vie contemplative.

Poussé par l'Esprit de Dieu, qui fondait sur lui de grands desseins de miséricorde, il fit part de son projet à trois bons religieux, qui, non contents de l'approuver, résolurent d'accompagner notre Saint dans sa retraite. Ils sortirent tous les quatre de ce monastère, et, traversant le pays d'Exmes, ils arrivèrent à un endroit du diocèse de Séez, appelé Montfort. Ce lieu était couvert de hautes forêts, et arrosé de ruisseaux limpides. Saint Evroult et ses compagnons crurent qu'ils ne pourraient trouver d'endroit plus favorable à l'accomplissement de leurs desseins. Ils s'y arrêtèrent donc en bénissant le Seigneur. Pendant quelque temps, ils purent, selon leur désir, y mener la vie solitaire et goûter les douceurs de la contemplation. Mais, comme il y avait dans le voisinage deux villes importantes, Exmes et Gacé, qui attiraient une foule considérable de personnes pour les affaires du commerce, les serviteurs de Dieu eurent bientôt à se plaindre de la multitude des visiteurs qui venaient troubler la paix de leur solitude. En effet, un grand nombre de personnes, qui avaient connu le Saint au milieu du monde, et apprécié son inépuisable bienveillance, ayant appris le lieu de sa retraite, venaient souvent le consulter sur leurs intérêts temporels, alors qu'il était le plus adonné à la contemplation des choses célestes. Fatigués de ces distractions, saint Evroult et ses trois compagnons résolurent de quitter ce lieu, qu'ils avaient sanctifié par leurs vertus.

Devant eux se présentait la vaste forêt d'Ouche, dont les arbres étaient si épais qu'à peine le soleil en pénétrait-il l'obscurité avec tout l'éclat de ses rayons. Mais, quelque effrayante que fût déjà cette forêt par son épaisseur, elle l'était bien davantage par la présence des voleurs qui l'infestaient et des bêtes féroces qui y faisaient leur repaire. Ils s'enfoncèrent cependant dans cette affreuse solitude et la parcoururent en tous sens pour y découvrir une place convenable à l'établissement qu'ils projetaient. Comme ils n'y trouvaient point d'endroit propre à l'exécution de leur pieux dessein, saint Evroult, rempli de l'Esprit de Dieu, se mit à genoux, et, levant les mains au ciel, adressa du fond de son cœur cette prière à Notre-Seigneur : « Ô doux Jésus, qui daignâtes autrefois, par le moyen d'une colonne de nuée et de feu, conduire vous-même votre peuple dans le désert, et lui montrer la route de la terre promise, daignez, je vous en supplie, conduire encore vous-même vos serviteurs qui fuient de cette misérable terre d'Égypte, de ce monde de péché sujet à la tyrannie du démon. Daignez leur montrer la place où ils pourront enfin vous servir en toute liberté, et sauver leur âme rachetée par votre précieux sang ».

A peine eut-il fait cette prière, qu'un ange apparut, et lui fit signe de marcher à sa suite. Conduits par ce guide céleste, saint Evroult et ses compagnons arrivèrent dans un agréable vallon, arrosé de plusieurs ruisseaux, dont les eaux limpides allaient se décharger dans un grand étang. A la vue de cette heureuse solitude, après laquelle ils soupiraient, saint Evroult et ses compagnons se jetèrent à genoux pour remercier la bonté de Dieu, qui ne trompe jamais les espérances de ses serviteurs. Ils bâtirent en ce lieu une cabane de branches d'arbres, pour se mettre à l'abri des intempéries de l'air, et construisirent à l'entour une petite clôture pour en défendre l'entrée aux bêtes de la forêt.

Là, foulant aux pieds tous les plaisirs, toute la gloire et toutes les vanités d'un monde pécheur, ils ne songeaient qu'au ciel, ne vivaient que pour le ciel, et ne soupiraient plus qu'après la possession de Dieu. Aussi chantaient-ils de bouche et de cœur avec le Prophète royal : « Vous êtes mon unique partage, ô Seigneur, votre sainte loi, ô mon Dieu, est l'unique trésor que je veux garder ». Ils gardaient, en effet, avec beaucoup de fidélité cette aimable loi de Dieu, et, par leur brûlante charité, ils s'efforçaient de mériter à l'heure de la mort d'être reconnus de lui pour ses enfants.

Pendant que nos pieux solitaires s'efforçaient ainsi de croître chaque jour dans l'amour de Dieu, il arriva qu'un des voleurs, qui habitaient la forêt, vint leur faire visite, et, voyant bien à leur mise qu'ils n'avaient point d'argent à prendre, il voulut, par charité pour eux, leur persuader de quitter une demeure où leur vie était si peu en sûreté. « Pauvres solitaires », leur dit-il, « quel changement de fortune vous a donc forcé de venir vous cacher dans ce désert ? Comment avez-vous pu vous fixer dans une si horrible solitude ? Véritablement vous ne choisissez pas bien votre place. Ne savez-vous pas que ce lieu est le refuge des brigands et non des ermites ? Les habitants de cette forêt ne vivent que de rapines, et ne peuvent supporter ceux qui vivent de leur travail. Je vous en avertis charitablement, vous n'êtes pas ici en sûreté. D'ailleurs vous n'y trouverez que des terres incultes et même stériles ; en les cultivant, vous vous donnerez beaucoup de mal pour ne rien récolter ».

Le vénérable serviteur de Dieu lui dit avec cette douce éloquence dont il était doué : « Mon cher frère, ce n'est point un changement de fortune, mais bien la sainte volonté de Dieu, qui nous a conduits ici pour pleurer nos péchés. Et comme ce bon Maître est toujours avec nous, afin de nous protéger et de nous défendre, nous ne craignons rien de la part des hommes. N'a-t-il pas dit lui-même dans le saint Évangile : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, sans pouvoir atteindre l'âme ? » Nous n'avons qu'une seule crainte, celle d'offenser Dieu. Pour ce qui est de la difficulté de cultiver cette terre, sachez que notre Dieu est assez puissant pour nourrir ses serviteurs même dans un désert. Vous pourrez vous-même, si vous le désirez, goûter avec nous les douceurs de son infinie miséricorde, en renonçant pour son amour à cette profession criminelle que vous exercez, et en promettant de servir désormais avec fidélité ce Dieu infiniment bon. Car, selon la parole du Prophète, Dieu notre Père est si plein de miséricorde, qu'il veut bien oublier toutes les fautes du pécheur, dès le premier jour de sa conversion. Vos fautes sont très-grandes, mon cher frère, mais ne désespérez point de la bonté de notre Dieu. Suivez plutôt l'avis que vous donne ici le Roi-Prophète par ma bouche : « Ô mon fils, éloignez-vous du mal et faites maintenant le bien, tenant pour certain que les yeux du Seigneur s'arrêtent avec complaisance sur les justes, et que ses oreilles sont attentives à leurs moindres prières ». Je ne veux pas vous laisser ignorer les paroles terribles qu'ajoute aussitôt le saint roi David : « Les regards du Seigneur », dit-il, « sont aussi fixés sur ceux qui font le mal, mais c'est afin de détruire un jour jusqu'à leur souvenir sur la terre ». En effet, par là même que Dieu est juste, il se doit à lui-même de récompenser les bons et de punir les méchants, selon la multitude de leurs iniquités. Tremblez donc, mon cher frère, devant ce grand Dieu, ou plutôt venez, croyez-moi, vous jeter dans les bras de son infinie miséricorde ».

Ces paroles firent impression sur le cœur de ce pauvre pécheur, qui reprit tout pensif le chemin de sa maison. Le lendemain matin, abandonnant tout ce qu'il possédait en ce monde, à la réserve de trois pains cuits sous la cendre, et d'un rayon de miel qu'il prit avec lui, il revint promptement au monastère, se jeta aux pieds de saint Evroult, et lui offrit les petits présents qu'il avait apportés. Il sollicita ensuite la faveur d'être admis à professer la vie religieuse pour expier ses péchés. Devenu un modèle de ferveur, il fut le premier qui reçut l'habit monastique dans cette maison. A son exemple, un grand nombre d'autres voleurs, qui habitaient cette forêt, suivirent les conseils de notre Saint, renoncèrent à leurs brigandages, et devinrent de doux et humbles religieux ou d'honnêtes cultivateurs. Plusieurs habitants des villages voisins, attirés par la renommée de saint Evroult, venaient aussi le trouver, afin d'entendre les paroles de vie qui sortaient de sa bouche et de contempler cette douceur angélique qui se reflétait sur son visage. Après lui avoir fait une légère aumône, pour lui aider à vivre dans ce désert, ils reprenaient avec joie le chemin de leur maison, bien résolus de mettre en pratique les charitables avertissements que le Saint leur avait donnés. Plusieurs d'entre eux furent même si touchés de ses exhortations, qu'ils le supplièrent de les admettre en sa compagnie.

A mesure que le nombre de ses frères augmentait, saint Evroult se faisait tout à tous, et se montrait de plus en plus digne de leur vénération par ses vertus. En effet, il donnait continuellement à ses frères l'exemple de la patience et de la mortification la plus parfaite. Assidu à la prière, il y puisait cette tendresse et cette brûlante charité pour ses frères, qu'on remarquait dans tous ses discours. Jamais son cœur ne se laissait abattre par l'adversité, ni élever par la prospérité. Toutes les aumônes qu'on lui apportait étaient par ses ordres distribuées sur-le-champ aux pauvres, qui venaient en foule se recommander à lui comme à leur père nourricier. Il disait qu'il est indigne d'un religieux de s'occuper du lendemain, comme si Dieu, notre Père céleste, ne veillait pas continuellement sur nous, et, dans quelque pressante nécessité qu'il se trouvait, il voulait que l'on traitât les pauvres comme ses enfants. Aussi, plus d'une fois, Dieu, qui récompense dès ce monde au centuple la charité de ses fidèles serviteurs, se plut-il à bénir visiblement saint Evroult, et à l'assister lorsqu'il se trouva dans le besoin.

Un jour, entre autres, que la provision de pain était épuisée, un pauvre, s'étant présenté à la porte du monastère, demanda l'aumône pour l'amour de Dieu. Comme il invoquait à grands cris la pitié du Père cellerier, qui lui avait fait dire qu'il n'avait plus rien à sa disposition, saint Evroult entendit de sa cellule les plaintes de ce pauvre. Il en fut touché jusqu'au fond du cœur. « Ah ! mon frère », dit-il au Père cellerier, « est-ce que vous n'entendez pas les cris de ce malheureux ? De grâce, faites l'aumône à ce membre souffrant de Jésus-Christ ». — « Mais, mon Père », reprit le bon religieux, « je n'ai plus qu'un demi-pain que je garde pour les enfants que l'on instruit dans le monastère. J'ai déjà distribué tous les autres pour vous obéir, quoique nous soyons à la veille de mourir de faim ». — « Mon cher frère », lui dit le Saint, « il ne faut pas hésiter à donner encore à ce pauvre le demi-pain qui vous reste pour l'amour de Notre-Seigneur. N'avez-vous pas entendu dire au Roi-Prophète : « Bienheureux celui qui exauce la prière du pauvre et de l'indigent, au jour de malheur, le Seigneur aura pitié de lui à son tour ? » En effet, notre Sauveur nous refusera-t-il un morceau de pain, après qu'il nous a donné tout son sang sur l'arbre de la croix ? »

Le bon religieux obéit et donna au pauvre tout le pain qui lui restait. Mais la Providence récompensa généreusement la foi admirable de saint Evroult. Car, avant le coucher du soleil, on entendit frapper à la porte du monastère, et un homme, qui conduisait un cheval chargé d'une énorme quantité de pain et de vin, demanda à voir le Père cellerier. Après l'avoir salué, il lui dit qu'il venait rendre au Saint ce qu'il avait bien voulu lui prêter. Puis, déposant par terre toutes ces provisions, il ajouta : « Allez, je vous en prie, porter ceci à votre bon abbé ». Le Père partit aussitôt pour faire venir saint Evroult. Mais l'inconnu monta à cheval, et disparut subitement. Saint Evroult et ses religieux se présentèrent quelques instants après pour remercier ce généreux bienfaiteur. Mais le Frère portier leur rapporta comment il avait disparu. On eut beau le chercher de tous côtés, on ne put même découvrir les traces de son passage. Le Saint comprit alors que c'était Notre-Seigneur qui lui envoyait ces provisions, et, l'âme tout inondée de joie, il rendit grâces à la Bonté infinie, qui se montrait si généreuse à son égard. A partir de ce jour, il ne leur manqua aucune des choses nécessaires à la vie ; ils commencèrent même peu à peu à se voir dans l'aisance.

Citons encore une autre circonstance dans laquelle la Bonté divine se plut à les assister. Deux voleurs d'une province voisine, apprenant que Dieu répandait sur leurs biens ses bénédictions, jugèrent à propos de venir pour y participer à leur manière. Ayant rencontré le troupeau de porcs qui appartenait aux religieux, ils résolurent de l'emmener hors de la forêt, afin de partager ensuite ce butin. Ils se mirent donc à chasser promptement devant eux toute la bande. Mais, par malheur pour eux, ils s'égarèrent en voulant trop se hâter de jouir de leur capture. S'étant engagés dans les sentiers qui traversaient la forêt en tous sens, depuis l'arrivée des religieux, ils se virent à la fin enfermés comme dans un labyrinthe dont ils ne pouvaient trouver l'issue. Après bien des marches et des contre-marches, qui les épuisèrent de fatigue, ils furent tout surpris d'apercevoir le monastère, près duquel ils étaient revenus, et d'entendre la cloche qui appelait les religieux à l'office divin. Touchés de la grâce de Dieu, et pénétrés d'un sincère repentir, ils allèrent se jeter aux pieds de saint Evroult, lui confessèrent humblement leurs fautes et lui demandèrent l'habit monastique.

Tout souriait au Saint dans cette aimable solitude. Cependant il désirait vivement se retirer dans une solitude plus profonde encore, et fuir totalement le commerce des hommes pour ne plus vivre qu'avec Dieu. Mais, éclairé par l'Esprit-Saint, il résolut de continuer à servir par sa présence à l'avancement spirituel des religieux, qui s'étaient mis sous sa conduite. « Craignant », dit l'auteur de sa Vie, « de renverser tout l'édifice, s'il en retirait la pierre fondamentale, il fit avec joie le sacrifice de son bonheur particulier pour procurer celui de ses frères. Il demeura donc au milieu d'eux, comme un bon père au milieu de ses chers enfants, et s'appliqua plus que jamais à les édifier par ses tendres instructions et par ses exemples ».

Cependant la renommée de sa sainteté se répandait dans toutes les provinces voisines, et attirait à lui un grand nombre de personnes animées du désir de travailler à leur salut. Elles offraient au Saint leurs maisons, leurs terres, leurs trésors, leur famille même, et le conjuraient de leur bâtir des monastères, et de leur donner la Règle de vie qu'il lui plairait. Cédant à leurs instances, et aux désirs de saint Ainobert, évêque de Séez, qui chérissait le serviteur de Dieu, il bâtit jusqu'à quinze monastères d'hommes et de femmes, et mit à la tête de chacune de ces maisons des supérieurs d'une vertu éprouvée. Parmi les monastères fondés par saint Evroult, au rapport de la tradition, on compte surtout le célèbre monastère de Saint-Martin de Séez, qui, pendant onze siècles, fut pour ce diocèse une source d'édification et de science ecclésiastique ; le monastère de Vierges, fondé à peu de distance du monastère du Saint, auprès de l'église de Notre-Dame ; le grand et le petit monastère d'Almenèches, gouvernés plus tard par sainte Lanthilde et par sainte Opportune ; le monastère de la Cochère, où saint Evroult demeura quelque temps, au rapport de la tradition, avant de s'établir à Montfort ; le monastère d'If, situé sur la paroisse de Saint-Christophe dans le canton de Mortrée, à quelques pas du château de Sacy ; enfin le monastère de Mortain dans l'ancien diocèse d'Avranches. Saint Evroult visitait quelquefois ces maisons religieuses, dont la sainte pauvreté faisait le principal ornement : il veillait à ce que la Règle y fût fidèlement observée, et revenait le plus vite qu'il lui était possible à son abbaye, afin de donner à ses religieux l'exemple de la retraite, et de se conserver lui-même dans le recueillement.

Cependant Notre-Seigneur, qui aime à éprouver ses élus pour les purifier, comme l'or dans le creuset des souffrances, permit que la pieuse famille de saint Evroult fût décimée par une maladie contagieuse. La vingt-deuxième année depuis l'établissement du monastère, la peste se déclara dans cette sainte maison, où elle fit de rapides progrès. Dans ces tristes circonstances, saint Evroult n'agit pas en mercenaire qui, à la vue du danger, prend la fuite, et laisse ses brebis exposées à la fureur des loups. À l'exemple du bon Pasteur, il résolut de donner sa vie pour son troupeau, si telle était la volonté de Dieu. Il resta donc au milieu de ses religieux pour les assister et les défendre. Suivant le conseil de l'Apôtre, il pleurait avec ceux qui étaient dans les pleurs, et, leur montrant le ciel où Dieu les attendait pour couronner leur patience : « Mes chers enfants », leur disait-il avec un accent de charité inexprimable, « regardez le ciel d'où votre Père céleste vous contemple, voici le moment de montrer votre confiance en sa bonté infinie. Restez fermes et patients au milieu des épreuves qu'il vous envoie, tenez-vous prêts à tous les sacrifices qu'il peut vous demander. Agissez tous en dignes enfants de Dieu, et souvenez-vous que la tribulation conduit à la

patience qui est le trésor du chrétien. Renouvelez donc en vous l'Esprit de Jésus-Christ, et combattez généreusement contre l'ancien serpent. Vous êtes tous les membres vivants de Jésus-Christ, n'ayez donc qu'un cœur et qu'une âme pour aimer Notre-Seigneur qui vient à vous. Car voici qu'approche pour vous le moment de paraître devant Dieu, et de lui présenter les œuvres de toute votre vie; veillez et priez, mes bien-aimés frères, car vous ne savez au juste ni le jour ni l'heure de la visite de Notre-Seigneur. Ah ! mille fois heureux le serviteur que le Seigneur trouvera veillant à son arrivée ».

C'est par ces paroles empruntées à Notre-Seigneur lui-même que saint Evroult disposait ses frères à la mort, et qu'il les fortifiait contre les attaques du démon. Cependant les religieux étaient rapidement enlevés par le terrible fléau. Dieu, qui voulait faire briller encore d'un plus vif éclat la sainteté de son serviteur, permit qu'un vénérable religieux, nommé Ausbert, mourût sans recevoir le saint Viatique. Le Frère, qui était chargé de le garder, vint aussitôt en avertir le saint abbé. « Ah ! mon Père », lui dit-il, « un de vos enfants vient de sortir de ce monde sans recevoir le saint Viatique. Priez pour lui afin que Dieu, devant qui il paraît maintenant, lui fasse miséricorde ». Le Saint, se reprochant cet accident, comme s'il fût arrivé par sa négligence, se rendit auprès du lit du défunt. Tout inondé de larmes, il se prosterna le front dans la poussière, et invoqua la Miséricorde infinie. Tout à coup, sentant qu'il est exaucé, il se lève et commande au mort de revivre. A la voix du Saint, le mort lève la tête, et, ouvrant les yeux, les tourne avec amour vers son Sauveur : « Oh ! mon Père », lui dit-il, « que je vous remercie d'être venu à mon secours ! Poursuivi au tribunal de Dieu par l'ennemi des hommes, qui voulait emporter mon âme, parce que j'avais eu le malheur de mourir sans le saint Viatique, je me voyais sur le point d'être temporairement éloigné de mon Dieu, d'être livré à une faim cruelle, et exclu pour un temps du festin des Bienheureux. Tout à coup vous êtes venu me délivrer des mains de mon ennemi. Oh ! bon Père, soyez éternellement béni. Mais, de grâce, allez vite me chercher la sainte communion, afin de me donner le pain des élus, le gage de la vie éternelle et de la résurrection glorieuse ». Aussitôt le Saint fit apporter le Corps de Notre-Seigneur, et le religieux ne l'eut pas plus tôt reçu, que, par un dessein tout particulier de la Providence, il rendit de nouveau son âme à Dieu.

Cependant la maladie continua ses ravages et l'on compta jusqu'à soixante-dix-huit moines qui succombèrent à la contagion, sans parler d'un nombre considérable de Frères servants. Il serait impardonnable de passer sous silence le grand miracle que le Saint opéra en faveur de l'un d'entre eux. Le jour de Noël, un de ces bons Frères, qui remplissait avec le zèle le plus louable l'office de procureur de l'abbaye, atteint par le fléau, rendit le dernier soupir. Malgré l'horreur que devait inspirer le cadavre d'un pestiféré, les religieux l'ensevelirent avec une tendre sollicitude, et, l'ayant porté au cimetière, ils le déposèrent sur le bord de la fosse, en attendant la fin de la messe qu'on célébrait pour le repos de son âme. Cependant tout le monde pleurait dans l'église la mort de ce cher Frère. Saint Evroult, voyant les larmes qui coulaient de tous les yeux, en fut touché jusqu'au fond du cœur. Tout à coup, frémissant sous l'impression du Saint-Esprit, il se mit à genoux, et conjura le Seigneur de vouloir bien rendre la vie au mort. Il demeura longtemps prosterné, le front dans la poussière, et frappant sa poitrine pour implorer la miséricorde de Dieu. Il ne cessa de prier que lorsque le mort, revenu à la vie, sortit de son cercueil, traversa, encore enveloppé de son suaire, les rangs des religieux muets de frayeur, et alla se jeter aux pieds de saint Evroult. A cette vue, un grand cri de joie s'élève jusqu'au ciel, et tous les religieux bénissent le Dieu des miséricordes, qui daigne accorder à son serviteur le pouvoir de rappeler les morts à la vie.

Enfin, grâce à la miséricorde infinie, saint Evroult vit cesser le fléau qui avait éprouvé si cruellement sa pieuse famille. Mais il ne cessa pas de prier pour ses enfants défunts, parce qu'il savait que la vraie charité s'occupe plus de l'âme que du corps. C'est par ce motif que, à mesure qu'il avançait en âge, il redoublait ses mortifications, et prolongeait ses prières bien avant dans la nuit. On pouvait lui appliquer véritablement ces paroles du Roi-Prophète : « Il méditait jour et nuit la loi du Seigneur ». Embrase du feu sacré de l'amour de Dieu, il s'exerçait continuellement à la pratique de toutes les vertus. Il se montrait particulièrement retenu dans ses paroles et miséricordieux envers les pauvres pécheurs. Il prenait très-peu de soin de sa personne, et, persuadé qu'il est indigne d'un serviteur de Dieu de s'occuper de sa toilette, comme les femmes du monde, il ne faisait couper ses cheveux et sa barbe que trois fois par an. Son cœur n'était point accessible à la vengeance, et son bonheur était de rendre toujours le bien pour le mal. Quand on venait lui annoncer que les religieux avaient éprouvé quelque perte dans leurs biens temporels, il n'y voyait qu'une occasion nouvelle de bénir le Seigneur qui voulait bien lui conserver le reste. « Le Seigneur nous avait donné cet objet », disait-il, « il lui a plu de nous l'ôter, que son nom soit béni à jamais ». Il avait tant d'habileté pour réconcilier les ennemis, que tous ceux qui venaient à lui, agités par la discorde, étaient bientôt apaisés. Ses paroles, plus douces que le miel, ranimaient dans leur cœur la charité, et ils s'en retournaient remplis d'une paix délicieuse. Il recevait avec une égale bonté tous ceux qui venaient à lui, nobles ou roturiers, riches ou pauvres, voisins du monastère ou étrangers. Il se montrait d'une amabilité angélique envers tous, et, bien qu'il fût pauvre pour l'amour de Dieu, il ne laissait partir aucun de ses hôtes sans leur faire un petit présent.

Faut-il s'étonner après cela si cet aimable Saint, qui était l'image de Dieu sur la terre par sa bonté, l'était aussi par sa puissance ? Beaucoup de malades, qui avaient entendu parler de sa sainteté et des grands miracles qu'il opérait au nom de Jésus-Christ, venaient le trouver avec confiance, et, après avoir recouvré la santé par la vertu de ses prières, ils s'en retournaient en bénissant le Seigneur d'avoir donné à la terre ce médecin céleste. Il y avait même beaucoup de personnes qui, se sentant dévorées par les ardeurs de la fièvre et incapables d'aller trouver le Saint, envoyaient leurs parents ou leurs amis réclamer le secours de ses prières, et le conjuraient de vouloir bien leur donner sa ceinture, qui n'était qu'un simple bout de corde, ou quelque pièce de ses vêtements. A peine avaient-elles touché ces vêtements avec foi qu'elles se sentaient guéries. On cite, entre autres, une pauvre mère de famille qu'aucun médecin ne pouvait guérir, et qui, entendant parler des miracles de saint Evroult, le fit supplier de lui envoyer une petite pièce du bord de son habit. A peine l'eut-elle reçue, qu'elle fut guérie complètement.

Ce n'étaient pas seulement les personnes des contrées voisines qui venaient implorer la charité de notre Saint. On accourait à lui de tous les diocèses environnants, et même de contrées plus éloignées, pour recouvrer la santé. Parmi ces malades, il se présenta un jour un pauvre tout courbé sous le poids des infirmités. Saint Evroult, le voyant s'avancer péniblement, épuisé de forces par la maladie, et touchant presque ses genoux avec sa tête, fut pénétré d'une grande compassion. « Ah ! mon cher frère », lui dit-il, « comment avez-vous pu faire tout ce trajet dans un état de faiblesse aussi considérable ? » — « Mon Père », lui répondit le pauvre, « j'ai été soutenu par un double espoir : celui de recevoir de votre charité un peu de nourriture, pour apaiser ma faim, et celui surtout de recouvrer par vos prières la santé, dont est privé depuis longtemps mon misérable corps ». Il ne fut pas trompé dans son espérance, car le Saint le guérit parfaitement. Dans l'ardeur de sa reconnaissance, ce pauvre conjura saint Evroult de le garder avec lui, et de lui donner l'habit religieux. Le Saint y consentit avec joie, et l'établit jardinier du monastère.

Un autre pauvre, qui se portait très-bien, mais qui faisait semblant d'être malade et estropié, pour recevoir une aumône plus abondante, ne fut pas aussi favorisé, à beaucoup près. Car à peine eut-il reçu l'aumône de la main du Bienheureux, qu'il fut saisi d'une fièvre ardente et frappé de la maladie qu'il avait fait semblant d'avoir. Il confessa, devant les religieux du monastère, le tort qu'il avait eu de vouloir tromper cet homme de Dieu qui était si charitable pour les pauvres, et, malgré tous les soins qu'on lui donna, il ne tarda pas à expirer.

La renommée des vertus et des miracles de saint Evroult se répandit tellement qu'elle parvint jusqu'à la cour de Childebert III, qui gouvernait alors la Neustrie. Ce prince, désirant ardemment voir un si saint homme, vint au monastère d'Ouche avec la reine et plusieurs membres de la famille royale. Lorsqu'il fut arrivé en face du monastère, à l'endroit où se trouve maintenant l'église élevée en l'honneur de la sainte Vierge, il descendit de cheval par respect pour le Saint, et commanda à toute sa suite de se préparer à recevoir le serviteur de Dieu avec toute la vénération qui lui était due. Alors les clercs qui l'accompagnaient se revêtirent de leurs ornements sacrés, et, portant ensuite la main sur les saintes reliques et sur la croix, qu'ils avaient déposées sur un tapis, ils voulurent les reprendre pour se mettre en marche ; mais il leur fut impossible même de les remuer. Saisis d'une grande affliction, tous les assistants se mirent à genoux, et invoquèrent humblement la miséricorde de Dieu. La reine fit alors un vœu à la sainte Vierge, et dit devant tous les seigneurs : « Si le Dieu tout-puissant nous fait la grâce de pouvoir prendre et porter en procession nos saintes reliques, je ferai construire ici une belle église en l'honneur de la Mère de Dieu ». Après avoir entendu ces paroles de la reine, les clercs portèrent de nouveau la main à leurs saintes reliques pour les enlever, mais ils ne furent pas plus heureux que la première fois. Alors la reine, extrêmement affligée, dit en versant d'abondantes larmes : « Je sais bien, ô mon Dieu, que mes péchés me rendent indigne de voir le serviteur de Dieu ; cependant, si, par les mérites du Saint, vous voulez bien jeter sur nous un regard de miséricorde, et nous permettre de porter en procession nos saintes reliques, outre l'église que je viens de promettre, je ferai faire un bel autel de marbre que l'on apportera au Saint ». À peine ces paroles étaient-elles prononcées, que toutes les reliques se mirent d'elles-mêmes en mouvement, les clercs les prirent avec des transports de joie, et s'avancèrent en procession au-devant du serviteur de Dieu. Il arrivait, accompagné de tous ses frères et d'une grande multitude de peuple, qui se pressait à sa suite pour voir le roi. Ce prince, ayant été reçu dans le monastère avec tous les honneurs dus à la majesté royale, y passa trois jours avec le serviteur de Dieu. Sur le point de partir, il se recommanda aux prières de saint Evroult, et lui donna quatre-vingt-dix-neuf fermes, désignées dans une charte qu'il lui remit. Il retourna ensuite plein de joie à son palais. La reine n'oublia point son vœu. Elle fit bâtir, sur la colline qui s'élève entre la Charentone et la forêt, une église magnifique en l'honneur de la sainte Vierge. Elle envoya aussi à saint Evroult l'autel de marbre qu'elle avait promis pour l'église de son monastère. Elle demanda seulement au serviteur de Dieu, en lui faisant cet envoi, de vouloir bien au saint sacrifice prier pour elle et pour la famille royale.

Le souverain Pontife, informé des vertus admirables de saint Evroult, voulut aussi lui donner un témoignage de son estime particulière. Il lui envoya différentes reliques, entre autres une petite relique de saint Pierre, chef des Apôtres, à qui saint Evroult avait consacré son église.

En travaillant avec ce zèle admirable au service de Dieu, notre Saint était parvenu à l'âge de quatre-vingts ans. Comblé de mérites aux yeux de Dieu et des hommes, il soupirait ardemment après l'heureux jour où il lui serait donné de sortir de ce lieu d'exil pour aller dans la céleste patrie. Bien différent des serviteurs infidèles qui voudraient, s'il était possible, éviter à jamais la présence du souverain Maître, il appelait de tous ses vœux la venue de son Sauveur. Enfin Notre-Seigneur exauça les prières de son serviteur. Il permit qu'il fût atteint d'une fièvre continue, qui le consuma lentement, et lui donna l'occasion d'exercer encore la mortification et la charité la plus admirable. Pendant quarante-sept jours que dura sa maladie, il ne prit pas d'autre nourriture que le Corps et le Sang du Sauveur, et, comme s'il n'eût rien souffert, il ne cessa de prêcher à ses frères la parole de Dieu. Quelques religieux des monastères voisins, étant venus pour voir ce bon Père, le supplièrent les larmes aux yeux de prendre au moins quelqu'une des choses qu'ils lui avaient apportées. « Je vous remercie, mes chers enfants », leur dit-il, « je n'ai besoin d'aucune nourriture. Jésus seul est ma vie. Ne me parlez pas d'autre chose que de Jésus-Christ ». En effet, ce grand Saint n'avait pas besoin de la nourriture terrestre, soutenu, comme il l'était, par le Saint-Esprit, qui lui donnait la nourriture céleste, et le fortifiait par l'espoir de goûter bientôt les délices de la maison de Dieu.

Sentant approcher le jour après lequel il avait tant soupiré, il fit rassembler ses religieux autour de sa couche funèbre, et, comme il les voyait fondre en larmes, il s'efforça de les consoler avec une tendresse ineffable en leur montrant le ciel où il les reverrait bientôt. « Mes chers enfants », leur dit-il, « écoutez les dernières recommandations de votre père mourant. De grâce, demeurez toujours unis par les deux liens de la charité, et conservez les uns pour les autres une tendre affection. Prenez garde de vous laisser tromper par les ruses du tentateur, et soyez fidèles observateurs des promesses que vous avez faites à Dieu. Chérissez toujours la tempérance, et conservez précieusement le trésor de la chasteté. Vivez dans la sainte humilité, évitez l'orgueil plus que la mort. Que chacun de vous ne cherche à surpasser ses frères que par sa charité et par ses bonnes œuvres. Je vous le recommande aussi une dernière fois, mes chers enfants, recevez toujours les étrangers avec bonté pour l'amour de notre bon Sauveur qui a dit : « J'étais étranger, et vous m'avez reçu ». Vivez ainsi, mes chers enfants, et bientôt nous aurons le bonheur de nous revoir au ciel ».

Ayant ensuite donné à tous ses frères le baiser de paix, ce glorieux Confesseur rendit son âme entre les mains de ce Dieu de bonté infinie, qu'il avait tant aimé, et qui lui ouvrit pour récompense de sa fidélité les portes de la Jérusalem céleste. Sa mort arriva le 29 décembre, et la douzième année du règne de Childebert III, qui correspond à l'année 707.

Saint Evroult est représenté : 1° abandonnant le palais et les dignités pour se vouer à la pauvreté : derrière lui un ange ; 2° délivrant un possédé ;

3° convertissant un voleur venu pour l'assassiner dans la forêt d'Ouche; 4° on lui donne aussi pour attribut un morceau de pain, le seul qui lui restait, et qu'il donne à un pauvre. Près de lui un mulet que Dieu lui envoie chargé de provisions dont il fait de suite la distribution à des pauvres; 5° quelquefois sans autre attribut que sa crosse d'abbé, ou priant dans sa solitude.

[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES.]

Dès que saint Evroult eut rendu le dernier soupir, son visage brilla d'un tel éclat, que personne n'eut le moindre doute que son âme, libre de tous les liens du péché, ne régnât avec Jésus-Christ dans le ciel. Ses religieux enterrent son corps et le portèrent à l'église avec un profond respect. Durant trois jours et trois nuits, ils chantèrent des hymnes et des cantiques, et veillèrent autour de cette sainte dépouille, qu'ils inhumèrent, le 2 janvier, dans la basilique de Saint-Pierre.

Son corps, déposé plus tard dans un magnifique tombeau de marbre, ne tarda pas à opérer un grand nombre de miracles. Comme ils étaient une preuve évidente de la gloire dont le Saint jouissait au ciel, un des évêques de Séez, qui siégèrent au VIIIe siècle, après avoir consulté les autres prélats de la province, le proposa solennellement à la vénération des fidèles de son diocèse. Il fit aussi composer en son honneur un office public dont nous possédons encore les leçons. C'était le 29 décembre, jour de la mort de saint Evroult, que l'on faisait cet office, comme nous le voyons dans le martyrologe d'Umbert. Il était célébré avec beaucoup de pompe, non seulement dans les monastères bâtis par le saint Confesseur, mais encore dans plusieurs églises élevées en son honneur dans les diocèses de Séez, de Chartres et d'Avranches. C'était surtout au monastère d'Ouche, appelé depuis le monastère de Saint-Evroult, que l'on déployait pour cette fête une grande solennité. La présence des reliques de notre Saint, que l'on exposait à la vénération des fidèles, excitait puissamment leur dévotion, et les attirait en foule à son monastère.

Les ravages des Normands ne furent pas capables d'arrêter ce pieux élan des peuples de la Neustrie, vers le tombeau de ce grand Saint. Le moine de son abbaye, protégés par leur noble pauvreté et cachés au fond de leur épaisse forêt, purent entendre de loin gronder l'orage qui sévissait sur toute la Neustrie, sans avoir leur monastère renversé, comme le furent à peu près tous les autres. Après l'heureuse conversion des Normands à la foi catholique, on vit de nouveau les fidèles venir en foule au tombeau du Saint. Mais bientôt un déplorable événement vint affliger tous les cœurs zélés pour sa gloire. Ce fut l'enlèvement de ses reliques et de celles de saint Evremond et de saint Ansbert, qui furent tirées par violence de leur tombeau, et emportées à Orléans, vers l'année 946.

Dans l'ardeur de leur dévotion pour saint Evroult, les Orléanais firent bâtir en son honneur une église, à l'endroit où ses reliques avaient stationné la première fois, lorsqu'elles furent apportées dans leur ville. La divine Miséricorde daigna opérer dans cette église un très-grand nombre de guérisons miraculeuses en faveur des pauvres malades qui venaient réclamer la protection du Saint.

Cependant Raoul de Dragy, voyant les grandes faveurs qu'il plaisait à Notre-Seigneur d'accorder à son peuple par les mérites du Saint, demanda au chancelier Herluin sa part des reliques de ce grand serviteur de Dieu. Les saintes reliques furent donc apportées d'un commun accord, en présence de juges sommés par l'évêque pour faire ce partage. Herluin, qui était prêtre, abbé de Saint-Pierre, et grand chancelier du duc d'Orléans, eut en partage la tête et la plus grande partie des ossements de saint Evroult. Il garda en outre son livre d'Heures, son petit autel recouvert d'argent, sa crosse abbatiale et sa ceinture, avec les chartes des donations faites à son abbaye. Pour le reste du corps saint, il fut donné à Raoul de Dragy. Il n'y eut pas plus de difficulté pour le partage des autres reliques. Les Orléanais choisirent pour leur part les ossements de saint Evremond, abbé; les reliques de saint Ansbert, moine de Saint-Evroult, furent données à Raoul de Dragy, qui s'empressa de se rendre au monastère de Rebais, et offrit à l'abbé sa part du glorieux butin fait en Normandie. À la nouvelle du riche présent que ce chevalier allait leur faire, les religieux furent remplis d'une grande joie. Ils vinrent en procession au-devant des reliques, revêtus de leurs plus riches ornements, et tenant des cierges allumés. Les saintes reliques furent conduites en triomphe à l'église du monastère, où elles restèrent plusieurs jours exposées à la vénération des fidèles. Non content de faire rendre ces honneurs à nos Saints, Raoul de Dragy donna encore aux religieux de grandes sommes d'or et d'argent, afin que l'on pût acheter des châsses convenables pour y déposer les saintes reliques. Enfin, voulant mettre pour toujours à l'abri du besoin les religieux chargés de conserver dans leur église ce précieux trésor, il leur donna pour leur entretien les terres de Bouœuil et Portelmon.

Peu de temps après, on fit une nouvelle translation des reliques de saint Evroult, par ordre du roi Hugues Capet, fils du prince Hugues, qui ordonna à l'abbé de Saint-Pierre d'Orléans de donner à Geoffroy, fils du comte d'Anjou, une partie des reliques de saint Evroult, conservées dans son abbaye. Heureux d'emporter avec lui ce gage assuré de la bénédiction de Dieu, ce jeune prince se rendit à Angers, où il fut reçu avec joie par tout le peuple. Il déposa son précieux trésor dans l'église de Saint-Maimbœuf. Plus tard cette église prit le nom de Saint-Evroult, à cause des miracles que le Saint y opérait fréquemment.

Les religieux de Saint-Evroult eussent été au comble de la joie de recouvrer le corps de leur illustre fondateur. Pendant plusieurs siècles, ils firent de nombreuses démarches pour y arriver, mais les moines d'Orléans et ceux de Rebais tenaient trop à ces précieuses reliques pour consentir à les céder même aux enfants de saint Evroult. Cependant les religieux de cette abbaye parviennent à plusieurs reprises à se procurer quelques parties de ses reliques, qu'ils transférèrent avec beaucoup de solennité, dans leur église. Ainsi Foulques, prévôt de l'abbaye de Saint-Evroult, obtint, par le moyen d'un chapelain de la comtesse de Brie, une dent de saint Evroult. Il s'empressa d'apporter cette précieuse relique à son monastère, où elle fut reçue avec des transports de joie par tous les religieux.

Sous le règne de Louis VI, dit le Gros, l'abbaye recouvra encore une autre relique de son fondateur. Un chanoine de Paris, nommé Fulbert, avait depuis longtemps un os entier de l'épine dorsale de saint Evroult, qu'un chapelain de Henri Ier, roi de France, avait enlevé de sa chapelle pour le donner à ce chanoine, en signe de son affection. Celui-ci, craignant que ce larcin ne fût découvert, et ne lui attirât de fâcheuses affaires, remit cette relique à Guillaume de Montreuil. Celui-ci, transporté de joie à la vue d'un pareil trésor, s'empressa de partir pour Saint-Evroult. Tandis qu'il était en chemin, il éprouva par lui-même les effets de la protection de son bienheureux Père. En effet, ayant pris dans un hôtel, où il était descendu, des mets qui étaient empoisonnés, il ressentit bientôt de cruelles souffrances. Dans cette extrémité, il eut recours à saint Evroult et le conjura de lui rendre la santé. À peine eut-il fait cette prière, qu'il vomit le poison qu'il avait pris. Il continua sa route, en rendant grâces à Dieu, et apporta plein de joie la sainte relique à l'abbaye d'Ouche. Il la déposa lui-même dans un beau reliquaire d'argent.

En 1130, Guérin, septième abbé de Saint-Evroult, entreprit de se procurer, avec l'aide de Dieu, une portion plus considérable des reliques du Saint. Sachant que l'on conservait à l'abbaye de Rebais la moitié des reliques du saint Confesseur, il partit pour cette ville avec deux fervents religieux de sa maison, Odon de Montreuil et Garin de Sées, et eut la joie d'obtenir le bras droit du Saint avec une boîte pleine de petites parcelles d'ossements. Muni de ces précieuses reliques, l'abbé de Saint-Evroult reprit le chemin de la Normandie avec ses religieux. Ils arrivèrent le 24 mai à leur monastère. Environ quatre mille personnes de l'un et de l'autre sexe s'y trouvaient réunies pour assister à la fête de la Translation des reliques et recevoir la bénédiction de saint Evroult à son retour dans son abbaye.

La Chronique du monastère d'Ouche rapporte plusieurs autres translations de reliques de notre Saint, qui furent moins solennelles que les précédentes, mais qui causèrent cependant aux religieux une joie bien vive et bien légitime.

Ainsi, vers la fin du XIVe siècle, les troupes de Robert, duc de Normandie, s'étant emparées de la ville d'Orléans qu'elles saccagèrent, un vaillant chevalier, nommé Gaston de Montfort, courut aussitôt au monastère de Saint-Pierre, et emporta pour sa part de butin la tête du saint abbé. Il la déposa dans l'église paroissiale de Saint-Evroult de Montfort, comme un noble trophée de sa piété et de sa vaillance. Quelques années après, cédant aux vives instances des religieux de Saint-Evroult, le curé de Montfort leur donna, du consentement de l'évêque de Lisieux, la partie antérieure de ce glorieux chef, qui fut placée dans un buste d'argent, et exposée à la vénération des fidèles.

Le 13 juillet de l'année 1214, Réginald, abbé de Saint-Evroult, apporta de Rebais une partie de l'os maxillaire du saint Confesseur avec quatre dents, un os de la cuisse et une phalange d'un doigt. Il apportait aussi des reliques de saint Agyle, abbé de Rebais, et de saint Anubert, moine de Saint-Evroult, qu'on lui avait données à condition qu'on célébrerait tous les ans dans son abbaye la fête de saint Agyle, premier abbé de Rebais.

Enfin, en 1358, Jean du Bois-Gestin, abbé de Saint-Evroult, apporta à son monastère de nouvelles reliques de notre Saint : c'étaient un fragment de l'humérus et une phalange du pouce.

Durant tout le moyen âge, les miracles de ce grand Saint continuèrent d'attirer à son monastère un nombre considérable de pèlerins. Ces miracles et cette dévotion des peuples pour saint Evroult persévérèrent jusqu'en 1792. À cette époque malheureuse, où la France, dominée par l'impiété, persécutait cruellement la religion de ses pères, l'abbaye de Saint-Evroult, malgré les nombreux services qu'elle rendait aux pauvres, malgré le respect que devaient inspirer le nom de ce grand Saint et la présence de ses reliques, fut impitoyablement ravagée, comme tous les autres monastères. Après avoir chassé ignominieusement les derniers religieux de cette maison bénédictine, on livra l'abbaye au pillage, on enleva les calices, les croix, et les antiques ossements donnés à Saint-Evroult par les princes et les rois. On abattit ensuite, pour le plaisir de détruire, une grande partie des bâtiments de l'abbaye. La belle église, élevée en l'honneur de la sainte Vierge, de saint Pierre et de saint Evroult, fut profanée et abattue par d'impies dévastateurs. Plus tard on employa les pierres de ce vénérable édifice à encaisser les routes ou à faire de la chaux. Il ne reste plus de cette magnifique église que quelques pans de murs, qui seuls suffiraient pour nous donner une idée de sa grandeur et de sa beauté. On distingue encore la place où était le grand autel, et probablement le tombeau de notre Saint. Aux places où étaient les autels des saints Apôtres, des Martyrs, des Confesseurs, des Vierges et de tous les Saints, on n'aperçoit plus que des monceaux de décombres. Au bout de l'abside on voit encore le four à chaux qui a servi à cuire une grande partie des pierres du vénérable édifice.

Cette terre bénie n'est pas la seule où les ennemis de la religion aient accumulé les ruines et tâché d'anéantir le culte de saint Evroult. À Rebais, où l'on avait conservé religieusement pendant huit siècles les reliques du saint abbé, la tempête révolutionnaire a également abattu la magnifique église gothique de l'abbaye et les bâtiments qui l'environnent. Il ne reste plus rien de cette antique maison.

Dans la ville d'Angers, l'église de Saint-Maimbœuf, où l'on conservait religieusement les reliques de saint Evroult depuis plus de huit siècles, fut aussi renversée et détruite de fond en comble. Avec ce vénérable sanctuaire périt la précieuse relique de saint Evroult, donnée par Hugues-Capet à Geoffroy, comte d'Anjou.

A Orléans, presque toutes les reliques de notre Saint furent brûlées par les Protestants au XVIIe siècle ; cependant on en vénérait encore quelques parcelles au XVIIIe siècle, suivant le témoignage de La Soussaye, historien de l'Église d'Orléans. Il affirme que chaque année ces précieuses reliques étaient portées solennellement en procession à travers la ville. La Révolution a malheureusement achevé l'œuvre du protestantisme, et aujourd'hui la ville d'Orléans ne possède plus rien de ces saintes reliques qui faisaient autrefois sa gloire. Son église est détruite et un temple protestant s'élève sur ses ruines.

Cependant tous les efforts de l'impiété n'ont pu détruire complètement le culte de saint Evroult dans les différents diocèses où il était vénéré avant la Révolution. Ainsi, dans le diocèse de Meaux, on conserve encore à Rebais avec un respect religieux les précieuses reliques de saint Evroult, qui y furent transportées au milieu du XVe siècle, et qui ont été sauvées, avec les autres reliques de cette église, pendant la tempête révolutionnaire ; on y possède encore les cinq châsses qui existaient autrefois. Une de ces châsses contient un grand sachet renfermant des cendres et ossements de saint Evroult, de saint Lazare et autres Saints. Ces reliques ont été avariées par l'incendie qui a détruit l'église des Bénédictins en 1592. La reconnaissance de ces reliques a été faite par Mgr de Meaux en 1854. — À Orléans, la mémoire de saint Evroult est encore en bénédiction, et l'on conserve précieusement le souvenir de ses bienfaits. — Si la ville d'Angers a perdu les reliques du saint abbé, elle a gardé au moins le souvenir de ses miracles, et, pour honorer sa mémoire, on a donné à la rue, qui conduisait à l'église de Saint-Maimbœuf, le nom de Saint-Evroult.

Dans les diocèses de Laval, de Blois et de Chartres, plusieurs églises dédiées sous l'invocation de saint Evroult attestent la vénération des peuples de ces contrées pour notre Saint. Ce sont les églises de Saint-Fort (S. Evuritus), près Château-Goutier, où l'on vient en pèlerinage le jour de la Trinité, de Lunai, près Moutoire, et de Pré-Saint-Evroult. Cette église, qui possède plusieurs reliques de saint Evroult, est le centre d'un pèlerinage célèbre dans toute la contrée. La tradition rapporte que l'armée française, emportant les reliques de saint Evroult, campa dans cette paroisse, qui, par suite de cet événement, prit le nom du Saint. Elle portait ce nom glorieux dès l'année 1080 (S. Ebrulfus). La cure était à la nomination du Chapitre de Chartres.

Un hameau de Villemeux, près Dreux, porte aussi le nom de Saint-Evroult. Au centre de ce village, il y avait autrefois une chapelle dédiée au saint abbé. Elle était à la nomination de l'abbaye de Coulombs.

Dans le diocèse de Coutances, une église célèbre par son antiquité et la beauté de ses formes, l'église de Mortain, reconnaît aussi saint Evroult pour patron ou titulaire. Une foule considérable de pèlerins venait chaque année visiter ce vénérable sanctuaire. Le respect qu'il inspirait porte plusieurs seigneurs de la contrée à faire de riches aumônes aux Chanoines de Saint-Evroult. Les rois eux-mêmes voulurent leur donner des marques de leur piété. Sans parler d'un grand nombre d'églises données en France aux Chanoines de Saint-Evroult, comme les églises de Gorron, de Notre-Dame de Tinchebrai, de Saint-Pierre de Tinchebrai, et de Condé-sur-Noireau, ils possédaient de grands biens en Angleterre, qu'ils avaient reçus de la générosité du comte Robert de Mortain, frère de Guillaume le Conquérant. Philippe de Valois, roi de France, en 1330, et Henri V, roi d'Angleterre, en 1417, confirmèrent les franchises et les privilèges du doyen et du Chapitre de Saint-Evroult de Mortain.

Ce vénérable Chapitre périt au moment de la Révolution, comme tous les établissements religieux. Mais le peuple de Mortain conserva l'église collégiale qui était le monument le plus remarquable de la ville. Cette église, devenue paroissiale, s'est enrichie depuis quelques années d'une parcelle des reliques de son saint patron. On conserve une autre parcelle de ses reliques à l'hospice de cette ville, desservi par les religieuses de la Providence de Séez. Chaque année, à Mortain, la fête de saint Evroult est célébrée avec beaucoup de pompe, et la beauté du culte religieux répond à la piété du clergé et du peuple de cette ville.

Le diocèse de Bayeux célèbre aussi tous les ans la fête du saint abbé avec beaucoup de dévotion. Dans plusieurs paroisses du diocèse d'Evreux, les fidèles témoignent une grande vénération pour saint Evroult. Au château de Martainville, près Pacy-sur-Eure, il existe une chapelle en l'honneur de saint abbé. Le diocèse de Sées est celui où la dévotion à saint Evroult est le plus en honneur. Plusieurs parcelles de ses reliques conservées à la cathédrale, au grand séminaire, et dans quelques autres communautés de la ville de Sées, sont principalement, le jour de sa fête, l'objet de la vénération du clergé et des fidèles.

Dans la paroisse de Champs, on voit encore une église qui fut élevée en l'honneur du Saint vers la fin du XVe siècle. On conservait autrefois dans cette église une précieuse relique de saint Evroult. C'était une partie de son chef que François de Brissac, évêque d'Orléans, avait accordé, le 12 février 1492, à Thomas Laffilé, curé de Saint-Hilaire-lès-Mortagne, et originaire de Champs, pour être placée dans l'église de sa paroisse natale. Elle y fut en effet apportée en grande pompe et au milieu d'un grand concours de fidèles. À partir de cette translation, on vit les pèlerins accourir de toutes parts pour réclamer l'intercession du saint abbé. Malheureusement le reliquaire fut enlevé de l'église en 1793 et sa précieuse relique perdue à jamais. Depuis cette époque, le concours des pèlerins a baissé. Mais les habitants de cette paroisse conservent un grand respect pour leur saint patron, et sa fête est célébrée avec solennité.

À Saint-Christophe-le-Jajolot, saint Evroult est aussi vénéré depuis un temps immémorial. En 1688, Guillaume de Cléraï donna à l'abbaye de Saint-Martin la chapelle de Saint-Evroult avec ses dépendances. Cette chapelle était probablement tout ce qui restait alors de l'ancien monastère. En 1248, Innocent IV confirma les moines de Saint-Martin dans la possession de cette chapelle, qui était alors réunie à la cure de Saint-Christophe. On y célébrait les saints Mystères, aux fêtes solennelles, et toutes les fois que les dévotions des pèlerins les portaient à demander une messe. C'était surtout le jour de la fête de cette chapelle, le 4 mai, qu'avait lieu le plus grand concours de peuple. Il y avait ce jour-là une assemblée assez considérable, et plusieurs pèlerins buvaient de l'eau d'une fontaine voisine de la chapelle, qui avait, selon la croyance commune, la vertu de guérir de la folie ou d'en préserver. On voit encore cette fontaine au pied des terrasses du château. Les cellules des solitaires étaient aux environs, vers le hameau de l'If. La chapelle de Saint-Evroult, située à 642 ou douze pas de cette fontaine, vers le nord, étant tombée en ruines pendant la Révolution, le possesseur du château de Sacy obtient, des habitants de Saint-Christophe, la permission de la raser entièrement, et de la réédifier dans l'enceinte du château, à condition d'y laisser un libre accès à tous ceux qui viendraient y aller réclamer la protection de saint Evroult. En 1526, M. d'Ommony, à qui appartenait le château, demanda à Mgr Saussol la permission de célébrer, comme avant 1792, la fête de saint Evroult, le 4 mai. Cette permission fut accordée, et l'on vit revenir à la chapelle une foule considérable de pèlerins, auxquels se mêlaient malheureusement plusieurs personnes, attirées moins par la dévotion que par les plaisirs de l'assemblée, qui avait lieu ce jour-là dans les bois du château. Apprenant les désordres qui s'y commettaient, M. le curé de Saint-Christophe crut devoir cesser d'aller dire la messe le jour de la fête, et l'assemblée fut presque aussitôt arrêtée. Cependant on conserve encore dans cette paroisse une grande vénération pour saint Evroult. La chapelle, qui appartient maintenant à M. le duc d'Andifret-Pasquier, est toute brillante de décorations et chaque dimanche, pendant une grande partie de l'année, on y célèbre la sainte messe.

La paroisse de Saint-Evroult de Montfort se glorifie aussi d'être sous le patronage de saint Evroult et de lui porter depuis un temps immémorial une profonde vénération. Elle possède encore le chef du Saint, à l'exception d'une partie assez considérable, qui fut donnée à l'abbaye de Saint-Evroult. Elle est renfermée dans un buste que Mgr Jolly permit, en 1840, d'exposer à la vénération des fidèles, le jour de la fête patronale, et de porter en procession le jour de la translation des reliques de saint Evroult, c'est-à-dire le dimanche dans l'octave de l'Ascension. Ce jour-là, en effet, de temps immémorial, on fait, à Saint-Evroult de Montfort, une procession après les Vêpres à une petite chapelle, dite aussi de Saint-Evroult, et l'on y porte le buste du Saint, au milieu des marques de la dévotion générale. Tous les ans, à pareil jour, il y a dans le bourg de Montfort une assemblée qui a succédé à l'ancien pèlerinage. Dans le reste de l'année, il vient de temps en temps quelques personnes implorer la protection de saint Evroult, spécialement contre la folie, dont le Saint a reçu de Dieu le pouvoir de préserver ou de guérir.

Mais la paroisse où l'on conserve le plus de dévotion envers le saint abbé est celle de Saint-Evroult-Notre-Dame, dans le canton de La Ferté-Fresnel. C'est là, en effet, que le saint abbé a passé la plus grande partie de sa vie, là qu'il est mort, et que son corps a reposé pendant des siècles. Une foule de monuments religieux excitent d'ailleurs le pèlerin qui visite cette terre bénie, à la dévotion envers saint Evroult. Ainsi l'on aperçoit, en arrivant dans le bourg, les ruines de l'ancien monastère de Saint-Evroult, particulièrement du cloître et de l'église, où tant de fois il chanta les louanges de Dieu, et fit entendre à ses religieux la parole de vie. À côté de ces ruines vénérables, près de la porte de l'ancien monastère, on voit encore une petite chapelle gothique qui est dédiée à saint Evroult, et qui servait probablement pour les étrangers. À deux cents mètres environ, se trouve la fontaine de Saint-Evroult. À peu de distance de là, on entre dans cette épaisse forêt que saint Evroult a défrichée en partie avec ses religieux, et qu'il a tant de fois arrosée de ses larmes. À une demi-lieue des ruines du monastère, du côté de l'ouest, on rencontre une chapelle qui était autrefois dédiée à saint Evroult, et qui est maintenant sous l'invocation de la sainte Vierge. À vingt pas au dessous, on voit couler une belle fontaine qui porte le nom de Saint-Evroult, parce que le Saint est venu plusieurs fois se désaltérer à ses eaux limpides. Avant la Révolution, un grand nombre de pèlerins venaient visiter cette chapelle et boire de l'eau de cette source pour se guérir de leurs infirmités. De nos jours, les pèlerins continuent d'aller à la fontaine. Les uns y baignent les malades, les autres se contentent de leur faire boire de l'eau. On recourt à saint Evroult pour l'aliénation, l'épilepsie, et toutes les maladies de ce genre, pour la fièvre, et pour la conservation des troupeaux. Souvent les prières obtiennent leur effet, et quelquefois d'une manière remarquable.

En revenant au bourg de Saint-Evroult, le pèlerin aperçoit sur la colline, au-delà de la Charente, l'église de la sainte Vierge, qui fut bâtie par saint Evroult, en exécution du vœu de la reine de Neustrie, épouse de Childbert III. Cette église était tombée en ruines, au XVe siècle, par suite des ravages du temps ou des barbares. Un noble chevalier, nommé Gaston de Montfort, entreprit de la rebâtir. Au XVIIe siècle, cette église fut rebâtie, telle que nous la voyons aujourd'hui, et c'est le seul sanctuaire, élevé par notre Saint dans cette paroisse, qui soit demeuré debout. Cette église possède un magnifique christ en ivoire et plusieurs reliquaires enlevés de l'abbaye de Saint-Evroult, au moment du pillage qui eut lieu en 1792.

Depuis la Révolution, on vénère dans cette église les reliques de saint Evroult, conservées autrefois à l'abbaye. Les beaux reliquaires en argent qui les contenaient ont seuls disparu. Ces reliques sont maintenant renfermées dans une humble châsse en bois. De nombreux pèlerins viennent encore s'agenouiller devant elles, et recommander leur vie et leur mort à ce puissant protecteur qui a vu tant de générations prosternées devant lui. Quelques parcelles de ces reliques ont été données, avec l'approbation de Mgr l'évêque de Séez à plusieurs prêtres de son diocèse. On en conserve à Alençon, à Mortagne, à Argentan, à La Carnoille, à Anceins et à Durcet.

Le culte de saint Evroult a été approuvé, à Rome, pour le diocèse de Séez, en 1857.

Vers des Saints du diocèse de Séez, par M. l'abbé Blin, curé de Durcet.

Key Events

  • Officier à la cour de Clovis II et Clotaire III
  • Mariage puis séparation d'un commun accord pour la vie religieuse
  • Entrée au monastère des Jumeaux (Bayeux)
  • Retraite dans la forêt d'Ouche et fondation de l'abbaye
  • Conversion de nombreux brigands en moines
  • Fondation de quinze monastères d'hommes et de femmes
  • Résurrection miraculeuse de deux moines (Ausbert et le procureur)

Miracles

  • Résurrection du moine Ausbert pour qu'il reçoive le Viatique
  • Résurrection du procureur de l'abbaye le jour de Noël
  • Multiplication du pain et du vin apportés par un cavalier inconnu
  • Égarement miraculeux de voleurs de porcs dans la forêt
  • Guérisons par le contact de sa ceinture ou de ses vêtements

Quotes

Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive

— Évangile (déclencheur de sa vocation)

Jésus seul est ma vie. Ne me parlez pas d'autre chose que de Jésus-Christ

— Dernières paroles rapportées