Saint Jean de Dieu
Fondateur des Religieux Hospitaliers
Summary
Né au Portugal, Jean Ciudad mène une vie aventureuse de berger et de soldat avant de se consacrer totalement aux pauvres à Grenade. Après avoir feint la folie par pénitence, il fonde l'Ordre des Frères Hospitaliers pour soigner les indigents. Sa charité héroïque, marquée par des visions mystiques, en fait l'un des plus grands saints de l'Espagne du XVIe siècle.
Biography
SAINT JEAN DE DIEU,
FONDATEUR DES RELIGIEUX HOSPITALIERS, DITS DE LA CHARITÉ
L'aumône est une fleur de la terre dont les fruits se récoltent au ciel.
Le 8 mars 1493, naissait à Monte-Mayor-el-Nuovo, petite ville du diocèse d'Evora, en Portugal, un enfant qui reçut au baptême le nom de Jean. Il fut élevé par son père, nommé André Ciudad, et par sa mère, nommée Thérésa, dans des sentiments chrétiens. Ses parents n'étaient pas des plus riches; de sorte que leur plus grand trésor consistait en leur fils, et ils se promettaient qu'il serait un jour le bâton de leur vieillesse; mais ils s'en virent privés au moment où ils commençaient à en recevoir quelque satisfaction: car à peine fut-il âgé de huit ans que commença pour lui la vie la plus aventureuse, qui devait le plonger dans le vice, mais l'en retirer; le lancer dans le monde, puis l'en détacher, en lui faisant trouver partout des disgrâces, et nul repos hors de Dieu.
Un soir, ses parents, pieux et charitables, accueillirent sous leur toit hospitalier un voyageur qui se rendait en Espagne. La description que ce dernier fit des églises de Madrid et des autres magniférences de la grande ville, frappa vivement l'imagination du jeune Jean.
Le lendemain, au point du jour, le voyageur se mit en route après avoir affectueusement remercié ses hôtes. Une pensée coupable s'était emparée de l'esprit de Jean, pensée qui fut le premier anneau de la longue chaîne de souffrances qu'il devait parcourir. Il s'était dit que, en suivant de loin les traces de l'étranger, il pourrait se rendre à Madrid. Ne calculant donc ni la longueur du chemin, ni son manque absolu d'argent, ni le désespoir dans lequel il allait plonger sa famille, il se glissa hors du logis et prit la direction de l'Espagne; il fit ainsi plusieurs milles sans presque s'arrêter.
André Ciudad et Thérésa n'avaient pas d'abord conçu d'inquiétudes, car ils supposaient que Jean était allé, selon son habitude journalière, faire visite à un oncle qui demeurait à l'autre extrémité de Monte-Mayor; cependant, au bout de quelques heures, ne le voyant pas revenir, ils s'alarmèrent vivement; André courut chez son frère, et cria de loin: — Où est Jean? — Ton fils? dit l'oncle, je ne l'ai pas vu aujourd'hui.
Éperdu de crainte, André retourna précipitamment chez lui pour tenir conseil avec sa femme. Plusieurs jours s'écoulèrent en recherches infructueuses. Il fallut qu'André se décidât à revenir seul et le cœur brisé.
En arrivant un soir à la porte de la maison, il s'arrêta un moment. Triste messager, il ne pouvait se décider à annoncer de mauvaises nouvelles.
La vie du véritable M. Mofait, mort curé de la cathédrale d'Arras, en 1059, soutient un bien joli mot sur cette vertu. « Il faisait l'aumône également », dit M. le chanoine Van Drival, son biographe, « suivant le conseil des Saints. Tenez, disait-il un jour à un prêtre de ses amis, en apercevant une vieille qui faisait le guet et l'attendait, voyez-vous là-bas? voilà une aumône qui fleurit... »
Lorsque, enfin, il eut frappé et dit : « C'est moi! » il fut effrayé de ne pas entendre la voix de Thérésa, Thérésa qui d'ordinaire saluait son retour avec tant d'allégresse! Et cependant elle n'était pas absente; car le rayon d'une lumière brillait à travers les fissures de la porte. Une vieille paysanne vint ouvrir. Le visage de cette femme exprimait une telle affliction, qu'André ne put réprimer un cri d'épouvante. Il s'avança précipitamment et aperçut sa pauvre Thérésa étendue dans son lit et en proie à une fièvre ardente. André, les yeux inondés de larmes, se pencha vers le lit et prononça d'une voix déchirante le nom de Thérésa. Celle-ci répondit par un sourire affectueux et lui tendit une main brûlante qu'il couvrit de pleurs et de baisers.
Quand le premier moment d'émotion fut passé, la malade murmura ces mots : — C'est donc toi, André? Te voilà seul!... — Oui, dit-il d'une voix sourde, toutes mes recherches ont été infructueuses. Jean nous a quittés... Il ne nous aimait pas! lui que nous avons tant aimé... Ne songe plus à cet ingrat et recouvre la santé. — André, tes vœux sont inutiles; le mal dont je suis atteinte, je l'emporterai dans la tombe. — Ô ma Thérésa, me serais-tu ravie!... Sans toi, sans mon fils, que ferais-je ici-bas? — Je vais te l'apprendre: mais sois plus calme, plus courageux, tes sanglots me troublent. Écoute, André, écoute bien. Dieu m'a parlé; il a daigné m'envoyer l'ange gardien de notre petit Jean. L'esprit immortel m'a exhortée à être patiente, à ne plus murmurer. Il m'a rassurée sur le sort de notre fils;... Jean doit traverser de longues épreuves qui raffermiront sa vertu. — Thérésa, c'est un rêve... c'est l'effet du vertige... — Non, André, non: je ne dormais pas, je ne souffrais même pas lorsque le ciel m'a ainsi dévoilé l'avenir... Écoute encore. Quand je ne serai plus, quand je reposerai dans ma dernière demeure, distribue aux indigents le peu que nous possédons et consacre-toi au service de Dieu dans l'Ordre de Saint-François. — Je suivrai ce conseil... oh! je te le promets. — Eh bien! je meurs heureuse; car me voilà rassurée sur le sort des deux êtres que j'ai le plus aimés. Adieu, André, au revoir... là-haut. Et elle expira.
Jean, suivant toujours de loin les traces du voyageur, avait atteint la Castille. La fatigue l'accablait; nourri par la charité publique, il avait eu souvent peine à trouver un morceau de pain noir, et il lui avait fallu coucher sur les grands chemins, exposé à toutes les intempéries de l'air. Que de fois il avait regretté les soins si tendres, si multipliés, de la bonne Thérésa! Que de fois il s'était représenté ses parents attristés et l'accusant d'ingratitude! À mesure qu'il s'éloignait, sa pensée s'envolait vers la maison paternelle. Il sentait combien un enfant est faible quand la protection de sa famille vient à lui manquer; mais une sorte de crainte, de mauvaise honte, le retenait. S'il allait toujours en avant, ce n'était plus pour satisfaire son besoin de voyager, c'était parce qu'il n'osait retourner sur ses pas. Peut-être aussi était-il nécessaire que la volonté de Dieu s'accomplît, cette volonté que Thérésa avait connue dans sa vision.
Il se trouvait à Oropeza quand il fut obligé de s'arrêter. Dévoré de faim, dénué de toutes ressources, il s'assit en pleurant sur un fragment de rocher. Là, il laissa tomber sa tête entre ses mains et se mit à faire d'amères réflexions.
Une voix rude le tira de cet état d'engourdissement... Il leva les yeux et aperçut un mayoral, qui le considérait attentivement. — Que fais-tu là? demanda cet homme. Jean raconta franchement son aventure sans chercher à l'excuser. Le mayoral réfléchit un instant, puis il dit : — Tu as eu
grand tort d'abandonner ta famille, songe à la douleur que tu lui as causée. Moi qui aime tendrement ma fille, ma petite Mariquita, je ne me consolerais jamais si on me l'enlevait. Cependant, puisque le mal est fait, appliquons-y un remède. Quand un voyageur de ma connaissance ira en Portugal, je le chargerai de donner de tes nouvelles à tes parents. En attendant, comme il faut que tu vives honorablement, et non en vagabond, si tu veux garder un de mes troupeaux, je te traiterai bien, foi de Gonzalès. L'enfant accepta avec empressement.
Durant plusieurs années, Jean exerça ce rude métier. Toujours seul et en présence de la nature, il sentait son âme s'élever, son intelligence s'agrandir; souvent il songeait à André, à Thérésa: son espoir le plus cher était de les revoir un jour, de les surprendre par ses progrès. Avec l'aide d'un moine qui venait quelquefois quêter à la ferme, il avait appris à lire; et, grâce à la bibliothèque du couvent de ce bon religieux, il put mettre à profit pour s'instruire les longues heures qu'il passait dans les champs. Aux grâces de l'enfance avait succédé chez lui la force de l'adolescent; sa taille s'était développée, son visage avait pris un caractère mâle. Gonzalès, satisfait de son excellente conduite et appréciant sa vive intelligence, le mit à la tête de la ferme. L'administration de Jean fut si bonne, qu'au bout de peu de temps la fortune du mayoral fut considérable.
Un jour, Gonzalès invita Jean à le suivre dans son jardin; là il lui dit: — Je suis content de tes soins, tu as été un fidèle serviteur; je veux dignement te récompenser en te donnant la main de ma gentille Mariquita; ses biens seront à toi. Je me fais vieux et n'ai plus besoin que de repos: je serai donc heureux de voir ma fille unie à un honnête homme, et, en même temps, de te procurer un bien-être que tu n'eusses peut-être jamais obtenu par tes travaux. Au lieu d'accueillir avec joie une offre si brillante, Jean parut consterné. — Ô mon maître, répondit-il, je n'ose me réjouir de votre générosité, car j'en suis indigne. Qu'ai-je fait pour que vous daigniez m'offrir ce que vous avez de plus précieux? J'ai rempli mon devoir, voilà tout. Si un pauvre jeune homme comme moi aspirait à une riche alliance, ne pourrait-on pas l'accuser d'obéir à un calcul intéressé? D'ailleurs, une voix secrète me dit que je ne dois pas, maintenant du moins, songer à me marier; il me semble que ma liberté ne m'appartient pas, que je n'ai pas le droit d'en disposer. — Tu réfléchiras, reprit Gonzalès avec bonhomie; demain je te demanderai ta réponse, il est impossible que tu refuses le bonheur et la fortune.
La nuit, Jean, retiré dans sa chambre, s'agenouilla devant une image de la Sainte Vierge, seul ornement de ce modeste asile; sa prière fut longue et fervente. Quand il se releva, il se sentit plus fort, plus calme. — Non, se dit-il, je n'abuserai pas de la générosité de Gonzalès; plus tard il regretterait peut-être son ouvrage. Je suis entré pauvre dans sa maison, j'en sortirai pauvre. J'ignore vers quel but Dieu guidera mes pas; mais mon cœur m'annonce que mes épreuves ne doivent pas être terminées et que je n'ai pas suffisamment expié mes torts envers ma famille.
Il prit alors une résolution qui devait lui épargner l'embarras d'une explication avec Gonzalès; au point du jour, il sortit de la ferme sans être remarqué, et s'éloigna en toute hâte.
Après la première heure de marche, la réflexion éclaira l'esprit du fugitif; le fantôme horrible de la misère se dressa devant ses yeux. Jean sentit la nécessité d'embrasser une profession nouvelle, ou bien de se mettre au service d'un autre mayoral; mais ce qu'il désirait surtout, c'était de quitter
le pays pour n'être pas ramené par la reconnaissance vers la maison de Gonzalès.
Comme il entrait dans Oropeza, il aperçut une compagnie de miliciens qui occupait la place principale, où elle exécutait des manœuvres. Jean s'approcha, et considéra ces exercices militaires. L'officier, dont la troupe n'était pas au complet, songea tout de suite à faire l'acquisition de ce jeune villageois, qui promettait de devenir un soldat vigoureux et déterminé. Il l'appela, et lui offrit de s'enrôler dans l'armée de S. M. Charles-Quint : — Aussi vrai que je me nomme don Feruz, dit-il, il y aura pour toi profit et gloire à suivre notre bannière; car nous allons au siège de Fontarabie, sur les frontières de France.
Quelques-uns des miliciens qui connaissaient Jean Ciudad et savaient de quelle faveur il jouissait auprès du mayoral, se divertirent tout bas aux dépens du capitaine; mais quel fut leur étonnement quand ils entendirent Jean répondre avec gravité qu'il acceptait les propositions de don Feruz!... Aussitôt on fit endosser à Jean une casaque, et on lui mit aux mains une pique. Désormais il était au service du roi.
La vie des camps était alors turbulente et dissipée; la plupart des recrues dont se composaient les armées avaient engagé leur liberté pour un peu d'or; c'étaient généralement des vagabonds, de pauvres étudiants, des laquais sans emploi, ou bien de ces aventuriers comme les reîtres allemands ou les condottieri italiens; pillards effrontés, aussi dangereux pour leurs alliés que pour leurs ennemis; impitoyables dans la victoire, mais cédant au premier choc des véritables guerriers. Jeté au milieu de ces soudards, Jean ne pouvait se soustraire à l'influence pernicieuse de leurs mauvais principes. Sans imiter leurs actions infâmes, sans souiller ses lèvres des mêmes blasphèmes, il n'osait plus cependant se livrer ostensiblement aux pratiques de la religion; il se cachait d'être honnête homme, comme on se cacherait d'être assassin. Bientôt même la conduite de ses camarades lui causa une moins vive horreur; dans ce tourbillon qui l'entraînait, il n'osait plus s'interroger sur l'état de son âme. Quelques pas de plus, et peut-être fût-il tombé dans l'abîme! Une circonstance à la fois funeste et heureuse vint l'arracher à ce péril.
La compagnie manquait de vivres; Jean fut envoyé, comme le plus jeune, pour en chercher au village voisin; il était monté sur une jument récemment prise aux Français. L'animal, reconnaissant de loin son ancien séjour, voulut y retourner; le cavalier résista; alors la jument se cabra avec une telle fureur, que Jean fut lancé par elle sur un amas de pierres. L'infortuné perdit connaissance. La douleur l'éveilla enfin, mais ce fut pour lui montrer un nouveau danger. Le camp des Français était si proche, que Jean pouvait entendre le pas des sentinelles. Il tremblait qu'un ennemi ne l'aperçût; car, meurtri comme il l'était, on n'eût pas pris la peine de l'emmener, et un coup de lance eût terminé sa vie. Comment éviter ce péril imminent, puisqu'il ne pouvait faire un pas?
En ce moment la foi l'inonda de ses rayons; elle lui rappela que la meilleure protection descend du ciel, et qu'à défaut des hommes Dieu pouvait le secourir. Alors il adressa une fervente prière à la Sainte Vierge; à peine l'avait-il achevée, que ses forces lui revinrent miraculeusement; il réussit à gagner les retranchements espagnols.
À quelques pas de là, sa constance fut encore mise à l'épreuve. On l'avait chargé de garder un riche butin qui devait être partagé entre les hommes de la compagnie. D'adroits voleurs s'emparèrent de la majeure partie de ce
dépôt; Jean fut accusé d'avoir été de connivence avec les bandits. Dès lors, en butte au mépris de ses chefs, à la haine de ses camarades, et ne pouvant, malgré ses protestations, se laver de cette inculpation infâme, il dut quitter le service.
Les pas errants de Jean Ciudad le ramenèrent à la ferme d'Oropeza. Son arrivée fut le signal de la joie générale. Gonzalès l'embrassa tendrement, et lui renouvela ses propositions: — Le temps ne m'a pas changé, dit cet excellent homme; je suis encore prêt à te donner ma fille avec tous mes biens; réfléchis mûrement, au lieu de fuir comme un insensé. — Pourquoi me tentez-vous ainsi par tant de générosité? répondit tristement Jean Ciudad. Ne comprenez-vous pas que je ne suis point appelé ici-bas à jouir du repos que donne la richesse? Quelle que soit ma destinée, je sens qu'elle n'est point accomplie. Il y a en moi des pressentiments vagues qui m'agitent et dont je ne me rends pas bien compte. Ô mon cher maître! si je suis revenu ici, c'était pour vous revoir, et non pour devenir votre héritier.
Il raconta au mayoral les circonstances qui avaient suivi son départ, et ajouta: — Le roi d'Espagne se propose de faire la guerre aux Turcs en Hongrie. Quoique j'aie sujet d'être mécontent du service militaire, cependant je marcherais volontiers dans les rangs des soldats du Christ; il me semblera, en combattant les ennemis de notre sainte foi, que je me purifie de mes souillures. Autant les luttes entre chrétiens sont odieuses, autant il est noble de verser son sang pour la défense de l'Église. — Va, mon fils, s'écria le mayoral, c'est le ciel qui t'inspire! tous les intérêts doivent se taire devant une telle entreprise. Seulement, si jamais tu reviens en Espagne, songe que Gonzalès te recevra toujours avec plaisir sous son toit. — Mon principal regret, dit Jean, c'est qu'il ne m'ait pas encore été donné de revoir mes parents. Plusieurs fois j'ai prié des voyageurs de leur porter mes lettres, mais je n'ai reçu aucune réponse..., et il faut que j'ajourne encore mon retour à Monte-Mayor! Si j'échappe aux dangers de cette guerre, mon premier soin sera de voler vers les lieux où je suis né, d'embrasser les êtres chéris qui m'attendent sans doute impatiemment... — Les retrouveras-tu? dit le mayoral en hochant la tête. — Oh! ne m'inspirez pas ce doute cruel... Vous briseriez toute ma force.
Le soleil se levait radieux sur Monte-Mayor-el-Novo, où régnait encore le silence. Un homme vêtu d'une casaque militaire, ayant une longue épée suspendue à un large baudrier, et tenant à la main un bâton noueux, entra dans la petite ville. Cet homme avait le visage hâlé, amaigri et couvert de cicatrices. Bien qu'il parût extrêmement fatigué, il précipitait sa marche à mesure qu'il approchait de la rue écartée où était sise la maison d'André Ciudad. Tout à coup il fit un mouvement brusque et poussa une vive exclamation en apercevant un vieillard qui s'était arrêté pour le considérer — Mon oncle Fabricio! s'écria-t-il. Le vieillard répéta d'un ton d'étonnement: — Moi, votre oncle! — Sans doute, dit le soldat; je suis donc bien changé, puisque vous ne me reconnaissez pas? — Comment! c'est toi, Jean?... Après tant d'années! En effet, tu es bien changé... Mais que viens-tu faire ici, malheureux? — Pouvez-vous me le demander?... Je viens exprimer mon repentir aux tendres parents que j'ai offensés. L'oncle leva les mains au ciel, et dit: — Ils sont là, maintenant... Depuis longtemps ils ne souffrent plus.
Jean suivit machinalement des yeux les gestes du vieillard; cette nouvelle était si accablante qu'il ne parut pas d'abord l'avoir comprise. — Que
m'annoncez-vous là? demanda-t-il. Quoi! mon père, ma bonne mère... — Ton père et ta mère ont quitté ce monde.
D'abondantes larmes inondèrent le visage de Jean, et ces paroles entrecoupées s'échappèrent de sa poitrine oppressée : — Ils sont morts! et c'est moi qui leur ai donné le coup fatal!... Ils m'avaient comblé de tendresse, et je les ai payés par l'ingratitude!... Ils comptaient sur moi pour le soulagement et la joie de leur vieillesse, et j'ai fui emportant leur bonheur! Je ne suis plus digne de voir la lumière du jour!
Après cette explosion de douleur, Jean se recueillit un peu, et pria son oncle de vouloir bien l'accompagner jusqu'au cimetière.
Guidé par Fabricio, il arriva bientôt devant la simple pierre sous laquelle reposait l'épouse d'André. Une inscription grossièrement tracée, et que le temps avait effacée à demi, rappelait le nom de Thérésa, la date de sa mort, et invoquait pour elle les prières des chrétiens. Autour du modeste monument, l'herbe avait crû épaisse; quelques fleurs sauvages penchaient leurs calices vers le grillage de bois.
A la vue de ce mausolée, Jean poussa un grand cri... Ses sanglots le suffoquaient. Il se frappait la poitrine, se meurtrissait le visage, appelait sur sa tête la rigueur du ciel, et répétait constamment : « C'est moi... c'est moi qui l'ai tuée!... Pardon; pardon!... Ô ma mère!... Une éternelle pénitence!»
Résolu de pleurer ce malheur, ou plutôt ce crime, car il se considérait comme un parricide qui avait tué sa mère par le chagrin, il quitte son pays, passe en Andalousie, et se loue à une femme riche du territoire de Séville, en qualité de berger. Son dessein était sans doute de se livrer aux conseils de la solitude: en face du ciel qu'il a outragé, en face de son âme, qu'il a oubliée, négligée, perdue, il gémit, il pleure jour et nuit, tout le temps que son devoir le laisse libre. Il cherche comment il pourra réparer son ingratitude envers Dieu. Il entrevoit déjà vaguement que ce sera par le sacrifice de lui-même pour le prochain, la forme la plus visible que Dieu revêtte pour s'offrir à notre amour. Il obéit à cette voix qui l'appelle. Il se met en route pour l'Afrique, où il veut porter secours aux esclaves chrétiens, les racheter s'il le peut. Dans un hôpital où il s'arrêta, il assista les pauvres et dit hautement « que Dieu tirerait vengeance de ceux qui avaient plus de soin de leurs chevaux que des pauvres et des malades », et faisait d'autres semblables remontrances.
A Gibraltar, il rencontra un gentilhomme portugais, qu'entourait des officiers du roi Jean III. La profonde affliction qui se lisait sur les traits de ce gentilhomme fixa l'attention de Ciudad. Il s'approcha, et, saluant respectueusement le voyageur, il lui dit : — Seigneur cavalier, vous êtes gardé à vue :... seriez-vous prisonnier? Le gentilhomme, loin de s'offenser de cette apparente curiosité, répondit à demi-voix : — Oui, mon ami... Le roi m'a dépouillé de mes biens et condamné à l'exil. On me conduit à Ceuta, sur les côtes de Barbarie. Ce n'est pas ma fortune que je regrette. Je suis âgé déjà... Peu m'importerait de terminer mes jours en Portugal ou en Afrique... Mais ma famille a été enveloppée dans ma disgrâce... Ma femme, mes filles succomberont peut-être aux atteintes d'un climat meurtrier... On nous exile, et pourtant je n'étais pas coupable! — Consolez-vous donc, seigneur. Heureux qui possède la paix de la conscience!
Le navire qui devait transporter le comte da Silva étant prêt à quitter Gibraltar, les officiers portugais ordonnèrent au noble vieillard de les suivre, et à Jean de se retirer.
Mais celui-ci dit avec fermeté : — N'ai-je pas le droit de m'attacher à la personne de ce gentilhomme? S'il daigne m'accepter pour son serviteur, je l'accompagnerai en Afrique. — Hélas! mon ami, dit à son tour le comte da Silva, je ne possède plus rien... Je ne pourrais pas te payer de gages. — Qu'importe!... Au moins ne douterez-vous jamais de mon zèle.
Quand le vaisseau mit à la voile et emmena le comte avec sa famille, il portait aussi Jean Ciudad.
A peine les exilés avaient-ils touché le sol de l'Afrique que, minés par la misère, exténués par les chaleurs excessives du climat, ils tombèrent malades les uns après les autres. La conséquence fatale de cet état de choses fut que le peu qui leur était resté de leur fortune fut bientôt épuisé. Mais Dieu, bon et miséricordieux, avait laissé à Jean la santé et ses deux bras. Pressé par un besoin extrême, le gentilhomme, un jour, le prit à part et lui révéla toute l'horreur de sa position; il finit par lui dire : — Si vous pouviez vous résoudre à travailler aux fortifications de Ceuta et à partager avec nous votre salaire, nous serions sauvés... ayez pitié de ma femme et de mes quatre filles! Jean consentit à cet arrangement inacceptable pour tout autre. Il épuisa d'abord toutes ses ressources afin de subvenir aux besoins de son maître. Puis, non content de veiller chaque nuit sur le malade, il accomplissait durant la journée entière les travaux les plus fatigants; aucune tâche ne le rebutait: c'était lui qu'on voyait le premier sur le port, prêt à louer ses bras pour décharger les navires. Fallait-il s'armer d'une pioche et ouvrir une route, ou travailler aux remparts: il donnait aux terrassiers l'exemple de l'ardeur. Enfin il paraissait infatigable. Un jour que Jean n'avait pas trouvé de travail, il consola son maître et le nourrit d'une partie de ses vêtements qu'il vendit. Malgré ses nombreuses occupations, il trouvait encore moyen de pénétrer dans les prisons et de faire entendre aux captifs des paroles consolantes. Là, assis sur la froide pierre, à côté des souffrants, il versait des larmes avec eux; son intelligente charité lui avait enseigné l'art de soigner leurs plaies. Il était à la fois pour eux le médecin de l'âme et le médecin du corps.
Le comte da Silva sentit arriver le terme de ses maux. Jean ne l'avait pas quitté un seul moment depuis qu'il avait reconnu la gravité de son état. Profitant d'un reste de force, d'un dernier souffle de vie, l'exilé dit à son fidèle serviteur : — Je veux te remercier, toi qui as été mon véritable ami,... toi qui m'as montré un dévouement à toute épreuve. Avant que nous nous quittions, reçois mes actions de grâces, mes bénédictions. Ta part sur la terre est modeste, elle sera magnifique dans le ciel. Là, plus de distinction de rang ni de fortune... Des frères, des élus, un Dieu!... Ne t'inquiète pas du sort de ma famille... Le capitaine Martinez m'a appris que le roi daigne la rappeler en Portugal et lui rendre une partie de ses biens... Si tu veux l'y suivre, ton avenir sera assuré. — Non, digne seigneur, répondit Jean. Ce calme n'est pas fait pour moi. Mes épreuves seraient trop tôt terminées. Une fois déjà j'ai refusé la fortune, et je m'en applaudis. Si j'étais riche ou même simplement à l'abri du besoin, peut-être n'éprouverais-je plus la même commisération pour les peines d'autrui. Je dois vivre et mourir pauvre. — Et moi, murmura le comte, une voix du ciel me dit que tu seras un des plus glorieux apôtres dont l'Espagne se soit jamais honorée. Oui, tu seras grand devant Dieu et devant les hommes!
Cependant un de ses compagnons de travail ayant abjuré le christianisme pour se faire musulman, le confesseur de Jean en profita pour lui exposer le danger de vivre en contact avec des infidèles, et le détermina à retourner en Europe. Cédant à ces conseils, notre Saint repassa en Espagne.
gne. Le navire où il était fut surpris par une si furieuse tempête, au passage du détroit de Gibraltar, qu'on n'y attendait plus que l'heure de la mort. Jean, attribuant ce malheur à ses péchés, pria le pilote de le jeter à la mer pour faire cesser la tempête; et il l'avait tellement persuadé, qu'on était sur le point de le faire, lorsque Jean ayant imploré le secours de la Sainte Vierge, et dit un Ave Maria, la tempête s'apaisa tout à coup.
N'ayant plus de quoi subsister, notre Saint, lorsqu'il fut débarqué en Espagne, vendit des images de papier et de petits livres, particulièrement des catéchismes: quand on achetait de lui cette pieuse marchandise, il ne la donnait qu'en faisant quelque exhortation à la vertu. Un jour qu'il allait vendre des images dans un village, Jésus-Christ lui apparut sous la figure d'un petit garçon mal vêtu et les pieds nus; il en eut compassion, le chargea sur ses épaules avec son ballot, et le porta, suant sous le poids; de sorte qu'après avoir un peu cheminé, il eut besoin de se reposer et de se rafraîchir à une fontaine qui était tout proche. Il pria donc le petit enfant de descendre, mais Jésus prit cette occasion pour se faire connaître, lui montra une grenade ouverte, au milieu de laquelle était la figure de la Croix, et lui dit ces paroles : « Jean de Dieu, Grenade sera ta croix »; après quoi il disparut. Le Saint, connaissant par là la volonté de Dieu, se rendit promptement à Grenade, loua une petite boutique sous la porte d'Elvire, et continua à vendre ses images, jusqu'à ce que Notre-Seigneur lui fit entreprendre autre chose pour sa gloire; ce qui arriva quelque temps après.
Le docteur Jean d'Avila, si célèbre par la sainteté de sa vie et par l'éminence de sa doctrine, prêchait, le jour de saint Sébastien, dans un ermitage dédié à son honneur. Jean, par une disposition particulière de la divine Providence, se trouva à son sermon; il se sentit fort touché de la parole de Dieu, qui lui perça le cœur aussi heureusement que les flèches des soldats avaient percé le corps de saint Sébastien; il résolut, sur l'heure, de souffrir toutes sortes d'injures et de peines, à l'imitation du Saint dont il entendait prêcher les vertus. Pressé d'un extrême regret de ses fautes passées et d'un ardent désir d'endurer quelque chose pour y satisfaire, aussitôt que la prédication fut achevée il sortit dans la rue, criant de toutes ses forces : « Miséricorde, Seigneur, miséricorde, à ce grand pécheur qui vous a offensé!» et alla ainsi par toute la ville, s'arrachant les cheveux, se frappant le visage, et se roulant dans la boue et contre le pavé. Cela le rendit l'objet de la risée du peuple et des enfants, qui le prenaient pour un fou; en effet, il n'oublia rien pour mieux donner du crédit à cette opinion. Un jour il entra dans l'église cathédrale, et, se jetant à terre, il cria encore plus fort qu'auparavant : « Miséricorde! miséricorde!» Quelques personnes pieuses, émues de compassion à la vue d'un objet si extraordinaire, croyant qu'il avait effectivement perdu l'esprit, le firent conduire charitablement à l'hôpital destiné aux insensés. Jean, heureux de se voir ainsi méprisé, continua à faire le fou; de sorte qu'on se crut obligé d'employer sur lui les remèdes les plus violents, comme de le fouetter tous les jours jusqu'au sang. Il endurait ce châtiment avec une patience admirable, et, parmi ses extravagances, il disait quelquefois : « Frappez, frappez cette chair rebelle; il est juste qu'elle porte la peine du mal qu'elle a fait ». Il reçut plus de cinq mille coups, et l'on eût continué à le maltraiter, si le P. Avila, sous la conduite duquel il était, averti de la cruauté qu'on exerçait sur lui, ne lui eût fait entendre, de la part de Dieu, qu'il était temps de mettre fin à sa folie volontaire et de s'employer à quelque chose de plus utile pour lui et le prochain.
Au sortir de l'hôpital, il fit le voyage de Notre-Dame de Guadalupe, pour rendre grâces à la très-sainte Vierge des faveurs qu'il avait reçues de son Fils par son intercession, et des dangers qu'il avait évités par son secours. Sur le chemin, le démon lui apparut sous la figure d'un seigneur, et lui présenta une bourse pleine d'argent, le priant de la recevoir pour subvenir à ses besoins, qui étaient extrêmes; mais le Saint lui répondit que la pauvreté qu'il avait vouée à Jésus, son maître, lui défendait d'accepter aucun argent, sinon à condition de le distribuer aux prêtres de l'église Notre-Dame de Guadalupe, pour y faire dire des messes à l'honneur de Marie, Reine des cieux; le démon disparut, ne pouvant entendre les noms de Jésus et de Marie. Dès qu'il put découvrir l'église, il se prosterna contre terre, la baisa plusieurs fois, et se traîna à genoux jusqu'à la porte. Ensuite, redoublant la ferveur de sa dévotion, il alla saluer le saint Sacrement, et de là faire sa prière en la chapelle de la Vierge. Comme il récitait le Salve Regina, à ces paroles : « Tournez vers nous les yeux de votre miséricorde », le voile qui couvrait l'image se retira pour lui donner moyen de la voir; le sacristain étant accouru au bruit que le rideau avait fait, et ne voyant personne que Jean de Dieu, le prit pour un voleur et leva le pied pour le chasser; mais sa jambe ayant été tout à coup paralysée, il ne put être guéri que par la prière du Bienheureux : ce qui fit connaître le mérite de sa sainteté.
En revenant de cette pieuse excursion, qu'il avait prolongée jusqu'à Oropeza pour revoir ses anciens bienfaiteurs, jusqu'à Baëça pour se présenter à Jean d'Avila, il se mit à vendre au marché de Grenade du bois qu'il allait couper dans une forêt, et consacra le gain qu'il retirait de sa vente journalière à nourrir plusieurs pauvres. Quelques mois après, en 1540, il loua une maison sur le marché aux poissons, non loin de la cathédrale, pour y recevoir de pauvres malades, des infirmes, et avec une aumône de trois cents réaux qui lui avait été remise par un prêtre de la chapelle royale, il monta quarante-six lits garnis chacun d'une natte, de draps, de couvertures, et d'un traversin. Seul, il suppléa aux soins multipliés qu'exigeaient tous ces malades, les soulageant dans leurs souffrances, préparant leur nourriture, disposant leurs lits; en un mot, il sut pourvoir avec tant d'intelligence aux pressants besoins des malheureux qu'il avait recueillis, que les habitants de Grenade, grandement édifiés de son zèle, s'empressèrent à l'envi de l'aider dans sa charitable entreprise. L'archevêque lui-même, don Pierre Guerrera, ayant été instruit de tout ce qui se passait, voulut visiter l'établissement fondé par Jean, et, satisfait de l'ordre admirable avec lequel il était administré, il prit cet établissement sous sa protection, donna des sommes considérables pour lui assurer une existence stable, et, à son exemple, plusieurs personnes riches de la ville dotèrent également le nouvel hôpital.
Pour procurer des aliments convenables aux malheureux malades qui remplissaient sa maison, Jean, avec une hotte sur le dos et une marmite à chaque bras, parcourait les rues de Grenade en criant : « Mes frères, pour l'amour de Dieu, faites-vous du bien à vous-mêmes ».
Cette nouvelle manière de demander l'aumône eut la puissance d'une baguette magique; tant il est vrai que chez la plupart des hommes l'intérêt personnel est le mobile des actions même les meilleures.
Dans le cours de l'une de ces quêtes, Jean fut retenu à dîner par don Sébastien Ramirez, évêque de Tuy, et président de la chancellerie royale de Grenade. Le prélat lui ayant demandé comment il s'appelait, notre Bienheureux répondit ingénument que le petit enfant qui l'avait envoyé à Gre
nade l'avait nommé Jean de Dieu, mais que comme ce nom ne pouvait convenir à un homme aussi peu vertueux que lui, il n'osait le porter.
L'évêque, admirant cette profonde humilité, lui commanda de le porter à l'avenir, et de se faire appeler Jean de Dieu, s'il ne voulait désavouer le Maître qu'il servait. « À Dieu ne plaise, Monseigneur », répondit le Bienheureux; « puisque c'est sa volonté, je le veux bien, quoique je sois indigne d'être le serviteur d'un si grand Maître ». Et ce prélat ayant remarqué qu'il ne portait point d'autre habit que celui du pauvre à qui il donnait le sien, il lui fit acheter une tunique de gros drap, avec un petit manteau qu'il lui fit prendre après l'avoir bénit; et, depuis, notre Saint n'en porta jamais d'autre.
La sollicitude de Jean ne se bornait pas seulement aux malades de son hôpital, elle s'étendait encore à tous les malheureux qu'il rencontrait, à tous ceux qui sollicitaient sa charité si ardente. Il se dépouillait pour les couvrir, leur abandonnait tout son argent, et quelquefois même, lorsqu'il n'avait plus rien à distribuer, il leur remettait un billet signé de sa main, qu'il adressait à une personne pieuse, en la priant de secourir celui qui était porteur de ce billet. C'est ainsi que en revenant un jour, vers midi, à son hôpital, avec le pain nécessaire au dîner de ses malades, il se vit entouré dans la rue par une troupe d'ouvriers sans ouvrage, qui le supplièrent d'avoir pitié de leur profonde misère. Vivement ému des plaintes de ces pauvres ouvriers, Jean de Dieu leur donna tout le pain qu'il rapportait; et comme ce secours lui parut encore insuffisant, il ajouta douze réaux, le seul argent qu'il eût sur lui. Une autre fois, ce furent de jeunes orphelins, couverts de haillons dégoûtants, qu'il rencontra dans un village voisin de Grenade, et dont l'état misérable lui inspira une si profonde pitié, que les conduisant immédiatement chez une marchande fripière, il les fit habiller entièrement. Et si ces malheureux abusaient de la bonne foi de Jean de Dieu, si on l'avertissait que ses aumônes étaient mal placées, il répondait : « Ce n'est pas mon affaire; ce que je donne, je le fais toujours pour l'amour de Dieu ». Il recherchait partout les pauvres honteux, et allait leur porter des consolations dans les lieux où ils se cachaient; ou bien encore, chaque soir, à la nuit, il se promenait autour de son hôpital, et il trouvait souvent des personnes honnêtes de diverses conditions, qui l'attendaient à l'écart pour lui confier leur pauvreté solitaire. Tantôt c'était un bourgeois de la ville engagé dans un procès que l'avarice du juge rendait interminable, et qui recevait l'argent nécessaire pour terminer ce procès; tantôt c'était une jeune fille de noble famille qui manquait de dot pour entrer en religion, et à laquelle Jean de Dieu ouvrait les portes d'un monastère; tantôt c'était une pauvre veuve qui n'avait pu payer son loyer, un paysan, ruiné par une mauvaise récolte, qui ne pouvait acquitter ses redevances, et tous deux se retiraient satisfaits. Il n'y avait pas jusqu'au soldat endetté faute de solde dont il ne payait les dépenses, jusqu'au pauvre étudiant qu'il ne secourût à domicile. Une autre œuvre très-difficile, la conversion des femmes et des filles débauchées, excitait encore son zèle. D'abord il se tint aux environs d'un quartier mal famé, arrêtait tous ceux qui s'y rendaient, et, se jetant à leurs genoux, les suppliait de renoncer au dessein qui les conduisait dans un pareil lieu. S'il persuadait le plus grand nombre, il était souvent aussi hué, repoussé, outragé même; néanmoins il continuait courageusement cette charitable pratique, et plus tard, lorsqu'il n'eut plus rien à redouter de l'opinion publique, il osa pénétrer dans les maisons où ces malheureuses pécheresses exerçaient leur infâme métier; il s'y présentait le crucifix à la
main, il leur parlait avec tant de véhémence des jugements de Dieu, qu'il les forçait à rougir de leur état, à l'abandonner. Alors il les nourrissait pour les empêcher de retomber dans le désordre, les plaçait ensuite dans quelque couvent, ou bien les mariait quelquefois. Mais cette œuvre offrait de grandes difficultés, et Jean de Dieu éprouva de fréquents mécomptes. Une fois, quatre femmes lui ayant demandé de les éloigner du théâtre de leurs désordres afin de se convertir plus facilement, il les conduisit à Tolède, et loua des chevaux pour leur procurer un transport plus commode, tandis que lui et son compagnon suivaient à pied. Lorsqu'ils furent arrivés, trois de ces femmes disparurent, une seule persévéra dans son pieux projet; et comme le compagnon de Jean de Dieu se plaignait d'avoir fait un voyage inutile, il répondit : « Nous aurons beaucoup gagné si, par nos soins, nous pouvons sauver une âme »; puis il ajouta : « Si on nous envoyait du port de Motril quatre charges de poissons pour l'hôpital, et qu'on en trouvât trois de gâtées, ne serions-nous pas très-satisfaits cependant de recevoir une charge de bon poisson? » Les enfants en bas âge avaient également une part dans ses sollicitudes; car, ayant appris qu'une petite fille, née depuis quelques jours seulement, restait orpheline, et n'avait personne qui voulût prendre soin d'elle, il se rendit aussitôt sur les lieux, emporta l'enfant dans sa robe, et la mit en nourrice au village de Gavia, près de Grenade. La nourrice n'ayant pas répondu à l'attente de Jean de Dieu, il en chercha une autre plus soigneuse, et continua de surveiller l'éducation de cette pauvre petite orpheline, nommée Geneva Pulida. Il fit plus encore, et confiant à un négociant probe une somme de cinquante ducats pour qu'il les fît prospérer dans son commerce au bénéfice de sa protégée, il put la marier et lui procurer ainsi un établissement fort avantageux. Enfin sa charité était si vaste, qu'elle comprenait même les morts. En faisant sa quête ordinaire, il traversait un quartier pauvre et désert de Grenade, et il rencontra le cadavre d'un malheureux qui gisait abandonné sur la voie publique, sans linceul et sans sépulture. Navré d'un pareil spectacle, il courut chez un riche personnage et le pria de lui donner la somme nécessaire pour faire inhumer ce corps mort; n'ayant reçu qu'une réponse sèche, il retourna auprès du cadavre, qu'il chargea sur ses épaules, et vint le déposer sur le seuil de ce riche impitoyable, en lui disant : « Comme vous avez les moyens que je n'ai pas de rendre les derniers devoirs à ce mort, qui est votre frère autant que le mien, je vous conjure de le faire au nom de Dieu, ou bien je le laisse ici ». Ces paroles, et surtout l'action énergique qui les accompagnait, épouvantèrent à un tel point celui auquel Jean s'adressait, qu'il en obtint une large aumône pour faire enterrer convenablement le pauvre malheureux dont il avait relevé la dépouille mortelle. Tous les hagiographes qui ont écrit la vie de saint Jean de Dieu disent que, nouveau Tobie, il reçut à cette occasion un témoignage sensible de Dieu, et ils rapportent que, peu de jours après l'événement qui précède, Jean ayant trouvé sur le pavé le corps d'un malheureux, s'aperçut qu'il respirait encore. Il le porta doucement à son hôpital, le plaça dans un lit, et comme il baisait religieusement les pieds de ce moribond, après les avoir lavés, il reçut une clarté divine qui lui fit voir sur ces pieds les saints stigmates du crucifiement tout brillants de lumière. Il reconnut alors que c'était à Jésus-Christ qu'il venait de laver les pieds, et aussitôt le divin Rédempteur lui dit : « Jean, le bien que vous faites aux pauvres est fait à moi-même; c'est moi qui reçois l'aumône que vous leur donnez, qui me couvre des habits dont vous les revêtez, et vous me lavez les pieds autant de fois que vous accomplissez ce soin charitable
envers un pauvre. À ces mots, le malade disparut, et Jean resta l'âme pénétrée d'une joie si céleste, d'un désir si vif de soulager son prochain, qu'un incendie étant venu se déclarer au grand hôpital de Grenade, on le vit s'élancer à diverses reprises au milieu des flammes pour arracher à la mort un grand nombre de malades. Enveloppé de tous côtés par le feu qui avait transformé les bâtiments de l'hôpital en un brasier ardent, il y demeura plus d'une demi-heure, de telle sorte qu'on crut un instant qu'il avait péri victime de son dévouement; et lorsqu'il reparut, on ne constata d'autre brûlure sur lui que celle de ses sourcils.
Malgré le temps qu'il employait à l'accomplissement de toutes ces bonnes œuvres, il faisait néanmoins chaque jour une quête à travers les rues de Grenade, et cette quête était encore plus pour lui une occasion de montrer sa patience, son humilité. Un jour qu'il passait dans la rue Gomelez, il fut poussé par la foule en face d'un seigneur qui montait la rue à pied. Jean de Dieu s'empressa de se ranger pour livrer passage à ce seigneur; mais dans sa précipitation, un large panier qu'il portait au bras accrocha le manteau du gentilhomme et le lui enleva de l'épaule. Celui-ci apostropha rudement le misérable inconnu qu'il avait devant lui; mais sa colère devint plus vive, lorsque Jean de Dieu lui dit, suivant sa coutume de s'exprimer : « Pardon, mon frère ». Alors il donna un soufflet à l'audacieux qui le traitait si familièrement; et comme il ne recevait pas d'excuses, et que Jean lui répondait : « Je l'ai bien mérité, vous pouvez m'en donner un second », il fit signe à ses valets de châtier cet homme insolent et grossier. Les valets s'empressèrent de faire pleuvoir les coups sur celui que leur maître avait désigné, lorsqu'un homme honorable du voisinage accourut et prononça le nom de Jean de Dieu. À ce nom vénéré dans tout Grenade, le seigneur se retourna stupéfait et consterné; il voulut se jeter aux genoux de Jean, qui le releva en l'embrassant, et ils se séparèrent en se demandant pardon mutuellement. Le lendemain Jean de Dieu reçut une invitation à dîner de ce gentilhomme, qui lui envoya en outre cinquante écus d'or.
Un autre jour qu'il traversait la cour du vieux palais de l'inquisition, un laquais le poussa brusquement dans un bassin plein d'eau, et il en sortit sans manifester la moindre émotion, sans donner le moindre signe de mécontentement. Dans une autre circonstance, un homme lui ayant jeté une pierre au visage, il l'excusa en disant qu'il pouvait bien pardonner à cet homme une offense unique, lui qui en avait tant à se faire pardonner devant Dieu. Il supportait enfin avec le plus grand calme les paroles outrageantes de ceux qui refusaient de participer à sa quête; mais toute la personne de Jean de Dieu respirait une vertu si haute, si vénérable, que le plus souvent il pliait sous le poids des aumônes; alors il rentrait fort tard à son hôpital, et quoiqu'il fut accablé de fatigue, il passait une partie de la nuit au chevet des malades, les entretenant chacun en particulier, leur prodiguant des consolations, leur montrant, en un mot, le plus tendre intérêt. Sans crédit et sans autorité, ne possédant ni biens ni revenus, il était seul à se préoccuper des moyens de donner les soulagements nécessaires aux malheureux qui affluaient en si grand nombre à son hôpital, que par trois fois on avait
dû le transférer dans des bâtiments plus vastes. À la suite d'une de ces translations, il s'était même rendu à Valladolid, où se trouvait la cour d'Espagne, pour en obtenir des secours, et, accueilli très-favorablement, il reçut d'abondantes aumônes des infants d'Espagne et des seigneurs qui les accompagnaient.
Mais sa charité ne pouvant souffrir la vue des malheureux sans les assister, il distribua si libéralement tout ce qu'on lui donna, qu'il eut en peu de temps, à Valladolid, presque autant de pauvres honteux à nourrir qu'il en avait à Grenade. Et comme son compagnon lui remontrait qu'il devait réserver cet argent pour son hôpital : « Mon frère », lui dit-il, « que l'on donne ici ou à Grenade, c'est toujours donner pour Dieu, car il est en tous les lieux et en tous les pauvres ».
Ce sentiment de compassion qu'il avait pour les autres ne s'étendait pas jusqu'à lui, et, s'il était si doux envers son prochain, il était extrêmement sévère à l'endroit de son propre corps. Il faisait tout son possible pour coucher les malades mollement et à leur aise; quant à lui, il n'avait qu'une natte et une pierre pour lit et pour chevet. Tout son vêtement consistait en une tunique de gros drap, et il n'usait jamais de linge ni d'aucune étoffe fine; il allait toujours les pieds nus et la tête découverte, quelque temps qu'il fît. Sa nourriture ordinaire n'était qu'un peu de légumes; encore n'en mangeait-il jamais que d'une sorte en un repas; et, pour les vendredis, il les passait toujours au pain et à l'eau seulement. En un mot, il traitait son corps comme un esclave à qui, selon la parole du Sage, après le pain, il ne faut point épargner la discipline ni le travail. C'est pourquoi il ne lui épargnait pas cette espèce de mortification; il ne cessait de se frapper que lorsque le sang coulait de son corps en abondance.
C'étaient là ses exercices extérieurs: ils ne le privaient pas des intérieurs, auxquels il s'occupait les nuits entières. Il employait à l'oraison tout le temps qu'il avait de reste après qu'il avait assisté les malades, et quand le sommeil le pressait, il disait à haute voix, pour s'éveiller : « Ah! qu'il est indigne de celui qui veut servir Dieu de penser à dormir ». Sa ferveur, durant ses prières, paraissait par les larmes qui coulaient de ses yeux et par la splendeur extraordinaire qui brillait sur son visage.
De si heureux progrès furent bientôt traversés par l'ennemi commun du salut des hommes, car il attaqua le serviteur de Dieu par toutes sortes de voies, et, premièrement par les femmes débauchées qu'il avait retirées du vice. Abusant de sa bonté, elles l'insultaient sans cesse par des paroles pleines d'outrages, et l'appelaient un hypocrite, un bigot, lorsqu'elles n'avaient pas à leur gré ce qu'elles demandaient; mais le Saint n'en faisait que rire, et il était si persuadé qu'on lui rendait justice, qu'une fois il donna deux réaux à une de ces créatures, afin qu'elle dit tout haut, en pleine rue, les injures qu'elle lui disait en particulier. Et un honnête homme, prenant un jour son parti, le Bienheureux le pria de ne le point faire : « Je vous conjure par charité », lui dit-il, « de les laisser faire; elles me connaissent mieux que vous, et elles savent que je suis le plus méchant homme du monde ».
Enfin, le démon, voyant qu'il ne pouvait rien par les hommes, voulut l'attaquer par lui-même. En effet, une nuit que le serviteur de Dieu faisait sa prière, il lui apparut sous une forme hideuse qui jetait le feu par la bouche, et le maltraita si cruellement, que les frères, accourant au bruit, le trouvèrent tout éploré, las et abattu, et s'écriant, les yeux arrêtés sur un crucifix : « Jésus, délivrez-moi de Satan! Jésus, soyez avec moi!» Peu de temps après, il revint encore dans sa chambre, sous la figure d'une jeune fille; mais le Saint reconnaissant, par ses réponses, qui il était, invoqua le nom de Jésus et fit évanouir le fantôme. Une autre fois il prit l'apparence d'un pauvre qui demandait l'aumône; mais le bienheureux Jean refusa de la lui donner, à moins qu'il ne la demandât pour l'amour de Dieu; le démon lui déchargea un si rude coup contre l'estomac, qu'il le fit reculer fort loin. En un mot, il le persécuta tellement, que le Saint fut tantôt huit jours, tantôt un mois, à se remettre des coups qu'il en avait reçus.
Mais si Dieu, pour éprouver la vertu de son serviteur, permettait qu'il fût affligé de cette sorte, il ne manquait pas d'ailleurs de le consoler en plusieurs manières, par des grâces et des faveurs particulières, et surtout par une abondance miraculeuse d'aumônes, pour l'entretien de ses pauvres. Jean de Dieu rencontra un jour Dom Pierre Henriquez, marquis de Tarisa, qui jouait avec d'autres seigneurs; ils lui donnèrent tous ensemble, par aumône, jusqu'à vingt-cinq ducats; le soir, le marquis s'en alla à l'hôpital, en habit déguisé, et, feignant d'être un pauvre gentilhomme, tombé en nécessité, il le pria d'avoir pitié de lui et de lui donner secours. Le Saint, touché de compassion, lui dit : « Espérez en Celui qui ne désespère personne, et en qui les plus désespérés trouvent leur consolation et le remède à leurs infortunes: voilà ce que l'on vient de me donner »; et il lui donna effectivement vingt-cinq ducats. Henriquez les reçut et alla les montrer aux autres seigneurs; le lendemain, il retourna voir le Saint, et lui rendit les vingt-cinq ducats; il lui donna encore cent cinquante écus d'or, et lui fit envoyer cent cinquante pains, quatre moutons et huit poules, et commanda à son maître d'hôtel de lui faire donner tous les jours cette provision, tant qu'il demeurerait à Grenade.
Il eut aussi le don de prophétie, soit pour découvrir les secrets présents, soit pour prévoir l'avenir: car il déclara en particulier à plusieurs personnes des péchés énormes qu'elles cachaient en se confessant: ce qui servit à leur parfaite conversion. Étant au lit de la mort, il vit des yeux de l'esprit un pauvre tisserand qui allait s'étrangler à un arbre de son jardin: le Saint demanda son habit, se vêtit, courut au secours de ce misérable et le délivra. Il prédit, avant son décès, que plusieurs personnes, pleines de zèle pour le service des malades, établiraient, à son exemple, dans le monde, une congrégation qui s'emploierait à ce ministère: et l'on a vu cela s'accomplir par les soins du pape Paul V, qui a érigé son Ordre en une véritable congrégation, sous la règle de saint Augustin: ces religieux s'obligent, outre les trois vœux ordinaires, d'obéissance, de chasteté et de pauvreté, à un quatrième, d'hospitalité envers les pauvres malades; ce que le pape Pie V avait déjà accordé pour l'Espagne, par une Bulle du 4e janvier 1572.
C'est encore une grâce particulière que le soin avec lequel la divine Providence l'exaltait lorsqu'il s'humiliait, ou lorsqu'il s'exposait au mépris, ou que ses ennemis voulaient l'accabler. En voici encore un exemple : On l'accusa, auprès de l'archevêque de Grenade, de garder dans son hôpital des fainéants et des personnes de mauvaise vie, qui mangeaient le pain des pauvres; l'archevêque le fit appeler pour qu'il se justifiait. Le Saint obéit,
et, allant trouver le prélat, lui dit du ton le plus naturel du monde qu'il ne connaissait personne à l'hôpital qui ne fût de bonne vie; et que lui seul était si inutile et si vicieux, qu'il ne méritait pas d'y loger. Cette humilité charma tellement l'archevêque, qu'il lui dit ces paroles: « Frère Jean de Dieu, gouvernez votre maison comme bon vous semblera, je vous en donne le pouvoir; et, pour moi, je m'en repose entièrement sur vous ».
Outre toutes les grâces dont nous avons parlé, Notre-Seigneur l'a bien voulu honorer plusieurs fois de sa présence sensible. Comme il priait un jour devant le crucifix dans l'église de Notre-Dame, il lui sembla voir Jésus-Christ, accompagné de la Sainte Vierge et de saint Jean l'Évangéliste; la Sainte Vierge, venant à lui une couronne d'épines à la main, la lui mit avec force sur la tête, lui disant: « Jean, c'est par les épines et par les souffrances que tu dois mériter la couronne que mon Fils te réserve dans le ciel ». Et, en même temps, il sentit des douleurs très-aiguës; mais son amour lui fit répondre: « Je recevrai de votre aimable main ces épines et ces souffrances comme de belles fleurs et de très-agréables roses ».
Mais tant de travaux, joints aux rudes mortifications que Jean de Dieu s'imposait, épuisèrent bientôt ses forces, et un acte de cette ardente charité qui le consumait vint encore hâter sa fin déjà prématurée. Pendant l'hiver de 1550, le Xenil, qui coule sous les murs de Grenade, roulait une grande quantité de bois dans ses eaux torrentieuses, gonflées par la fonte des neiges de la Sierra-Nevada. Jean, désirant utiliser ce bois pour le service de son hôpital, entra dans le fleuve, et le froid qu'il ressentit détermina chez lui un frisson si violent qu'on dut le retirer de l'eau; mais, s'apercevant qu'un serviteur de l'hôpital s'était avancé imprudemment au milieu du torrent, il se précipita de nouveau dans le Xenil pour essayer d'arracher à la mort ce jeune homme, qui disparut entraîné par les courants. Désespéré de n'avoir pu réussir dans son charitable dessein, Jean de Dieu tomba dans un profond accablement, et son indisposition fit de grands progrès en peu de jours, parce qu'il se rendit chez tous ceux dont il était le débiteur, afin de régler ses comptes. Bientôt il devint si gravement malade, que, malgré les soins dévoués d'une dame vertueuse, nommée Anne Ossorio, qui avait voulu le recevoir dans son palais, afin qu'il fût mieux assisté dans sa maladie, son état empira tellement, qu'on n'eut plus aucun espoir de le conserver. Aussitôt on vit la cour et la noblesse se presser autour du lit de Jean de Dieu; les magistrats de Grenade accoururent le prier de donner sa bénédiction à leur ville, et l'archevêque, don Pierre Guerrera, vint administrer lui-même cet indigent colporteur de livres et d'images, cet humble marchand de bois, ce pauvre soldat, cet homme obscur enfin, que la charité chrétienne avait transformé, et dont elle avait fait un saint illustre.
L'archevêque voulut lui-même lui donner les derniers Sacrements: il le confessa, et, à l'issue de la messe qu'il dit dans la chambre du malade, il le communia, et, quelque temps après, lui donna l'Extrême-Onction. Lorsqu'il lui demanda s'il n'avait rien sur le cœur, le Saint lui fit cette belle réponse: « Il n'y a que trois choses qui me donnent de l'inquiétude: la première, qu'ayant reçu beaucoup de grâces de Dieu, je ne les aie pas reconnues, ne lui ayant rendu que de fort petits services; la seconde, que les femmes que j'ai retirées du vice et les pauvres honteux ne souffrent beaucoup après ma mort; et la troisième, que ceux à qui je dois ne soient pas payés de ce qu'ils m'ont prêté pour nourrir les pauvres ». L'archevêque, fondant en larmes, l'exhorta à la confiance en la miséricorde de Dieu, et lui promit d'être le protecteur de ses pauvres et de payer les dettes de l'hôpital.
Enfin le Bienheureux, sentant approcher l'heure de son décès, fit sortir tout le monde de sa chambre, se leva, mit les genoux en terre; et, embrassant un crucifix, il rendit l'âme à son Créateur, prononçant ces très-douces et très-amoureuses paroles : « Jésus, Jésus, je recommande mon âme entre vos mains!» C'était le samedi 8 mars 1550, peu de temps après minuit. Il fut béatifié par Urbain VIII, en 1630, et canonisé par Alexandre VII, en 1690.
Saint Jean de Dieu est spécialement honoré à Grenade. Les libraires se sont également placés sous sa protection, parce qu'il avait été quelque temps colporteur de librairie et d'imagerie religieuse.
On le représente avec une corde ou courroie, passée autour du cou d'où pend le pot de terre qui lui servait à recueillir les aumônes. Dans sa main gauche une grenade ordinairement surmontée de la croix, rappelle qu'une voix du ciel lui dit, au milieu de ses indécisions : « Grenade sera ta croix ». Ce fut, en effet, dans la ville de Grenade qu'il établit son premier hôpital. On le figure couronné d'épines par la main de la Vierge et de saint Jean l'Évangéliste. On le voit aussi emportant des hommes sur son dos. — Des lettres patentes de Louis XIII, expédiées du camp devant la Rochelle, le 15 février 1631, permettaient aux Frères de la Charité établis en France, de faire apposer « les armes, pannonceaux et bâtons royaux sur les portes et lieux éminents des couvents et hôpitaux qu'ils voudraient ». Par suite de ce privilège, les religieux de Saint-Jean-de-Dieu avaient pris pour armes l'écu de France avec une grenade d'or surmontée d'une croix, au milieu de trois fleurs de lis avec ces mots pour devise : *Reges cœli et terrœ dederunt* : « Les rois du ciel et de la terre nous l'ont donné ».
## L'ORDRE DE SAINT-JEAN-DE-DIEU.
Dans sa profonde humilité, le saint fondateur de l'Ordre de la Charité n'avait jamais conçu la pensée d'établir une nouvelle congrégation religieuse dans l'Église; il avait voulu seulement former une société de personnes séculières pour desservir les divers emplois de son hôpital. Aussi, de son vivant, il n'avait donné d'autre règlement à ses disciples que l'exemple de ses vertus à imiter; et la règle qui porte son nom ne fut faite qu'en 1556, c'est-à-dire six ans après sa mort. Mais le pape Pie V, en approuvant l'Ordre de la Charité, par une bulle du 1er janvier 1571, imposa aux religieux de cet Ordre l'obligation de suivre la règle de saint Augustin. Il leur prescrivit, en outre, la forme de l'habit qu'ils devaient porter, les autorisa à faire promouvoir aux ordres sacrés, dans tous les hôpitaux de l'Ordre, un religieux pour administrer les sacrements; leur permit de faire des quêtes, et enfin soumit tous les établissements des Frères de la Charité à la juridiction de l'ordinaire.
En Espagne, on appelle les religieux de Saint-Jean-de-Dieu Frères hospitaliers; en France, Frères de la Charité; en Italie, Fate ben, Fratelli (faites le bien, Frères), ou simplement Ben Fratelli.
A la fin du XVIIIe siècle, l'Ordre comptait en Europe et en Amérique 281 hôpitaux, 2,915 religieux et 10,689 fils; en France, où ils avaient été appelés par Marie de Médicis, il y avait 335 religieux, chargés de desservir 3,181 fils, répartis en 36 maisons différentes. À Paris, les Frères de la Charité remplissaient en partie les fonctions de cette administration compliquée et coûteuse qu'on a appelée de nos jours l'Assistance publique.
L'église de la Charité, à Paris, possédait le *radius* du bras de saint Jean de Dieu : cette relique et d'autres encore, les tableaux, les sculptures qui décoraient la chapelle des Frères hospitaliers, ont été détruits ou dispersés pendant l'ouragan révolutionnaire de la fin du XVIIIe siècle; mais le bâtiment existe toujours, et après avoir subi diverses transformations, il est occupé par l'académie de médecine qui y tient ses séances. Peu de personnes savent aujourd'hui pourquoi l'hôpital de la rue des Saints-Pères (corruption de Saint-Pierre), s'appelle encore *Hôpital de la Charité*; c'est qu'avant la Révolution, il était confié aux Frères de Saint-Jean-de-Dieu.
Après 1789, l'hôpital de la Charité perdit son nom et devint *Hôpital de l'Unité*, titre qu'il conserva jusqu'en 1802; mais, dès le mois de février 1801, il passa sous la direction de l'*Administration des hôpitaux et hospices civils de Paris*, qu'on venait d'organiser. Ce qu'il y a de particulier, c'est que l'agent de surveillance et l'iconome, nommés à l'hôpital de la Charité par ce nouveau système administratif, étaient d'anciens religieux de l'Ordre de Saint-Jean-de-Dieu, qui
VIES DES SAINTS. — TOME III. 19
avaient été sécularisés par les décrets de l'Assemblée constituante, et qui vinrent terminer leur carrière dans les lieux témoins de leurs premiers vœux.
Depuis la Révolution, le souvenir de l'admirable dévouement des frères de Saint-Jean-de-Dieu semblait effacé en France, lorsqu'au mois de mars 1819, de pieux célibataires se réunirent à Marseille sous la bannière du fondateur : ils remplacèrent comme infirmiers dans les salles de l'hôpital de cette ville les serviteurs, hommes. En 1823, quelques frères, partis de diverses communautés, allèrent solliciter à Rome le rétablissement canonique de l'institut des religieux de la Charité : on fit droit à leurs requêtes le 20 août, deux ou trois heures avant la mort de Pie VII. Aujourd'hui, les frères de la Charité possèdent des établissements à Lyon, à Lille, à Marseille, à Dinan, à Paris. Dans la plupart de ces villes, ils se vouent particulièrement au soin des aliénés. À Paris, leur établissement de la rue Oudinot est une maison de santé.
Voir la vie de saint Jean de Dieu, écrite en espagnol par le Père François Castro, recteur de l'hôpital de son Ordre, à Grenade, traduite, en italien, par le Père François Bourdais, un des premiers prêtres de la congrégation de l'Oratoire, à Rome, et, depuis, en notre langue, par François de Harlay de Chanvalon, archevêque de Rouen. De Loyac, docteur en théologie, en a aussi composé une; et le Père Hilarion de Coste, de l'Ordre des Minimes, en son Histoire catholique du XVIIe siècle, n'a pas manqué de faire l'éloge de ce grand serviteur de Dieu, qui a été, en effet, l'une des plus grandes illustrations de ce siècle. En fait d'ouvrages modernes, nous avons particulièrement consulté, pour refaire cette vie, les Acta Sanctorum; une Étude historique sur l'Ordre de Saint-Jean-de-Dieu, par M. Leguay; la Légende céleste, par Des Essarts.
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## SAINT FÉLIX, APÔTRE DE L'EST-ANGLIE (646).
Félix était un saint prêtre de Bourgogne qui convertit et baptisa Sigebert, roi des Angles de l'Est, lequel avait été obligé de passer en France pour se soustraire aux coups que lui préparait sa propre famille. Le prince, ayant ensuite été rappelé pour monter sur le trône de ses ancêtres, engagea Félix à le suivre en Angleterre, afin de convertir les habitants de Norfolk, de Suffolk et de Cambridge qui étaient encore idolâtres. Dieu donna tant de succès à sa mission qu'il les convertit presque tous. Il fut sacré évêque par Honorius, archevêque de Canterbury, et établit son siège à Dummoc, aujourd'hui Dunwich, dans le comté de Suffolk. Il mourut en 646 après avoir gouverné son église dix-sept ans, avec tout le zèle d'un bon Pasteur. On l'enterra dans sa ville épiscopale; mais sous le roi Canut, ses reliques furent transportées à l'abbaye de Ramsey.
Dunwich était anciennement une grande ville où l'on comptait cinquante-deux maisons religieuses; mais elle a été à peu près engloutie par la mer. On découvre encore des clochers sous l'eau à environ une lieue du rivage.
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## SAINT HUMPROI, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR (871).
Humfroi, français de nation, embrassa d'abord la vie religieuse au monastère de Prames, dans les Ardennes. Bientôt l'excellence de ses vertus l'appelant à la dignité épiscopale, il succéda à saint Folquin, évêque du pays des Morins. Il fut à la hauteur de cette sublime fonction; mais, contraint par les invasions des Normands, qui désolaient alors la France presque entière, d'abandonner Théromanne, siège de son évêché, il forma la résolution de renoncer pour toujours à l'épiscopat. Il consulta le souverain pontife Nicolas Ier, pour savoir s'il pouvait passer dans un monastère ce qui lui restait de temps à vivre; mais il obtint cette réponse, que s'il est périlleux d'abandonner le vaisseau quand il navigue sur une mer tranquille, combien l'est-il davantage, lorsqu'il est battu par les vents et les flots.
L'homme de Dieu céda à ce conseil; son courage se ranimant, il retourna sans hésiter au milieu de ses ouailles, bien résolu de ne plus les abandonner dans ces circonstances critiques. Il rassembla ceux que la crainte des barbares avait dispersés, se servit des maux qu'ils avaient soufferts comme de motifs pour les porter à la piété, et releva les églises que la fureur des Normands avait renversées. La neuvième année de son épiscopat, cédant aux vœux du clergé et du peuple, et principalement aux prières des moines, il accepta le gouvernement de l'abbaye de Saint-Bertin; mais, deux ans après, il s'en démit sans regret par l'ordre du roi. — Charles le Chauve y envoya, avec des hommes d'armes, un abbé de son choix.
Hombroi assista au concile d'Aix-la-Chapelle et au synode de Soissons, l'an 862; et il souscrivit à la lettre que ce synode adressa au pape Nicolas Ier. Il fit célébrer dans son diocèse, avec la solennité convenable, la fête de l'Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, fête que les Morinois n'observaient pas encore. La mort le visita le 8 de mars, à l'âge de quatre-vingt-sept ans. Son corps fut enseveli dans l'église cathédrale de Thérouanne qu'il avait relevée de ses ruines; deux cent trente-six ans après sa mort, ses reliques furent transférées solennellement par le bienheureux Jean, évêque de Thérouanne, et déposées près de l'autel de la Mère de Dieu. La ville de Thérouanne ayant été ruinée de fond en comble, les mêmes reliques furent portées, avec celles de saint Maxime, à Ypres, où elles sont religieusement conservées.
Propre d'Arras.
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## SAINT ÉTIENNE,
## FONDATEUR DE LA CONGRÉGATION D'OBASINE (1154).
Étienne naquit dans le Limousin de parents vertueux. Sa jeunesse se passa dans les exercices d'une piété et d'une charité continuelles. Ayant été élevé au sacerdoce, il se crut obligé à une vie plus parfaite, renonça aux plaisirs même permis, se revêtit d'habits simples sous lesquels il portait un cilice. S'étant associé à un autre ecclésiastique très-vertueux, il résolut de s'enfoncer avec lui dans une profonde solitude. Le jour fixé pour leur départ étant arrivé, ils donnèrent un petit repas à leurs amis, distribuèrent aux pauvres les biens qu'ils possédaient encore, et se retirèrent dans la forêt d'Obasine, désert affreux, à deux lieues de Tulle, où ils se livrèrent à toutes les rigueurs de la pénitence. Ils furent souvent réduits à manger des herbes. Ils se construisirent une pauvre cabane où ils priaient ensemble. Cependant, comme ils crurent qu'il leur fallait l'approbation de l'évêque du diocèse pour recevoir des disciples, Pierre, l'ami d'Étienne, alla à Limoges, où l'évêque Eustache approuva leur dessein, leur permit de construire un monastère et de célébrer les saints mystères à condition qu'ils observeraient les règles prescrites par les saints Pères.
Étienne avait un esprit doux et poli; mais il n'en était pas moins rigide à faire observer les pratiques religieuses à ceux qui venaient se ranger sous sa discipline. Les austérités qu'on pratiquait dans cette maison étaient extrêmes. Tout le temps de ces fervents religieux était consacré à la prière, à la lecture et au travail des mains; ils ne mangeaient que le soir. Étienne ne se regardait pas comme supérieur aux autres; il portait l'eau, le bois, faisait la cuisine, et généralement tout ce qu'il y avait de bas et de pénible. Le silence était gardé avec une grande exactitude. On ne laissait rien aux sens et à la nature, l'homme extérieur était tout anéanti. Égarer la vue, sourire, laisser échapper un mot au temps du silence était un crime à Obasine. Il n'y avait cependant point de règle écrite; car Étienne était la règle vivante, enseignant par toutes ses actions la charité, la pauvreté et l'obéissance la plus entière. Ses frères le nommèrent supérieur de la maison, quoiqu'il voulût se décharger sur Pierre de la direction de sa communauté.
Au premier monastère pour les hommes, Étienne en joignit un second pour les femmes. C'était une chose admirable de voir des personnes de distinction renoncer à la délicatesse de la terre et se soumettre avec joie à une règle si austère. Leur nombre alla bientôt jusqu'à cent cinquante. Elles vivaient dans une si grande séparation du monde et dans une telle simplicité qu'elles ne paraissaient plus tenir à la terre que par les liens qu'il ne leur était pas permis de rompre.
Étienne, craignant avec raison que la régularité qu'il s'efforçait de maintenir dans ses monastères ne s'altérait après sa mort, parce qu'il n'avait point écrit de règle, s'adressa au monastère de Dalon, de l'Ordre de Cîteaux, pour demander quelques religieux de cette maison et instruire les siens des usages de l'Ordre de Cîteaux. Lui-même reçut l'habit de cet Ordre en 1142, et la bénédiction en qualité d'abbé que lui donna l'évêque de Limoges. Ainsi passa dans l'Ordre de Cîteaux la congrégation d'Obasine avec les monastères de la Valette, Belaigne, la Garde-Dieu, la Frenade et Gros-Dot. Ce dernier n'a cependant été fondé qu'en 1166, après la mort d'Étienne. Ayant su que le pape Eugène III, qui avait été moine de Clairvaux, était à Cîteaux, Étienne alla le voir et en fut reçu avec distinction. L'abbé Rainard le présenta quelque temps après au chapitre général, où tous les abbés de l'Ordre lui donnèrent des marques de respect et de vénération. Étienne mourut le second dimanche de Carême, 8 mars de l'année 1154, et fut aussitôt regardé comme Saint.
L'église d'Aubazine, anciennement Obasine, renferme encore de nos jours le tombeau très-remarquable de son fondateur, saint Étienne.
Voyez les *Bullandistes*, 8 martii, et les *Mélanges* de Baluzo, t. IV.