Saints Félix, Fortunat et Achillée
Martyrs et Fondateurs de l'Église de Valence
Summary
Envoyés par saint Irénée de Lyon pour évangéliser Valence, le prêtre Félix, Fortunat et le diacre Achillée convertirent une grande partie de la cité par leurs miracles. Sous l'empereur Caracalla, ils furent arrêtés par l'officier Cornélius pour avoir brisé les idoles païennes. Après avoir subi de nombreux supplices, ils furent décapités, devenant les pères fondateurs de l'Église de Valence.
Biography
LES SAINTS FÉLIX, FORTUNAT ET ACHILLÉE
MARTYRS ET FONDATEURS DE L'ÉGLISE DE VALENCE
Soyez vigilants, demeurez fermes dans la foi : agissez courageusement et chassez toute crainte. I Cor., XVI, 13.
Le bienheureux Irénée, évêque de Lyon, et qui plus tard fut martyr, avait été choisi, par une disposition spéciale de la Providence, pour établir, avec une admirable solidité, les fondements de la foi dans une partie des Gaules. Il avait envoyé le prêtre Félix, qui devait réaliser dans sa vie le bonheur que promettait son nom, Fortunat, dont le nom présageait de même les richesses d'une heureuse fin, et avec eux le diacre Achillée, dans la province de Valence, afin d'y répandre les semences de la parole divine. La foule des gentils avait accueilli ces missionnaires avec un sympathique empressement ; on les avait entourés des plus grands honneurs, et tous les aimaient d'une tendre affection mêlée de respect. Pour eux, soldats de la milice du ciel, ils n'avaient qu'un désir, celui d'accomplir ici-bas, dans les travaux et les sacrifices, les fonctions de la charge dont ils portaient le glorieux titre. Bientôt Dieu fit éclater en eux la puissance des miracles d'une manière merveilleuse ; ils guérissaient les possédés que tourmentait l'esprit de malice, et les malheureux affligés de quelques difformités monstrueuses, et ceux que les maladies de tout genre condamnaient à une mort prématurée ; armés du secours d'en haut, ils rendaient aux âmes leur ancienne vigueur, aux corps leurs forces premières. Tous ces miracles répandus au loin, et par l'éclat qui les accompagnait et par la reconnaissance et les éloges qu'ils excitaient, ne pourraient être suffisamment racontés dans un récit aussi abrégé que celui dans lequel nous nous renfermons. D'ailleurs,
il est plus digne de l'écrivain de proposer à la foi des hommes des faits incontestables et dont il a été le témoin, que d'accueillir des événements douteux sur les bruits de la multitude.
Arrivés à ce degré de sainteté, les trois apôtres cherchaient encore une voie plus parfaite. Non loin de Valence, du côté de l'orient, d'où la voix de Dieu les avait appelés, ils se choisirent une petite chaumière, avec laquelle ils espéraient acheter le palais du ciel ; ce fut là la pauvre retraite de ces hommes avides d'humilité, mais dont le cœur était en même temps rempli du plus sublime dévouement. Là, ayant pour armes le chant des Psaumes, qu'ils répétaient sans cesse, pour défense les fatigues des veilles, pour nourriture les longues privations des jeûnes, mais surtout fortifiés par la puissance du Seigneur, ils attiraient à la grâce du baptême la multitude des gentils, sur lesquels ils exerçaient une sainte violence par leurs exhortations et leur foi.
Ils vivaient ainsi depuis quelque temps, lorsque le bienheureux Félix, pendant qu'il accordait un peu de repos à ses membres fatigués par de longues veilles, eut une vision qui lui montrait à l'avance ce que le ciel lui réservait à lui et à ses frères. Il la leur raconta en ces termes : « J'ai vu un lieu tout brillant de la splendeur des astres ; mille fleurs variées d'une ineffable beauté s'y développaient ; l'air y était embaumé des parfums les plus exquis ; même on y voyait de royales demeures tout étincelantes d'or et de pierreries. Sous ces demeures, cinq agneaux plus blancs que la neige paissaient les blanches fleurs de lis, dont la riche couleur du safran relevait l'éclat ; délicieuse pâture qui les invitait et redoublait leur joie. J'admirais dans les sentiments à la fois de la crainte et du bonheur la grandeur de ce lieu et la vertu céleste qui l'embellissait, quand j'entendis une voix divine : Courage, disait-elle, serviteurs dont la foi a été éprouvée par le sacrifice ; disciples de mon serviteur Irénée, vous avez fait fructifier au centuple le talent qui vous avait été confié ; entrez dans la joie de votre Maître ; il veut vous faire jouir, dans la société de vos frères, des délices de l'éternel bonheur ». À ce récit plein de charmes, Fortunat et Achillée, embrasés tout à coup de l'Esprit-Saint, s'écrièrent : « Gloire soit à vous, ô Dieu, dont les mains ont façonné les cieux et créé le monde, vous promettez à tous les dons ineffables de votre bonté ; mais aujourd'hui, malgré notre indignité et nos misères, vous nous montrez, par votre serviteur Félix, les secrets de vos trésors célestes ; votre voix nous enflamme ; ces grandes récompenses que vous mettez sous nos yeux nous fortifient. Accordez-nous, contre les attaques de l'ennemi cruel qui nous menace, le secours de votre protection, afin que nous puissions mépriser les traits de sa fureur, et mériter, avec l'appui de votre bras qui triomphera pour nous, de parvenir à la couronne d'un glorieux martyre ; car c'est vous qui donnez à l'homme d'oser entreprendre de vaincre dans les combats de la religion, et cependant vous récompensez, comme son œuvre, les luttes qu'il a soutenues ».
Comme ils finissaient cette prière, un frère arriva avec des lettres de saint Ferréol et de saint Ferrution, que le bienheureux évêque Irénée, dont nous avons parlé, avait envoyés dans la ville de Besançon pour y fonder une église. Cette lettre était ainsi conçue : « À nos très-pieux maîtres et frères en Jésus-Christ, Félix, Fortunat et Achillée ; Ferréol et Ferrution, salut dans le Seigneur : Le modérateur des siècles, le rédempteur de nos âmes, celui dont l'abondante largesse récompense ses confesseurs, a daigné manifester à moi, son serviteur, les secrets de ses conseils, dans une vision que je m'empresse de faire connaître à votre sainte fraternité. Après les
saintes veilles de la nuit, je reposais dans le sommeil mes membres fatigués, quand j'ai vu la voûte des cieux s'ouvrir ; des anges portaient l'étendard de la croix, et d'autres derrière eux tenaient en leurs mains cinq couronnes, toutes brillantes d'or et de pierreries. En même temps j'entendis une voix qui me saisit d'une frayeur soudaine, et cependant me laissa une douce joie, par les promesses qu'elle me permettait d'ambitionner : « Disciples d'Irénée », disait-elle, « qui avez reçu avec un généreux dévouement la mission que vous a confiée votre maître, recevez en récompense le royaume de la céleste gloire que je vous ai promis ». C'est pourquoi, très-saints frères, j'ai cru que le miracle de cette vision vous appelait au triomphe du martyre. Et parce que l'âme la plus courageuse doit toujours se préparer, même quand elle attend, du secours divin, le succès d'un combat plus terrible, fortifions-nous les uns les autres par des exhortations saintes, afin qu'au jour des épreuves, quand sévira la persécution qui nous menace, notre foi soit prête à affronter les supplices, si nous voulons jouir des triomphes de la victoire ».
À cette lettre, saint Félix répondit en faisant part aux bienheureux Ferréol et Ferrution de la vision que lui-même avait eue, et qu'il avait déjà fidèlement racontée à ses frères Fortunat et Achillée.
Les saints alors, enflammés par les récompenses que le ciel leur manifestait, se préparèrent à conquérir les trophées d'un si glorieux triomphe, par le chant non interrompu des psaumes et des hymnes. C'était sous le règne de l'empereur Aurélius Caracalla ; la persécution sévissait avec fureur. Cornélius, officier de l'armée, fut envoyé à Valence. Fier de l'étendue de sa puissance et terrible par les prétentions de son orgueil, il s'avançait entouré de la foule du peuple, lorsqu'il entendit les saints Félix, Fortunat et Achillée répéter dans leurs chants leur prière accoutumée. La douceur de leur voix charmait tous ceux qui les entendaient. On eût dit que les chœurs des anges s'étaient unis à eux, et que des instruments célestes les accompagnaient avec une délicieuse harmonie. Or, le passage du psaume qu'ils chantaient était celui-ci : « Que toute la terre vous adore, ô Dieu, et qu'elle vous chante ; qu'elle dise un psaume à votre nom ; vous êtes le Très-Haut : alleluia ». À ces paroles, Cornélius est saisi d'étonnement et de stupeur. Dans les transports de son aveugle colère, il s'écrie : « Quel est ce son étrange qui a frappé mes oreilles ? Après le massacre rigoureux, mais louable, des habitants de Lyon par l'empereur Sévère, est-ce qu'il reste encore en ces lieux quelques traces de ces chrétiens qui jettent un mépris sacrilège sur nos dieux, et foulent aux pieds les décrets de nos princes ? » Les soldats qui marchaient devant lui, lui répondirent : « Il y a ici trois hommes, séducteurs effrontés et habiles ; par l'entraînement de leurs prédications continuelles, ils ont amené au culte du Christ presque le tiers de la cité ; et par le secours d'une puissance sacrilège, ils ont renversé les temples de nos dieux, que nos ancêtres avaient élevés avec magnificence, et que la sainteté de nos cérémonies avait consacrés ».
Cornélius aussitôt, possédé d'une rage diabolique, ordonna qu'on enfermât les trois Saints dans les hautes murailles de la prison. Lorsqu'il revint quelque temps après, les gardes lui présentèrent leurs prisonniers auxquels il tint ce discours : « Vous n'êtes point effrayés par l'exemple de ceux qui mettaient leur gloire dans les superstitions de la religion chrétienne, et qui osaient adorer comme Dieu un homme, tout le monde le sait, né d'une famille juive, poursuivi par la juste indignation de ses concitoyens, flagellé et attaché à une potence, et qui, après être mort victime de cette condam-
nation infamante, a été enseveli selon la commune condition des hommes. Et vous dédaignez encore, par vos pratiques sacrilèges, la puissance auguste de nos dieux; vous méprisez avec une audace criminelle les décrets de nos princes invincibles; et ce peuple, jusqu'ici attaché aux antiques cérémonies de nos temples, vous l'entraînez à sa ruine par les séductions d'une erreur nouvelle ».
Félix, fort de la puissance du nom qu'il allait confesser, répondit avec une foi vive et généreuse: « Les âmes livrées à une doctrine impie, et pour cela réservées à une affreuse damnation, sont ensevelies dans les ténèbres d'une profonde ignorance, parce qu'elles ne veulent pas recevoir les trésors des mystères célestes, et qu'elles n'ont pas même pour lumière un rayon de l'étrange vérité. C'est donc aux splendeurs de la foi qu'il faut que les âmes s'éclairent, plutôt que de rechercher la lumière matérielle; car il faut comprendre que ces faux dieux dont tu exaltes les louanges avec tant d'assurance, ne peuvent pas être appelés dieux, puisqu'ils sont, comme on le sait, les ouvrages de vos mains. Dis-moi quel secours, quel remède ils pourront accorder aux supplications de ceux à qui tu ne peux nier qu'ils doivent leur origine? Si ceux qui leur ont donné l'être succombent sous les coups incessants de la mort, comment eux-mêmes trouveront-ils l'éternité dans leur divinité empruntée? Dieu, en effet, c'est l'Être tout-puissant qui a donné le passé l'existence, dirige le présent et dispose l'avenir. Après avoir créé l'homme à son image et à sa ressemblance, il lui a donné pour loi de le servir. C'est pourquoi il est indigne qu'une créature, se faisant l'esclave d'une autre créature, ignore son auteur. Que si tu reçois avec foi ce Dieu que je t'annonce, cessant d'honorer des dieux à qui tu ne dois que le mépris, alors tu pourras facilement mériter les récompenses de la vie éternelle, et parvenir aux joies ineffables de la demeure céleste ».
Mais Cornélius, obstiné à sa damnation, dit aux bienheureux martyrs: « Il vous serait plus salutaire de suivre le conseil que je vous donne; vous recevrez de ma libéralité de l'or et de l'argent, en même temps que vous assurerez votre salut, plutôt que de vous souiller par un crime affreux qui attirera sur vous la mort dans d'horribles tourments. N'exposez point vos corps à la honte d'une sépulture vulgaire ». Félix, Fortunat et Achillée répondirent: « Ceux qui par une trahison damnable renient la puissance du Christ, périront victimes de la mort éternelle. Pour nous, les promesses de ta générosité trop crédule ne nous tentent pas, et les menaces de tes longues tortures ne sauraient nous effrayer; car Dieu donne toujours à ses serviteurs le courage de la foi devant les tribunaux, la force dans le combat, et la victoire dans la consommation du sacrifice. Il est plus glorieux d'obtenir une vie éternelle, que de succomber par une crédulité funeste aux erreurs d'une séduction diabolique; et quiconque, au milieu d'une navigation bien commencée, abandonne le gouvernail, a mérité de faire naufrage et de se briser contre les rochers ».
Cornélius, enflammé de colère, ordonna aux licteurs de les soumettre à une dure flagellation, à coups de nerfs de bœuf. Mais les martyrs, heureux au milieu de ces supplices, chantaient la prière du Prophète: « Que les orgueilleux soient confondus, parce qu'ils ont dirigé contre nous les œuvres de l'iniquité; pour nous, nous serons éprouvés dans la pratique de vos commandements ». Cornélius leur dit : « Voilà que nos dieux, dont vous avez refusé d'adorer la puissance avec un mépris sacrilège, préparent contre vous les supplices de leur juste vengeance. Où est maintenant votre Christ? Sa force ne vous a point secourus dans la souffrance, et son bras puissant
ne vous a point arrachés de nos mains ». Félix répondit : « Si l'aveuglement d'une erreur mortelle n'était pas comme un voile sur ton âme, tu verrais que nos corps ne portent pas même la trace des fouets dont tu les crois déchirés ». Cornélius, étonné et confondu de cette vertu divine qui assistait les martyrs, leur dit : « Puisque, malgré le supplice d'une longue flagellation, vous continuez à injurier nos invincibles dieux, vous allez être enfermés dans un noir cachot, en attendant que j'aie trouvé pour satisfaire à leur vengeance, un genre de mort plus cruel ».
Les bienheureux martyrs furent donc jetés dans les ténèbres d'une sombre prison, et là, comme toujours, ils nourrissaient leur courage par le chant des divins cantiques, lorsque vers le milieu de la nuit un ange descendit vers eux, au grand effroi de leurs gardiens ; il brisa les lourdes barres qui fermaient les portes, et par l'éclat céleste d'une vive lumière, dissipant l'affreuse obscurité de ces lieux, il dit aux saints martyrs : « Allez maintenant, fidèles confesseurs de Dieu ; vous avez pour défense non le casque ou le bouclier d'un bras de chair, mais la confiance en la vertu divine qui vous revêt comme d'une armure. Détruisez donc promptement, renversez et brisez, par l'énergie et la sincérité de votre foi, ces simulacres muets qu'un art de perdition a façonnés ». Aussitôt, pleins d'une ardeur généreuse, ils s'empressent d'accomplir les préceptes du ciel ; ils sortent de la prison, parcourent la ville, et, ouvrant les portes des temples, ils réduisent en poussière, à coups de marteau, la statue de Jupiter, formée d'un ambre riche et brillant, et brisent de même les idoles de Mercure et de Saturne.
À cette nouvelle, la fureur de Cornélius ne connut plus de bornes ; il donna l'ordre d'arrêter de nouveau ces soldats du Christ et d'épuiser sur eux tous les genres de tourments. Quand on les eut amenés devant lui, il leur parla en ces termes : « Dites-moi, quelle est donc la puissance de votre Christ, pour que vous ayez mis en lui une si aveugle puissance, au point d'oser briser nos dieux ? » Les martyrs de Dieu répondirent tous d'une voix : « Quoique tu sois indigne d'entendre le mystère de la divinité, cependant, à cause du peuple fidèle qui attend avec respect la prédication de Dieu, nous te parlerons du Christ, qui est la Vérité. Le Christ est le Fils de Dieu, la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu ; par lui tout a été fait, et rien n'a été fait sans lui. Et la perte d'une de ses brebis l'a affligé ; il l'a cherchée dans les déserts, et, quand il l'a eu trouvée, il l'a prise sur ses épaules et l'a reportée au troupeau ; et plein de joie il a dit à ses amis et à ses voisins : « Félicitez-moi, parce que j'ai retrouvé la brebis que j'avais perdue ». Toi aussi, si tu veux croire en lui, tu apprendras à connaître sa puissance. Elle est si grande qu'il a rappelé à la vie Lazare, dont le corps depuis quatre jours était livré à la corruption du tombeau ; il a marché sur les eaux à pied sec ; avec cinq pains et deux poissons il a nourri cinq mille hommes, et les a renvoyés rassasiés des mets immortels qu'en même temps il leur donnait ; à sa parole, qui commande avec calme et sérénité, les vents et les tempêtes furieuses ont été enchaînés. C'est donc avec justice qu'on adore l'auteur de ces admirables prodiges ; il a rendu l'ouïe aux oreilles que la damnation fermait comme d'un mur épais ; aux yeux voilés par les nuages de l'endurcissement, il a de même rendu la jouissance d'une nouvelle lumière ; par le secours de sa divine miséricorde, il a redressé les pas que la faiblesse avait égarés ; il a fait revivre avec tout l'éclat de leur première jeunesse des corps envahis par la lèpre, et que cette hideuse maladie couvrait comme d'écailles putrides. C'est là celui auquel nous croyons comme
au seul Dieu, avec une foi telle que la demandent sa divinité et sa majesté; nous l'aimons de toutes les affections de notre cœur, de toutes les forces de notre corps, et nous tremblons devant sa puissance, qu'attestent les plus grands miracles ».
Cornélius, vaincu par cet enchaînement invincible de la vérité, n'en devint que plus furieux. Il ordonna qu'après leur avoir lié les mains derrière le dos, on leur brisât les jambes et les reins, et qu'on les attachât à des cercles de roues, les forçant dans cette position à respirer, au milieu des torrents d'une amère fumée; enfin, qu'on les laissât un jour et une nuit étendus sur le chevalet. Les licteurs, excités eux-mêmes par leur aveugle cruauté, mêlaient les insultes aux tourments, et leur disaient : « Ceux qui ont la téméraire audace de briser les dieux méritent de perdre dans de pareils supplices leur criminelle vie. Si pourtant ce Christ est Dieu, comme vous le dites, en exaltant son nom avec tant d'orgueil, que sa puissance vous délivre, qu'il vous arrache aux tourments, qu'il brise vos liens ».
Le lendemain, Cornélius les fit délier de leurs chaînes, et, leur laissant un moment de relâche, il leur dit : « Sacrifiez aux dieux que vous avez audacieusement profanés en les brisant; peut-être obtiendrez-vous de leur indulgence de recouvrer vos forces premières, avec le secours des médecins ». Mais les Saints répondirent : « Si dans ces dieux il y avait quelque chose, ils se seraient donné à eux-mêmes le secours dont ils avaient besoin pour se défendre; et l'on aurait pu les croire d'une grande vertu pour guérir des hommes, si on les avait vus se sauver eux-mêmes de la mort. C'est pourquoi nous préférons mourir en confessant la foi de notre Dieu, et acheter à ce prix les récompenses de l'éternelle vie, plutôt que de nous asservir aux damnables cérémonies de votre culte ».
Le moment de terminer un glorieux combat par un noble triomphe était donc arrivé pour eux. Cornélius ordonna qu'on leur tranchât la tête d'un coup d'épée : et les bourreaux, obéissant aux ordres du gouverneur, les conduisirent hors de la ville. Les Saints continuaient cependant à enseigner la multitude qui les entourait; mais, arrivés au lieu de la prière qu'ils s'étaient construit autrefois, et que la fureur sacrilège de leurs persécuteurs avait détruit, ils consommèrent leur martyre et méritèrent le prix de leur victoire. Au milieu de la nuit, la foi et le zèle des chrétiens donnèrent à leur sépulture l'éclat que réclamaient tant de vertus; et Dieu, comme un témoignage des récompenses qu'il leur a déjà accordées, multiplie chaque jour les miracles à leur tombeau. Puissions-nous nous-mêmes y obtenir, par nos prières et par nos larmes, qu'ils attirent sur notre ville les secours d'en haut, qu'ils assistent et fortifient tous les malheureux qui ont besoin de miséricorde, et brisent les chaînes des nombreux péchés du peuple, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est l'honneur, la puissance et la vertu, avec le Père et l'Esprit-Saint, dans la Trinité parfaite, pour les siècles des siècles. Amen.
## RELIQUES ET CULTE.
Suivant une tradition confirmée par d'authentiques documents — dont quelques-uns remontent jusqu'au XIXe siècle, et qui se trouvent aux archives de la préfecture de la Drôme — le premier temple élevé dans Valence au Dieu des chrétiens fut un oratoire construit hors des murs de la ville, sur le lieu même où saint Félix et ses deux compagnons avaient été martyrisés. Dans la suite, un monastère fut élevé autour de l'église qui servit longtemps de cathédrale. Ce monastère se maintint jusqu'au XIXe siècle, époque de sinistre mémoire, où la Gaule devint la proie des Normands et des Sarrasins. Valence ayant été saccagée plusieurs fois, l'abbaye de Saint-Félix fut ruinée
de fond en comble. Réfugiés dans la ville, les religieux y fondèrent un monastère non loin du premier, et dans la rue qui porte encore aujourd'hui le nom de Saint-Félix. Mais c'en était fait de la prospérité du Moutier : les malheurs des temps, au lieu de resserrer l'union parmi les frères, amenèrent la division au milieu d'eux. L'abbé se sépara de ses religieux pour aller se joindre aux chanoines de la cathédrale : de là vient que le titre d'abbé de Saint-Félix fut porté par l'un d'eux jusqu'à la révolution. Dès lors, le monastère cessa de porter le nom d'abbaye pour prendre celui de simple prieuré. Au XIVe siècle, ce prieuré fut incorporé à l'abbaye de Saint-Ruf. (Bulle d'Urbain V, 28 octobre 1363). À dater de cette époque, le prieuré de Saint-Félix, si vénérable par son antiquité et à ce titre toujours cher aux habitants de Valence, occupa le premier rang parmi ceux qui dépendaient de l'abbaye de Saint-Ruf : la réforme y produisit des fruits précieux. Cet état florissant dura jusqu'en 1562, où toutes les églises et toutes les maisons religieuses furent livrées aux flammes par les tolérants Huguenots. Reconstruit avec beaucoup de difficulté, le monastère de Saint-Félix n'était plus habité en 1778, que par un chanoine : il passa alors entre les mains des religieuses de Saint-Vincent de Paul qui l'habitent encore de nos jours.
Il a été fait plusieurs translations des saintes reliques des Apôtres de Valence. La première eut lieu lorsque l'on en dépouilla le monastère de Saint-Félix — d'abbaye devenu prieuré — pour en enrichir la cathédrale. L'église de Valence en célébrait autrefois l'anniversaire le 31 janvier.
Ce précieux dépôt resta intact jusqu'en 1372. À cette époque le célèbre Geoffroy de Beaucicaut, gouverneur du Dauphiné, en obtint la majeure partie qu'il fit transférer à Arles dans l'église des religieux Trinitaires. Une foule de guérisons miraculeuses furent opérées, par l'intercession des glorieux martyrs, à Arles, dont l'église célèbre encore aujourd'hui la fête. Cependant la ville de Valence ayant eu la douleur de perdre ce qui lui restait de ce riche trésor par l'impiété sacrilège des Huguenots, l'archevêque d'Arles, Adéimar de Grignan, en rétrocéda quelques fragments qui furent envoyés à Valence en 1697, et placés dans l'oratoire des religieuses hospitalières de la Très-Sainte-Trinité, où on les conserve précieusement encore aujourd'hui.
Enfin, en 1787, les religieuses de Saint-Vincent de Paul obtinrent à leur tour une partie de ce qu'il en restait à Arles. Les fidèles vénèrent tous les jours, dans leur modeste église, ces précieux restes.
Les Actes des saints Félix, Fortunat et Achillée, sont du nombre de ceux qu'a rejetés la critique de Baillet, de Tillemont, de Dom Rivet et autres jansénistes : il nous suffira de dire, pour en montrer l'autorité, que le savant Père Papebrock les a admis, bien qu'il eût un peu sacrifié lui-même aux tendances de la critique, et que la Congrégation des Rites, au moment où le diocèse de Valence revenait à la liturgie romaine, a soigneusement examiné, approuvé et loué les leçons de l'office rédigé pour la fête de ces trois saints Martyrs ; leçons extraites littéralement des Actes tels qu'ils se trouvent dans les Bellandistes et tels que nous les reproduisons.
Pierre de Saint-Julien, Antiquités de l'église de Mâcon, dit avoir lu dans un ancien manuscrit qui appartenait aux chanoines de saint Irénée de Lyon, que saint Paul, allant en Espagne, laissa à Valence Ruf, fils de Simon le Cyrénéen. Le Père Colombi a trouvé cette légende fort vraisemblable, vu que l'Apôtre, après avoir donné à Vienne saint Crescent, pouvait bien confier à saint Ruf la mission de Valence, comme il confia plus tard celle d'Arles à saint Trophime. Mais ce n'est qu'une probabilité : il ne nous reste aujourd'hui aucun monument de l'apostolat de saint Ruf. Il est bon toutefois d'ajouter, que selon le témoignage formel de saint Irénée, la religion était connue dans les villes riveraines du Rhône, avant qu'il envoyât saint Félix à Valence. Saint Irénée ne dit pas quel fut l'Apôtre qui le premier prêcha l'Évangile dans cette ville : la légende nomme saint Ruf et le fait disciple de saint Paul : jusqu'à preuve du contraire, on peut s'en tenir à la légende. Cette manière de voir n'ôte rien à la gloire des saints Félix, Fortunat et Achillée que Valence regarde comme ses apôtres et honore comme ses principaux patrons ; car l'apostolat de saint Ruf n'ayant pas laissé de traces, son œuvre ayant probablement péri après lui, il est tout naturel que la vénération des chrétiens de Valence se soit portée sur ceux qui vinrent, sinon fonder, au moins ressusciter et établir pour toujours la religion dans leurs murs. Saint Ruf n'est pourtant pas sans avoir laissé des traces à Valence, puisqu'il y avait autrefois dans cette ville une collégiale et des chanoines de saint Ruf. Cette dénomination signifie tout au moins que des prêtres savants et éclairés ont cru à l'existence de saint Ruf, à des relations de saint Ruf avec Valence, puisqu'ils se sont placés, eux et leurs maisons, sous sa protection.
A.A. SS., 28 avril (traduction des Bénédictins) : — Histoire hagiologique du diocèse de Valence, par H. l'abbé Nadal.
SAINT GEORGES, MARTYR. 619