Saint Anthime de Nicomédie
Évêque et Martyr
Summary
Évêque de Nicomédie au début du IVe siècle, Anthime fut une figure centrale de la résistance chrétienne durant la persécution de Dioclétien. Après avoir converti ses propres gardes et de nombreux prisonniers, il subit d'atroces supplices avant d'être décapité en 303. Son courage inspira des milliers de fidèles à endurer le martyre à ses côtés.
Biography
SAINT ANTHIME, ÉVÊQUE ET MARTYR
Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur. Apoc., XIV, 13.
La ville de Nicomédie, si souvent arrosée du sang des Martyrs, n'a pas été seulement le lieu de la naissance de saint Anthime, mais encore le théâtre de sa gloire et le champ de bataille où, en perdant la vie, il s'est acquis l'immortalité. La piété et la modestie qu'il faisait paraître dès son enfance, le distinguaient de tous ceux de son âge. À la fleur de sa jeunesse, il s'appliqua à la philosophie chrétienne avec tant d'ardeur qu'il devint un objet d'admiration pour tous ceux qui le connurent, et les porta à l'amour de cette vraie sagesse. Un mérite si éclatant le fit bientôt ordonner prêtre ; et, quelque temps après, Cyrille, évêque de Nicomédie, étant décédé, il fut élu à sa place, du consentement unanime de tous les chrétiens. Il savait que cette charge était lourde et s'en jugeait indigne. Il fit donc tout son possible pour l'éviter, mais inutilement ; il fut obligé de l'accepter. C'était au temps où la persécution de Dioclétien et de Maximien-Galère éclata d'une manière si horrible à Nicomédie, d'où elle se répandit dans tout l'empire. Il fallait donc à cette ville un évêque ferme dans sa foi et capable d'y affermir les autres ; tel fut Anthime : il soutint si bien le courage de ses diocésains, qu'un nombre prodigieux, vingt mille, dit-on, endurèrent héroïquement le martyre. On arrêta bientôt celui qui était le chef et comme l'âme de cette vaillante armée de Jésus-Christ. Ceux qui furent chargés de cette mission s'étant adressés à lui, sans le connaître, il leur dit qu'il connaissait Anthime, promit de le leur livrer, et, en attendant, il les invita à se reposer chez lui : là il leur fit servir un festin magnifique, à la fin duquel il leur dit : « Je vous ai promis de vous amener et de vous livrer Anthime, évêque de Nicomédie. C'est moi : je suis celui que vous cherchez. Réjouissez-vous donc, et me conduisez à l'empereur ». Ces paroles du vieillard, la joie, l'assurance qui brillaient sur son visage, remplirent d'admiration les soldats chargés de l'arrêter. Ils lui conseillèrent la fuite ; mais le saint Pontife leur exposa le bonheur du martyre, leur expliqua les vérités de la religion chrétienne, les convertit, les baptisa, puis il marcha devant eux après s'être fait lier les mains derrière le dos, et alla se présenter à l'empereur. Maximien, s'environnant de tout l'appareil des supplices, demanda au prisonnier si c'était lui qui s'appelait Anthime, qui combattait la divinité des dieux avec mépris, et qui corrompait et pervertissait le peuple par ses prédications. « Votre demande, seigneur, répondit Anthime, ne recevrait point de réponse, si le divin apôtre saint Paul ne nous avait appris que nous devons toujours être prêt à rendre raison de notre foi, et si notre souverain Maître Jésus-Christ ne nous avait assuré qu'il nous donnerait dans ces occasions, des paroles si puissantes, que nos adversaires n'y pourraient pas résister. Certes, je déplore infiniment votre misère et votre aveuglement ; je vous plains d'adorer de vains simulacres et de leur donner le titre de dieux ; mais je suis encore plus surpris de ce que vous prétendez m'obliger, par vos menaces, ou par vos supplices, à en faire de même et à imiter votre folie. Croyez-vous, ô empereur, avoir assez de pouvoir, soit par la douceur de vos belles paroles, soit par la terreur de vos tourments, pour me faire renoncer à la foi et à l'honneur que je dois à Jésus-Christ, mon Sauveur et mon Dieu ? Non, non, vous vous trompez ; ce serait être déraisonnable que de préférer les voluptés passagères de ce monde aux délices célestes et aux biens éternels du paradis ».
Maximien se moqua de ce discours ; et, s'imaginant que c'était une bravade, qui ne durerait pas, il commanda que l'on meurtrît la tête du saint Martyr à coups de pierres et de cailloux ; mais ce grand homme, bien loin de se plaindre, ne cessait de crier : « Que les dieux qui n'ont pas fait le ciel et la terre périssent maintenant ! » Le tyran lui fit ensuite percer les talons avec de longues alênes de fer embrasé ; et, l'ayant fait jeter sur des têts pointus, il l'y fit fouetter avec une cruauté inouïe ; puis il lui fit chausser des bottes de bronze que l'on avait fait rougir dans le feu, s'efforçant ainsi par la rigueur de ces tourments de surmonter sa constance. Mais Dieu, qui ne s'éloigne jamais de ses élus, consola son serviteur au milieu de ses supplices, lui faisant entendre une voix du ciel qui l'encourageait, et qui lui promettait la récompense de ses travaux après l'entière victoire : le saint Martyr, reprenant de nouvelles forces et faisant paraître dans ses yeux les douces consolations qui abondaient en son âme, dit à l'empereur : « Je vous ferai bientôt voir que c'est une pure folie et une vaine pensée de religion qui vous fait adorer ces fausses divinités, et blasphémer le saint nom de Jésus-Christ ».
C'était mettre de l'huile dans le feu, et irriter de plus en plus la colère de Maximien ; il commanda donc que le saint Martyr fût attaché sur une roue ; et que, pendant qu'elle tournerait sans cesse, on lui brûlât peu à peu tout le corps avec des flambeaux ardents. Les bourreaux étaient habiles à exécuter ces ordres ; mais lorsqu'ils pensaient réduire son corps en pièces et en cendres, ils furent eux-mêmes renversés par terre ; et, leurs instruments leur tombant des mains, ils demeurèrent comme paralysés. Maximien les stimula par des sarcasmes et des menaces ; ils lui répondirent qu'ils ne manquaient pas de courage pour lui obéir, mais qu'ils ne le pouvaient pas, parce que trois personnages pleins de majesté, et tout éclatants de lumière, assistaient le Martyr, et le protégeaient contre leurs violences. Anthime, de son côté, tout rempli de joie et de consolation, chantait au milieu de ses tourments, et rendait mille louanges à Dieu pour les victoires qu'il lui faisait remporter.
L'empereur, vaincu par la constance du Martyr, fut contraint de le faire détacher de la roue et de le renvoyer en prison chargé et presqu'accablé de chaînes. Mais il arriva qu'au milieu du chemin elles se brisèrent miraculeusement, et s'ôtèrent d'elles-mêmes de ses pieds et de ses mains, ce qui donna une telle épouvante aux archers qui le conduisaient, qu'ils tombèrent par terre, tout saisis et tremblants de frayeur. Cependant, ils furent relevés par Anthime, qui les prit par la main, et leur commanda de continuer à remplir leur charge. Il rentra donc en prison avec une joie que l'on ne peut exprimer. Les criminels, qui y étaient en grand nombre, reçurent tant de consolations de sa présence, et furent si touchés de ses saints entretiens, qu'ils se convertirent tous à la foi catholique, et reçurent le sacrement du Baptême. Maximien, qui se voyait vaincu de quelque côté qu'il se tournât, fit encore venir le Martyr devant lui ; et, changeant ses moyens d'attaque, lui promit de grandes faveurs, et même l'office de souverain prêtre des dieux, s'il voulait leur offrir de l'encens. Mais Anthime, se moquant de ses offres, lui dit fort généreusement : « Je suis prêtre du grand et souverain pontife Jésus-Christ, à qui je m'offre moi-même en sacrifice. Pour ce qui est de vos dieux et de leurs dignités, dont vous me parlez, ce n'est qu'une moquerie et une pure folie ». L'empereur, ne pouvant plus supporter ces mépris, commanda enfin qu'il eût la tête tranchée. Anthime acheva ainsi son glorieux martyre et ne cessa de vaincre qu'en cessant de vivre, le 27 avril, l'an de Notre-Seigneur 303.
## COUP D'ŒIL SUR LA DIXIÈME ET DERNIÈRE PERSÉCUTION GÉNÉRALE.
L'empereur Numérien, fils de Carus, ayant été massacré en 284, l'armée qui était à Chalcédoine revêtit Dioclétien de la pourpre. Dioclétien était un soldat de fortune, né dans la Dalmatie, de parents d'une basse extraction. Il avait pris de bonne heure le parti des armes, et s'était élevé par degrés aux premiers honneurs militaires. L'année suivante, le nouvel empereur défit Carin, autre fils de Carus, qui régnait en Occident. Cette victoire ne calma pas toutes ses inquiétudes. D'un côté, il craignait de succomber sous le poids des affaires ; de l'autre, il se défiait de la fidélité de ses troupes, et surtout des gardes prétoriennes, qui, depuis près de trois cents ans, étaient en possession de disposer de l'empire et d'ôter la vie à leurs maîtres. Considérant d'ailleurs qu'il n'avait point d'enfant mâle, il résolut de se donner un collègue. Son choix tomba sur Maximien-Hercule, en qui il avait une confiance entière, et en qui il connaissait une grande capacité pour le métier de la guerre. La famille de Maximien-Hercule était fort obscure. Il naquit dans un village voisin de Sirmium, en Pannonie. Il était d'un caractère cruel et livré à toutes sortes de vices. Il dut son élévation à ses talents militaires.
Ces deux princes, alarmés du péril qui menaçait l'empire de toutes parts, et désespérant de pouvoir faire face à tous leurs ennemis, nommèrent chacun un César qui pût les aider à défendre leurs états respectifs. Ils voulurent aussi par là se donner chacun un successeur. Dioclétien nomma Maximien-Galère pour l'Orient, et Maximien-Hercule nomma Constance-Chlore pour l'Occident. Maximien-Galère était un paysan de la Dacie, qui entra dans les armées romaines. Tout en lui annonçait un naturel barbare et féroce. Son regard, sa voix, son maintien avaient quelque chose d'effrayant. Il était, outre cela, zélé pour l'idolâtrie jusqu'au fanatisme. Constance-Chlore était d'une famille illustre, et réunissait en sa personne toutes les qualités qui font un grand prince.
Dioclétien n'inquiéta point les chrétiens pendant les premières années de son règne. Cela n'empêcha pas qu'il y en eût plusieurs de martyrisés en vertu des anciens édits qui n'avaient point été révoqués. Pour Galère, il leur fit ressentir bientôt dans toutes les provinces de sa dépendance les effets de la haine implacable qu'il leur portait. Il tâchait en même temps d'engager Dioclétien à entrer dans ses sentiments. Il renouvela ses efforts pendant l'hiver de l'année 302, qu'il passa à Nicomédie.
Cependant Dioclétien ne se laissait point encore gagner : il évitait d'en venir aux extrémités, de peur que l'effusion du sang chrétien ne troublât le repos de l'empire. Enfin, on consulta l'oracle d'Apollon à Milet. La réponse, dit Lactance, fut telle qu'un ennemi de la religion chrétienne pouvait l'attendre. Le même auteur rapporte dans deux endroits un autre incident qui ne contribua pas à adoucir Dioclétien contre les adorateurs de Jésus-Christ. Ce prince, étant à Antioche en 302, immola quantité de victimes pour trouver dans leurs entrailles la connaissance de l'avenir. Quelques officiers chrétiens qui étaient auprès de sa personne formèrent sur leur front le signe de la croix. Les aruspices confondus ne trouvant point dans les entrailles des victimes ce qu'ils y cherchaient, en offrirent de nouvelles, sous prétexte que les dieux n'étaient point encore suffisamment apaisés ; mais ils ne réussirent pas plus que la première fois. Celui qui présidait à la cérémonie s'écria tout-à-coup qu'on ne devait point s'étonner de ce qui arrivait. « Il y a ici », dit-il, « des profanes qui nous troublent dans nos sacrifices ». Par ces profanes, il entendait les chrétiens. L'empereur irrité ordonna sur-le-champ que tous les chrétiens qui étaient présents, ainsi que tous ceux qui tenaient à la cour, eussent à sacrifier aux dieux. « Je veux », ajouta-t-il, « que ceux qui refusèrent d'obéir soient battus de verges ». Il envoya aussi des ordres aux commandants des troupes pour qu'ils cassassent les soldats qui ne sacrifieraient pas.
Une autre chose confirma Dioclétien dans ses sentiments de haine contre le christianisme, quoiqu'elle dût naturellement produire un effet tout contraire : elle est rapportée par Constantin le Grand dans un édit qu'il adressa à tout l'empire. Voici comment parle ce prince : « On dit qu'Apollon déclara, par une voix sortie du fond d'une caverne, que des justes qui vivaient sur la terre l'empêchaient de dire la vérité, et qu'ils étaient cause des fausses prédictions qu'il faisait. Dioclétien laissa croître ses cheveux pour marquer sa douleur, et déplora le triste sort des hommes qui n'avaient plus d'oracles. Je vous en prends à témoin, bien du ciel ! Vous savez qu'étant encore jeune, j'entendis ce malheureux empereur demander à un de ses gardes « qui étaient ces justes qui vivaient sur la terre ? » et qu'un prêtre païen qui était présent lui répondit que c'étaient les chrétiens. Ayant écouté cette réponse avec beaucoup de joie, il tira contre l'innocence l'épée qui ne devait être employée que contre le crime ; et, si l'on peut parler ainsi, il écrivit avec la pointe de son épée des édits sanglants contre les chrétiens, et ordonna aux juges de se servir de toute l'adresse de leur esprit pour inventer de nouveaux supplices ».
On choisit, pour ouvrir la persécution, le vingt-troisième jour de février, auquel les païens célébraient la fête de leur dieu Terme. On ne se battait de rien moins que d'anéantir notre sainte religion. Dès le matin, le préfet, accompagné de plusieurs officiers, se rendit à l'église des chrétiens. Il en força les portes, se saisit des livres de l'Écriture qu'il y trouva et les fit brûler : tout le reste fut abandonné au pillage. Dioclétien et Galère voyaient d'un balcon tout ce qui se passait, car l'église étant placée sur une éminence, on la voyait du palais. Ils délibérèrent longtemps s'ils ordonneraient que l'on mît le feu à l'église. Dioclétien, qui craignait que les flammes ne se communiquassent à d'autres bâtiments de la ville, fut d'avis qu'on se contentât de l'abattre. On y envoya donc un corps considérable de prétoriens, qui la démolirent en fort peu de temps.
Le lendemain, on publia un édit par lequel il était ordonné d'abattre toutes les églises et de brûler nos saintes Écritures. Il y était dit aussi que l'on ferait subir la question à tous les chrétiens, de quelque rang qu'ils fussent ; qu'ils seraient inhabiles à posséder les charges et les dignités ; que l'on recevrait toutes les actions intentées contre eux ; qu'eux, au contraire, ne seraient point recevables à demander justice pour violence, pour adultère, etc. ; qu'ils seraient enfin déchus de tous les droits attachés à la qualité de sujet de l'empire.
Cet édit n'eut pas plus tôt été affiché, qu'un chrétien fort considérable par sa place l'arracha et le mit en pièces. Son zèle, que Lactance condamne comme indiscret, venait, selon Eusèbe, d'un principe divin. Ce dernier auteur ne considérait que l'intention. Le chrétien fut arrêté et condamné à diverses tortures ; on l'étendit ensuite sur un gril ardent, où il consomma son sacrifice. Il montra durant son supplice une patience admirable.
Ce premier édit fut bientôt suivi d'un second. Il y était ordonné d'arrêter les évêques, de les charger de chaînes et de les obliger, à force de tourments, de sacrifier aux idoles. On croit que saint Anthime fut arrêté en cette occasion. Quoi qu'il en soit, la ville de Nicomédie fut alors inondée du sang chrétien.
La haine que Galère portait aux disciples de Jésus-Christ n'était point encore satisfaite. Il s'avisa, pour engager Dioclétien à les traiter avec encore plus de rigueur, d'un moyen qui décèle toute la barbarie de son caractère. Il fit mettre le feu au palais impérial par ses créatures. Les idolâtres accusèrent aussitôt les chrétiens d'être les auteurs de l'incendie, et se livrèrent aux plus violents transports de rage contre eux. C'était ce que Galère avait prévu ; c'était là l'objet de ses désirs. On disait que les chrétiens, alliés avec quelques eunuques, avaient attenté à la vie des deux princes et qu'ils avaient pensé les brûler tout vifs dans leur propre palais. Dioclétien ajouta foi à ces bruits. Il fit donner en sa présence une cruelle question à tous ceux qui composaient sa maison, pour découvrir les incendiaires ; mais on ne put les connaître, parce qu'on n'informa point contre les gens de Galère.
Quinze jours après, on mit le feu une seconde fois au palais. On ne découvrit point non plus l'auteur de l'embrasement, qui était toujours Galère. Ce prince partit le jour même de la ville de Nicomédie, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. À l'entendre, il n'en agissait de la sorte que pour n'être pas brûlé par les chrétiens. Le palais fut peu endommagé, parce qu'on en éteignit le feu presque sur-le-champ. On rendit encore les chrétiens responsables du second incendie.
Dès lors la fureur de Dioclétien ne connut plus de bornes ; les malheureux chrétiens en ressentirent tout le poids. Les plus affreux supplices étaient le partage de ceux qui refusaient d'adorer les idoles. Valérie, fille de l'empereur, qui avait épousé Galère, et Prisca, sa femme, toutes deux chrétiennes, se virent dans l'alternative de souffrir une mort cruelle ou de sacrifier. Elles eurent l'une et l'autre la lâcheté d'apostasier ; mais Dieu les en punit d'une manière terrible. Leur vie ne fut plus qu'un tissu de malheurs, après quoi elles eurent publiquement la tête tranchée, par l'ordre de Licinius, car en 313 il fit périr toute la famille de Dioclétien et toute celle de Maximien-Galère.
Les plus puissants des eunuques, qui jusqu'alors avaient été les maîtres du palais et les conseillers de l'empereur, devinrent les premières victimes de la persécution. Ils aimèrent mieux périr au milieu des supplices que de trahir leur religion. Les principaux d'entre eux furent saint Pierre, saint Gorgone, saint Dorothée, saint Inde, saint Migdone, etc.
Du palais, la persécution s'étendit sur l'église de Nicomédie, dont saint Anthime était évêque. Ce Saint eut la tête tranchée. Il fut accompagné dans son triomphe par les prêtres et par les autres ministres de son église, qui moururent pour la foi, avec tous ceux qui appartenaient à la famille.
Nous avons dit dans les Actes de saint Anthime que le diocèse de Nicomédie fournit vingt mille victimes à cette affreuse boucherie. Ce chiffre de vingt mille martyrs réparti sur tout le diocèse de Nicomédie n'a rien d'exagéré, si l'on songe que Galère tua huit mille chrétiens dans une seule ville de Phrygie, dont les magistrats et tous les habitants étaient chrétiens ! Pour aller plus vite en besogne, il fit mettre le feu aux quatre coins de la ville et la fit saccager par ses soldats. Nous avons vu de nos jours (1870) les Prussiens et leurs satellites renouveler un semblable procédé contre les paisibles habitants de villes et de villages, pour lesquels c'était un crime d'être français, comme c'en était un sous Galère de se dire et d'être chrétien.
Les simples fidèles ne furent pas plus épargnés que les ecclésiastiques. Il y avait des juges dans les temples pour condamner à mort tous ceux qui refuseraient de sacrifier. On inventait, pour les tourmenter, de nouveaux genres de supplices. On dressa des autels dans toutes les cours de justice ; et personne n'était admis à réclamer la protection des lois, qu'il n'eût auparavant abjuré la religion chrétienne. On ne souffrait point, dit Eusèbe, que le peuple vendît ou achetât, qu'il emportât de l'eau dans sa maison, qu'il fît moudre le blé, qu'il traitât aucune sorte d'affaire, à moins qu'il n'offrît de l'encens à certaines idoles placées aux coins des rues, aux fontaines publiques, dans les marchés, etc. Mais toutes les tortures furent inutiles, si l'on cherchait vainement des expressions assez énergiques pour représenter le courage avec lequel une multitude innombrable de chrétiens sacrifièrent leur vie pour Jésus-Christ. On brûlait par troupes des personnes de tout âge et de tout sexe. Plusieurs furent décapités, et d'autres précipités dans la mer. Le Martyrologe romain fait mémoire, sous le 27 avril, de ceux qui souffrirent en cette occasion.
De Nicomédie la persécution passa dans toutes les provinces de l'empire. Les édits se succédaient les uns aux autres. Le quatrième parut au commencement de l'année 304 : il ordonnait de mettre à mort tous les chrétiens, quels qu'ils fussent, s'ils persistaient dans leur religion. Les gouverneurs, dit Lactance, regardaient comme une grande gloire de triompher de la constance d'un chrétien ; aussi employaient-ils toutes les tortures que pouvait imaginer la cruauté la plus raffinée. Le sang des fidèles ruisselait de toutes parts. Cependant on avait dépêché des courriers à l'empereur Maximien-Hercule et au césar Constance, pour leur porter les nouveaux décrets. Le vieux Maximien les accueillit avec joie : ils étaient depuis longtemps l'objet de ses désirs. Constance-Chlore, après en avoir pris connaissance, fit appeler tous les officiers chrétiens de son palais et leur proposa la double alternative, ou de demeurer dans leurs charges s'ils sacrifiaient aux idoles, ou s'ils refusaient, d'être bannis de sa présence et de perdre ses bonnes grâces. Quelques-uns, préférant les intérêts de ce monde à leur religion, déclarèrent qu'ils étaient prêts à sacrifier. Les autres demeurèrent inébranlables dans leur foi. La surprise des uns et des autres fut au comble, quand ils entendirent Constance leur déclarer qu'il tenait les apostats pour des lâches ; que, n'espérant pas les trouver plus fidèles à leur prince qu'à leur Dieu, il les éloignait pour jamais de son service : il retint au contraire les autres près de sa personne, leur confia sa garde particulière, et les traita comme les plus dévoués de ses serviteurs.
Les Gaules qui relevaient de Constance-Chlore échappèrent à la persécution générale : comme si Dieu se fût contenté des martyrs que Maximien-Hercule y avait semés sur son passage, seize ans auparavant (287), pendant que le reste de l'Église était en paix. Toutefois Constance, pour ne pas irriter les autres empereurs en se jouant trop ouvertement de leurs décrets, laissa abattre dans les Gaules les églises matérielles, « considérant », dit Lactance, « qu'après l'orage elles pourraient être rebâties ». La persécution s'étendit donc en un moment des bords du Tibre aux extrémités de l'empire, les Gaules exceptées. Constance Chlore ne put écarter l'orage de la Grande-Bretagne où il commandait.
C'en était fait de notre religion si son origine eût été humaine ; mais Dieu, qui veillait sur son Église, se servit, pour l'étendre, des moyens mêmes que les hommes employaient pour la détruire. Ceux qui s'étaient le plus déchaînés contre elle, subirent la peine que méritaient leur injustice et leur cruauté.
Les auteurs des premières persécutions générales éprouvèrent aussi visiblement les effets de la colère du ciel. C'est ce qu'on peut voir dans l'excellent traité de Lactance, intitulé : *De la mort des persécuteurs*. Ainsi, tandis que les martyrs gagnaient des couronnes immortelles, leurs ennemis souffraient dès cette vie les châtiments dus à leurs crimes.
Il est bien glorieux pour la religion chrétienne, disait autrefois Tertullien, que le premier empereur qui a tiré le glaive contre elle ait été Néron, l'ennemi déclaré de toute vertu. Réduit au désespoir, quatre ans après qu'il eut commencé à persécuter les chrétiens, c'est-à-dire en 64, il voulut se donner la mort, mais il n'acheva son crime qu'à l'aide d'Epaphrodite, son secrétaire. Il mourut détesté de l'empire et de tout le genre humain, à cause de ses cruautés et de ses abominations.
Domitien, qui persécutait l'Église en 95, fut massacré l'année suivante par ses propres domestiques. Trajan, Adrien, Tite, Antonin et Marc-Aurèle ne périrent point de mort violente ; mais ils ne donnèrent point d'édits contre les chrétiens, et leur crime consista à ne point empêcher les persécutions ou à les tolérer.
Sévère, qui devint persécuteur en 202, tomba dans toutes sortes de malheurs. Il mourut de chagrin, laissant un fils qui avait voulu lui ôter la vie et qui tua depuis son propre frère. Toute sa famille périt misérablement.
Deccius périt dans un marais en allant combattre les Goths, après un règne fort court. Gallus fut tué un an après qu'il eut allumé le feu de la persécution. Valérien, Aurélien et Maximien l'eurent une mort violente.
Dioclétien devint malheureux en devenant persécuteur des chrétiens. Intimidé par la puissance et les menaces de Galère, il abdiqua l'empire à Nicomédie, le 1er avril 304. Maximien-Hercule fit la même chose à Milan. Le premier alla mener une vie privée en Dalmatie, près de Salone (aujourd'hui Spalato), où l'on montre encore les ruines de son palais. Maximien-Hercule l'exhortant à reprendre la pourpre, il lui répondit : « Si vous aviez vu les herbes que j'ai plantées de mes mains à Salone, vous ne me parleriez point de l'empire ». Cette réponse, en apparence philosophique, ne venait que d'un fonds de lâcheté et de timidité. Dioclétien eut la douleur de voir sa femme et sa fille condamnées à mort par Licinius, et la religion chrétienne protégée par les lois en 313. Constantin et Licinius lui écrivirent une lettre menaçante, dans laquelle ils l'accusaient de favoriser le parti de Maxence et de Maximin. Enfin, ce malheureux prince, réduit au désespoir, termina par le poison une vie qui lui était à charge. C'est du moins ainsi qu'Aurélius Victor raconte sa mort. Le récit de Lactance est différent. Dioclétien, selon cet auteur, fut vivement frappé du mépris général où il était tombé ; il éprouvait des agitations continues, et ne voulait ni manger ni dormir. On l'entendait gémir et soupirer sans cesse. Ses yeux étaient souvent baignés de larmes ; et de désespoir il se roulait, tantôt sur son lit, tantôt sur la terre. Il périt ainsi par la faim, la mélancolie et le chagrin. Sa mort arriva en 318.
Maximien-Hercule voulut par trois fois reprendre la pourpre, et même l'arracher à Maxence, son propre fils. Tous ses efforts ayant été inutiles, il se pendit de désespoir en 319. Maxence, Galère et Maximien Daza périrent aussi misérablement.
Maximien-Galère fut attaqué d'une horrible maladie. La pourriture et les vers se mirent à son corps. Il exhalait une odeur si infecte que ses propres serviteurs ne pouvaient la supporter. Voir Eusèbe, *Hist.*, I. 8, c. 16.
Maxence, ayant été défait par Constantin, tomba dans le Tibre et s'y noya. Maximien II, vaincu par Licinius, se vit obligé de révoquer les édits qu'il avait portés contre les Chrétiens, et mourut dans des douleurs affreuses. Voici comment la chose arriva. Pendant que son armée était rangée en bataille, il se tint lâchement caché dans son palais. La victoire s'étant déclarée pour Licinius, il s'enfuit à Tarse ; et comme il ne trouvait aucune retraite assurée, il éprouva toutes les agitations que peut causer une vive crainte de la mort. Une plaie horrible lui couvrit en même temps tout le corps. Dans les redoublements de la douleur, il se roulait par terre comme un furieux. Épuisé par de longs jeûnes, son corps n'offrait plus que la forme d'un squelette hideux. Il perdit l'usage de la vue, et les yeux lui sortirent de la tête. Il vivait cependant toujours et faisait l'aveu de ses crimes. Inutilement il appelait la mort à son secours ; elle ne vint terminer ses maux que quand il eut reconnu qu'il méritait tout ce qu'il souffrait pour avoir si cruellement traité Jésus-Christ dans la personne de ses disciples. Voir Eusèbe, *Hist.*, I, IX, c. 10. Cet auteur ajoute que les gouverneurs des provinces qui avaient servi la rage de Maximin contre les chrétiens furent tous mis à mort. Il nomme Picence, Culcien, Théoctène, Urbin, Firmilien, etc.
Licinius était un prince aussi cruel qu'ignorant. Il ne savait ni lire, ni écrire son nom ; ennemi déclaré des gens de lettres, il en fit mettre plusieurs à mort. Il favorisa quelque temps le christianisme pour faire sa cour à Constantin, et l'on a même prétendu qu'il avait eu dessein de l'embrasser ; mais à la fin il leva le masque et persécutait l'Église. Constantin l'ayant défait, le condamna à mort en 323. Voir M. Jortin, t. III, et Tillemont, *Hist. des Empereurs*.
Le récit du martyre de saint Anthime est tiré d'un manuscrit grec, et reproduit par les Bollandistes. Le tableau de la dixième persécution est tiré de Lactance, *L. de mort. persecut.*, et d'Eusèbe, *Hist.*, I, VIII, c. 4, 6. Voir Tillemont, t. v.
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## SAINTE ZITE, VIERGE
Elle réduisit son corps en servitude pour étouffer ses révoltes ; mais la vertueuse fille sortit triomphante de toutes ces tentations.
Les flammes de la charité que la communion fréquente allumait au dedans de son âme se répandaient au dehors sur les pauvres. Elle saisissait toutes les occasions de leur rendre les services qui étaient en son pouvoir, et Dieu récompensa souvent par des miracles éclatants les actions de sa servante. Il y eut alors une famine et sainte Zite, touchée de la misère de tous ceux qui venaient frapper à la porte de son maître, se mit sans réfléchir à leur distribuer des fèves qu'elle allait puiser dans un grand coffre, puis tout à coup en pensant qu'elle n'avait pas demandé à son maître la permission d'agir ainsi, elle fut saisie de crainte et pria Dieu d'écarter d'elle les conséquences de son action. Le seigneur Fatinelli voulut en ces jours faire mesurer ce qu'il possédait de fèves. Sainte Zite épouvantée se cachait derrière sa maîtresse tout en s'étonnant que le maître ne dit rien. Les coffres étaient pleins comme auparavant. Sainte Zite remercia le Seigneur de sa générosité. Dieu ne pouvait rien refuser à sa servante, il suppléait même à ce qu'elle oubliait parfois de faire, absorbée qu'elle était par la prière. Un jour qu'elle était restée longtemps à l'église, elle s'aperçut avec terreur que le soleil était déjà haut sur l'horizon : or, elle devait pétrir ce jour-là et faire cuire le pain ; elle s'attendait à des reproches, mais les anges avaient fait sa besogne, elle trouva le pain prêt à mettre au four, et reconnut à la suave odeur qu'il exhalait, les ouvriers qui l'avaient fait. Un pèlerin brûlé de la soif et de la chaleur, lui demanda un jour l'aumône. N'ayant absolument rien, elle ne savait que faire ; tout à coup elle lui dit d'attendre un instant, alla puiser de l'eau dans un vase, la lui apporte et fait dessus le signe de la croix. Le pèlerin, en ayant goûté, en but à longs traits : cette eau se trouvait changée en un vin délicieux. La nourriture qu'on lui assignait à la maison, elle y touchait rarement, mais réservait le tout pour quelque pauvre ou pour quelque malade. Elle avait un lit convenable, mais c'était pour y réchauffer les pauvres ; pour elle, sa couche ordinaire était la terre ou une planche. Toutes les misères, corporelles ou spirituelles, excitaient en elle une tendre commisération. C'était l'usage, quand les magistrats devaient condamner à mort un criminel, de l'annoncer par le son des cloches. À ce signal la pauvre servante se mettait en prières avec larmes pendant trois ou quatre jours, quelquefois jusqu'à sept, pour obtenir au malheureux le salut de son âme. Cette commisération pour les condamnés à mort, elle la montra encore du haut du ciel. Un paysan du royaume de Naples, ayant été pendu pour un vol dont il était innocent, elle vint le dégager après l'exécution.
Douce, humble, soumise envers tout le monde, Zite était d'un courage intrépide à l'égard des libertins. Un des domestiques ayant voulu attenter à sa pudeur, elle lui déchira le visage avec ses ongles. Pour conserver ce précieux trésor, elle joignit une prière presque continuelle au jeûne et à la mortification. Elle se levait à minuit, assistait à Matines dans l'église voisine de Saint-Fridien, y priait avec larmes pour elle et pour les autres.
Ces exercices de piété et de charité n'empêchaient point Zite de servir ses maîtres avec une ponctualité humble et affectueuse. Quand il leur arrivait de se fâcher contre elle ou d'autres personnes, elle se jetait à leurs pieds, quoiqu'il n'y eût pas de sa faute, et leur demandait humblement pardon. Cette humilité, jointe à ses autres vertus, leur inspira pour elle une religieuse vénération. Cependant ils ne lui avaient pas toujours rendu justice : on traita sa modestie de stupidité ; son exactitude à tous ses devoirs fut regardée comme le fruit d'un orgueil secret. La signora Fatinelli se laissa prévenir contre elle par les autres domestiques qui la détestaient ; son maître la honnissait au point qu'il ne pouvait la voir sans entrer dans de violents transports de fureur. Plus tard, quand ils eurent apprécié le trésor que possédait leur maison, ils lui confièrent le maniement de leurs affaires. Un mot de sa bouche suffisait pour calmer le signor Fatinelli dont l'humeur était fort emportée. Certes, la sainteté n'est pas toujours glorifiée en ce monde. Zite ne prévoyait pas que la sienne le serait : autrement elle n'eût pas été sainte. C'est pourquoi elle fut toujours également humble et soumise.
Une nuit de Noël, qu'il faisait extrêmement froid, Zite se disposait à se rendre à Matines. Son maître lui dit : « Comment cours-tu à l'église par un temps si froid, que nous pouvons à peine nous en défendre ici avec tous nos vêtements ? toi surtout, épuisée par le jeûne, vêtue si pauvrement, et qui vas t'asseoir sur un pavé de marbre ? Ou bien reste ici pour vaquer à tes saintes oraisons, ou bien prends sur tes épaules mon manteau à fourrures pour te garantir du froid ». Zite, ne voulant pas manquer à un office aussi solennel, s'en allait avec le manteau, lorsque le maître lui dit, comme pressentant ce qui allait arriver : « Prends garde, Zite, que tu ne laisses le manteau à un autre, de peur que, s'il est perdu, je n'en souffre du préjudice, et toi, de grosses fâcheries de ma part ». Elle lui répondit : « Ne craignez pas, monsieur, votre manteau vous sera bien gardé ». Entrée dans l'église, elle aperçut un pauvre demi-nu, qui murmurait tout bas, et qui grelottait de froid. Emue de compassion, Zite s'approche et lui dit : « Qu'avez-vous, mon frère, et de quoi vous plaignez-vous ? » Lui, la regardant d'un visage placide, étendit la main et toucha le manteau en question. Aussitôt Zite l'ôte de ses épaules, en revêt le pauvre et lui dit : « Tenez cette pelisse, mon frère, jusqu'à la fin de l'office, et vous me la rendrez ; n'allez nulle part, car je vous mènerai à la maison et vous chaufferai près du feu ». Cela dit, elle alla se mettre à l'endroit où elle priait d'ordinaire. Après l'office, et quand tout le monde fut sorti, elle chercha le pauvre partout, au dedans et au dehors de l'église, mais ne le trouva nulle part. Elle se disait en elle-même : « Où peut-il être allé ? Je crains que quelqu'un ne lui ait pris le manteau, et que, de honte, il n'ose se présenter à mes yeux. Il paraissait assez honnête, et je ne crois pas qu'il ait voulu attraper le manteau et s'enfuir ». C'est ainsi qu'elle excusait pieusement le pauvre. Mais enfin, ne l'ayant pu trouver, elle revenait un peu honteuse, espérant toujours néanmoins que Dieu apaiserait son maître, ou inspirerait au pauvre de rapporter le manteau. Quand elle fut de retour à la maison, le maître lui dit des paroles très-dures, lui fit de vifs reproches. Elle ne répondit rien, mais, lui recommandant d'espérer, elle lui raconta comment la chose s'était passée. Il entrevit bien comment la chose s'était passée, mais ne laissa pas de murmurer jusqu'au dîner. À la troisième heure, voilà sur l'escalier de la maison un pauvre qui charmait tous les spectateurs par sa bonne mine, et qui, portant le manteau dans ses bras, le rendit à Zite, en la remerciant du bien qu'elle lui avait fait. Le maître voyait et entendait le pauvre. Il commençait, ainsi que Zite, à lui adresser la parole, lorsqu'il disparut comme un éclair, laissant dans leurs cœurs une joie inconnue et ineffable, qui les ravit longtemps d'admiration.
On a cru que ce vieillard était un ange ; c'est pourquoi la porte de l'église où elle rencontra le pauvre au manteau a été depuis appelée la porte de l'Ange.
Chaque vendredi elle allait en pèlerinage à San-Angelo in Monte, à deux lieues de Lucques ; un jour qu'elle avait été retenue par les travaux de la maison plus que d'ordinaire, elle fut surprise par la nuit. Un cavalier qui suivait le même chemin lui prédit qu'elle périrait dans les précipices si elle continuait à marcher au milieu des ténèbres : mais quand il arriva, il fut bien saisi de trouver à la porte de l'église celle qu'il croyait avoir laissé loin derrière lui. Sainte Zite avait un grand amour pour sainte Marie-Madeleine et pour saint Jean l'Évangéliste ; une veille de fête de la première, elle voulut aller faire brûler un cierge devant son autel dans une église assez éloignée de Lucques. Elle arriva tard et trouva les portes fermées ; elle alluma son cierge, se mit à genoux et s'endormit. La nuit, un orage terrible s'éleva, la pluie tomba par torrents, et la Sainte reposait : quand elle se réveilla, les rues étaient couvertes d'eau, mais elle n'avait pas même été touchée par une goutte de pluie, et son cierge brûlait encore. Les portes alors s'ouvrirent devant elle, et quand le curé arriva pour dire la messe, il trouva la Sainte en prières dans cette église qui n'avait pas été ouverte depuis la veille au soir. Nous pourrions rapporter beaucoup de faits semblables, ils serviraient à prouver de plus en plus la protection toute particulière dont le ciel entourait sa servante. Ses dernières années se passèrent dans une prière et une extase presque continuelles. Elle mourut âgée de soixante ans, le 27 avril 1278, après avoir reçu les derniers Sacrements avec une ferveur extraordinaire : elle n'avait servi qu'un seul maître. Aussitôt qu'elle eut rendu le dernier soupir, une étoile brillante parut au-dessus de la maison où reposait son corps, et les enfants se mirent à crier dans les rues : la Sainte est morte, allons voir la Sainte dans la maison de Fatinelli. Toute la ville vint rendre hommage à la vertu de l'honorable servante que Dieu venait de glorifier en la rappelant à lui.
Les miracles se multiplièrent tellement au tombeau de sainte Zite, que, quatre ans après sa mort, l'évêque permettait qu'on l'honorât d'un culte public. Ce culte s'est rapidement répandu et dans sa patrie et dans toute l'Europe. Le cercueil de sainte Zite fut ouvert par trois fois différentes en 1446, 1581, 1652, et on trouva le corps qu'il renfermait parfaitement intact ; il était encore en 1841 dans un état parfait de conservation, tel que les Bollandistes le décrivaient dans les Acta Sanctorum au XVIIe siècle : il est enchâssé et gardé avec beaucoup de respect dans l'église Saint-Fridien. En 1696, Innocent XII a consacré le culte qu'on rendait à sainte Zite et publié un décret de béatification.
On lui donne pour attributs un trousseau de clefs suspendu à sa ceinture et une cruche : les clefs rappellent qu'elle fut investie de la confiance de ses maîtres après avoir été l'objet de leurs mauvais traitements, et la cruche, le miracle qu'elle fit de changer l'eau en vin au bénéfice des pauvres. — On montre encore à Lucques le puits où elle prit de l'eau pour faire ce miracle. — On l'a aussi représentée debout devant les portes de la ville, et la sainte Vierge venant lui ouvrir le guichet. La miséricordieuse Marie dut rendre ce service à sa servante un soir que celle-ci s'était attardée à ses bonnes œuvres. Une bonne vieille gravure allemande, que nous avons sous les yeux, la représente sous les traits d'une jeune fille accorte, revêtant le vieillard de la pelisse de son maître.
Sainte Zite est la patronne de Lucques ; elle l'était aussi de toute la république de ce nom, quand elle existait.
Les servantes et les femmes de charge l'invoquent comme leur modèle et leur particulière protectrice.
De la chaumière du mont Sagrati, qui avait abrité le berceau de l'humble Sainte, on a fait une chapelle qui lui est dédiée.
On a recueilli plusieurs maximes spirituelles de sainte Zite : en voici deux qui, tout en exprimant des vérités connues, les mettent parfaitement en relief : « Une servante paresseuse », disait-elle, « ne doit pas être appelée pieuse ; une personne de notre condition, qui affecte d'être pieuse, sans être essentiellement laborieuse, n'a qu'une fausse piété ».
« Travailler, c'est prier », disait-elle encore souvent.
Terminons par cet éloge de l'un de ses historiens : « Zite avait la piété des Saints, qui ne se contente pas de quelques pratiques extérieures, mais qui pénètre les profondeurs de l'âme. Elle n'était pas de celles qui sont plus promptes à prier qu'à pardonner ; à aller à l'église, qu'à vaquer aux devoirs de leur état ; à donner une aumône qu'à réprimer leur langue ou à dompter leurs passions ».
Stolz, Rohrbacher, et autres hagiographes.