Saint Dominique de Sora
Fondateur de monastères
Résumé
Saint Dominique de Sora était un fondateur de monastères né à Foligno au XIe siècle. Connu pour ses miracles et son don de claire vue, il mourut en 1031 près de Sora à l'âge de 80 ans. Il est particulièrement invoqué dans les Abruzzes contre les serpents et les fièvres.
Biographie
SAINT DOMINIQUE, DE SORA (1031).
Voici ce que Léon, cardinal d'Ostie, dans ses chroniques, écrit sur ce Saint :
« Cette année, 1031, le bienheureux Dominique, auteur d'innombrables miracles, fondateur de beaucoup de monastères, émigra vers le Seigneur, auprès de Sora, ville de la Campanie, à l'âge de presque quatre-vingts ans, et fut enseveli dans le monastère voisin de Sora, lequel porte maintenant son nom ».
On raconte de ce Saint le très-caractéristique miracle suivant : Quelqu'un lui avait envoyé des poissons.
Chemin faisant, le domestique chargé de la commission en cacha une partie sous un arbre. Le Saint, qui avait le don de claire vue, recommanda au domestique de ne pas oublier à son retour ce qu'il avait caché. Le trouble de celui-ci se changea en terreur quand, au lieu de poissons, il ne trouva dans sa cachette que de hideux serpents. Celui-là en fut quitte pour la peur. Mais un autre serviteur infidèle qui avait changé en eau le vin destiné au serviteur de Dieu, dut se soumettre à une rigoureuse pénitence.
Le miracle des poissons changés en serpents est rappelé dans les images du Saint. La dévotion populaire dans les Abruzzes l'invoque contre ces reptiles et contre les fièvres.
Sa vie a été écrite par le cardinal Albéric. Il était né à Foligno. Voir AA. SS., t. III de janvier, p. 56, nouv. éd.
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## LE B. GAUTHIER, FRANCISCAIN ET ÉVÊQUE DE POITIERS (1307).
Le B. Gauthier était né à Bruges. Docteur en théologie, il était provincial de l'Ordre à Tours, lorsque malgré lui il fut élevé sur le siège épiscopal de Poitiers. Ayant eu des difficultés avec Bertrand des Goths, évêque de Bordeaux, celui-ci déposa son adversaire lorsqu'il fut devenu Pape sous le nom de Clément V. En mourant, le B. Gauthier écrivit un billet dans lequel il en appelait du jugement du Pape au tribunal de Dieu : Clément V étant venu à Poitiers, voulut voir ce billet et fit pour cela ouvrir le tombeau : sept ans après, il allait rendre compte à Dieu. Pour récompenser la sainteté de Gauthier sur la terre, le Seigneur avait opéré de nombreux miracles en sa faveur : on raconte que souvent une colombe planait sur sa tête et que même cette colombe fut enterrée avec lui. Un jour qu'il avait contracté une dette énorme pour vêtir les pauvres, un inconnu que l'on croit avoir été un ange, prit la forme du père procureur et acquitta la dette, à l'insu de ce dernier.
Le B. Gauthier était un excellent prédicateur : il était très-versé dans la connaissance de la sainte Écriture et possédait à fond la dialectique.
Son tombeau à Poitiers fut longtemps visité par les pèlerins.
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## XXIIIe JOUR DE JANVIER
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## MARTYROLOGIE ROMAIN.
A Barcelone, la fête de saint RAYMOND DE PENNAFORT; sa naissance au ciel est mentionnée le 7 janvier. 1275. — A Rome, sainte Émérentienne, vierge et martyre, qui, étant encore catéchumène, fut lapidée par les païens, pendant qu'elle priait au tombeau de sainte Agnès dont elle avait été la sœur de lait. — A Philippes, en Macédoine, saint PARMÉNAS, un des sept premiers diacres. Tandis que, s'abandonnant à la grâce de Dieu, il s'acquittait avec une foi entière du devoir de la prédication que ses frères lui avaient imposé, il gagna, sous Trajan, la couronne de martyre. 11e s.
MARTYROLOGES. 551
— A Césarée, en Mauritanie, les saints martyrs Sévérien et Aquila, son épouse, qui furent consumés dans les flammes. — A Antinoë, ville d'Égypte, saint Ascias, martyr, qui, après divers tourments, fut précipité dans la rivière, où il rendit sa précieuse âme à Dieu. IVe s. — A Ancyre, en Galatie, saint CLÉMENT, évêque, qui, après avoir été plusieurs fois tourmenté, consomma enfin son martyre sous Dioclétien. Règne de Dioclétien. IVe s. — Au même lieu, saint Agathroge, qui souffrit le même jour sous le gouverneur Lucius. IVe s. — A Alexandrie, saint JEAN L'ACHONIER, évêque de cette ville, très-célèbre pour sa compassion envers les pauvres. 619. — A Tolède, saint ILDEFONSE, évêque, qui, pour prix de la rare intégrité de sa vie, et de la défense qu'il fit de la virginité de la Mère de Dieu, que les hérétiques attaquaient, reçut d'elle une robe éclatante de blancheur, et, devenu célèbre par sa sainteté, fut appelé dans la demeure céleste. 609. — Dans la province de Valérie (Abruzzes-citérieure), saint Martyr, solitaire, dont le pape saint Grégoire fait mention. VIe s.
## MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ.
La fête des Sponsalles de la sainte Vierge avec saint Joseph. — A Besançon, saint MAINBOUF, Irlandais, massacré par des voleurs, près d'un lieu nommé Dampierre, au diocèse de Besançon. Son corps est honoré à Montbéliard. Vers 480. — A Langres, le décès de saint Urbain, évêque de cette ville, dont les reliques étaient à Saint-Rénigne de Dijon. — A Romans, en Dauphiné, saint BARNARD, qui, d'abbé d'Ambronay, fut fait évêque de Vienne. 842. — En Anjou, saint Machaire des Mauges, abbé et apôtre du Bocage. Ve s.
## MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEUX.
Martyrologe de l'Ordre de Saint-Basile. — A Jérusalem, les fiançailles de la bienheureuse Vierge Marie avec saint Joseph.
Martyrologe des Chausseurs réguliers. — A Tolède, saint Ildefonse ou Alfonse, d'abord clerc régulier et chargé de la direction du monastère d'Agaly, et bientôt après évêque de cette ville, qui etc., comme au romain.
Martyrologe de l'Ordre de Saint-Benoît, des Camaldules et de la Congrégation de Vallambreuse. — A Jérusalem, les fiançailles de la bienheureuse Vierge Marie. — A Tolède, saint Ildefonse, évêque... comme au romain.
Martyrologe de l'Ordre de Cîteaux. — A Jérusalem, les fiançailles de la bienheureuse Vierge Marie avec le patriarche saint Joseph.
Martyrologe de l'Ordre des Frères Prêcheurs. — A Barcelone, en Espagne, saint Raymond de Pennefort, confesseur, troisième général de l'Ordre des Prêcheurs, remarquable par sa doctrine, sa sainteté et la gloire des miracles, fondateur de l'Ordre de la bienheureuse Vierge Marie de la Merci, pour la rédemption des captifs. Jacques, roi d'Aragon, institua par son conseil le saint office de l'inquisition dans son royaume. Il traversa la mer depuis l'île Majorque jusqu'à Barcelone, soutenu et poussé miraculeusement sur les flots, après avoir étendu son manteau sur les eaux. Il entra dans son monastère, les portes closes ; il ressuscita, dit-on, quarante morts. Presque centenaire, il s'envola dans la gloire céleste le jour même de l'Épiphanie. Son tombeau produit, sans que la matière s'épuise et par un perpétuel miracle, une poussière très-menue qui sert à guérir les langueurs. Il fut mis au rang des Saints par Clément VIII.
*Martyrologe Romano-Séraphique et Séraphique.* — A Jérusalem, les fiançailles de la Sainte Vierge Marie avec le patriarche saint Joseph.
De même chez les Carmes Chaussés et Déchaussés.
## ADDITIONS FAITES D'APRÈS LES BOLLANDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES.
En Grèce, la mémoire du sixième Concile monophysite, tenu contre les Monothélites. — A Foligno, sainte Messaline, vierge et martyre ; elle endura un glorieux supplice, encouragée par l'évêque saint Félicien, qui la dirigeait dans les voies de la vie spirituelle : l'évêque fut jeté en prison avec défense de lui porter aucune nourriture : alarmée du danger que courait son père en Dieu, elle brava tous les obstacles : cette œuvre de charité la conduisit au martyre : règne de l'empereur Déce. Son corps fut retrouvé en 1599 et transporté à Notre-Dame de Lorette. Le pape Paul V permit, en 1613, de célébrer sa fête. — A Rome, les saints Beau, Florus, Saturnin, Minutius, Cestule et Basile, martyrs, dont fait mention le martyrologue de saint Jérôme ; saint Corneille, exorciste, et sainte Cortille, vierge et martyre. — A Tarragone, saint Anastase, soldat, né à Lérida, avec soixante-treize de ses compagnons d'armes, et aussi le moine saint Serge, martyrs, qui périrent sous Dioclétien. — A Ancyre, outre les saints Clément et Agathange, mentionnés ci-dessus, saint Christophose et saint Chariton, diacres, et plusieurs enfants, martyrs. Au commencement du IVe s. — A Tiano, en Campanie, saint Amase, évêque de cette ville. Le pape saint Jules Ier l'envoya prêcher la vraie foi à Sora ; chassé par les Ariens, il vint continuer son apostolat à Tiano, où il mourut sur le siège épiscopal. Vers 356. — En Syrie, saint Eusèbe, abbé du Mont-Coryphe, au IVe s. ; et saint Mausime ou Maysime, prêtre d'Antioche. Vers l'an 400. — En Orient, saint Salaman, ermite, qui vécut de longues années sans parler, d'où lui vint le surnom de *Silvatiairs*. Vers l'an 400. — A Rome, sainte Grégoire, vierge. VIe s. — En Écosse, saint Beinlie, prévôt du monastère de Melros. Vers l'an 664. — A Ravenne, la bienheureuse Marguerite, vierge, fondatrice d'une société de religieuses dite de Ben Jésus, 1565. — A Lille, la translation de saint Victor et de son compagnon, martyrs, dont les reliques furent envoyées de Rome dans cette ville en 1611. — A Novare, saint GAUDENCE, évêque, mentionné hier au Martyrologe romain.
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## SAINT JEAN L'AUMÔNIER,
## PATRIARCHE D'ALEXANDRIE
SAINT JEAN L'AUMÔNIER, PATRIARCHE D'ALEXANDRIE.
longtemps la qualité de père, parce que Dieu, qui les lui avait donnés pour la bénédiction de son mariage, les enleva de bonne heure de ce monde avec leur mère; ainsi, il demeura absolument libre de sa personne. Alors le saint homme s'adonna de tout son cœur à la pratique d'une piété peu commune et commença à faire de grandes aumônes qui le mirent en une telle réputation, qu'il fut bientôt connu dans tout l'Orient : tout le monde parlait de ses libéralités.
Cependant l'église d'Alexandrie était demeurée sans pasteur, par suite du décès de Théodore Scriban qui avait succédé à saint Euloge; chacun jeta les yeux sur notre Saint pour l'élever sur le trône de saint Marc. Le clergé et le peuple d'Alexandrie envoyèrent des ambassadeurs vers l'empereur Héraclius qui était alors à Constantinople, le priant d'interposer son autorité et de leur donner Jean l'Aumônier pour patriarche. L'empereur manda aussitôt au saint homme de le venir trouver; dès qu'il fut arrivé, malgré les résistances et les excuses qu'il put apporter, il fut contraint de se soumettre et de prendre la conduite de l'église d'Alexandrie. (Vers 608.)
Ses premiers soins, quand il se vit sur le siège patriarcal, furent d'arracher, autant qu'il lui fut possible, les épines des hérésies et des vices qui gâtaient la vigne du Seigneur : il y réussit si bien, qu'au lieu de sept églises ou maisons de dévotion qu'il trouva à son entrée dans Alexandrie, il y en laissa à sa mort soixante-dix. Il était très-circonspect pour admettre des clercs aux saints ordres, afin qu'ils y entrassent par la vraie porte des mérites et de la vertu, et non par la fausse porte de la faveur et de l'argent. Il recommandait aux juges séculiers de procéder toujours avec équité dans leurs jugements; et pour leur montrer l'exemple, lui-même donnait audience générale le mercredi et le vendredi de chaque semaine, dans le but d'entendre tous ceux qui se viendraient plaindre, disant que, puisqu'il est permis à chacun d'approcher de Dieu, à quelque heure que ce soit sans avoir besoin d'intercesseur, les juges et les prélats devaient au moins donner quelquefois des audiences libres. Un jour personne ne s'étant présenté à son tribunal, il se retira tout affligé de ce qu'il n'avait rendu service à personne et n'avait rien qu'il pût offrir à Dieu comme satisfaction de ses fautes. Néanmoins, il demeura consolé quand on l'eut assuré que cela même était un effet de sa vigilance, parce qu'il tenait si bien chacun en son devoir, que personne n'avait sujet de plainte en toute la ville.
S'étant aperçu que quelques personnes sortaient de la messe dès que l'Évangile était achevé, pour s'en aller parler à la porte, il s'avisa d'un expédient pour remédier à cet abus. Un jour il quitta lui-même l'autel, sortit avec elles et se mit en leur compagnie; et comme on s'étonnait de cette action, il leur dit : « Ne vous en étonnez pas, mes enfants, il est raisonnable que le Pasteur se trouve avec ses ouailles ». De la sorte, il abolit cette mauvaise coutume. Il empêcha aussi qu'il ne se commit des irrévérences dans l'église par des entretiens inutiles. Il faisait parfaitement l'office d'un vigilant pasteur, ne prêchant pas moins à son peuple par son exemple que par ses paroles. Il était très-religieux dans toute sa conduite, quoiqu'il eût porté l'habit séculier et peu fréquenté les ecclésiastiques, ayant été marié comme nous l'avons vu; cependant, dès qu'il fut évêque, il adopta un genre de vie si parfait qu'il surpassait en vertu plusieurs des saints ermites. Il fonda deux monastères de religieux à Alexandrie : l'un en l'honneur de la très-sainte Vierge, et l'autre sous le titre de Saint-Jean, où il mit deux communautés qu'il pourvoyait de tout ce qui était nécessaire pour le temporel, afin que les religieux travaillassent sans cesse au salut des âmes.
Il serait trop long de décrire toutes les vertus de ce grand homme : c'est pourquoi nous nous arrêterons seulement à celle qui semble le distinguer particulièrement de tous les autres Saints, c'est-à-dire à cette miséricorde envers les pauvres, en laquelle il semble n'avoir pas eu son semblable. Dès son entrée au patriarcat, il dit une fois, en pleine assemblée, à ses officiers, de s'en aller par toute la ville faire un registre de ses maîtres et seigneurs, et voyant que ses officiers ne comprenaient pas ce qu'il voulait dire, il leur répliqua : « J'appelle mes seigneurs ceux que vous nommez les gueux et les mendiants, parce qu'ils me peuvent donner le royaume des cieux ». On en trouva jusqu'à sept mille cinq cents ; il leur faisait à tous l'aumône chaque jour. Et comme ses aumôniers lui représentèrent que, dans les rangs de ces pauvres il se mêlait des personnes qui n'étaient nullement dans le besoin, le Saint ne trouva pas bon cet avis, mais leur dit, avec une sainte colère, que « Jésus-Christ et son serviteur Jean avaient besoin, non de ministres curieux, mais de serviteurs intelligents ». Aussi ne se rebutait-il point de donner plusieurs fois l'aumône aux mêmes personnes qui la lui demandaient. Un marchand, qui avait fait naufrage, eut recours à lui comme au port de la miséricorde ; il en reçut par deux fois de quoi se remettre dans le commerce ; il se présenta une troisième fois, le Saint lui rendit encore le même service, mais en lui recommandant de ne pas mêler les biens de l'Église avec les siens qui étaient mal acquis, parce que c'était ce qui causait la perte des uns et des autres. Il lui fit donc donner pour cette fois un vaisseau chargé de vingt mille mesures de blé. Le marchand partit d'Alexandrie par un vent favorable qui le porta vingt jours, sans qu'il sût où il allait ; au vingtième il se trouva sur les côtes d'Angleterre, en un temps où la cherté du blé y était extrême, de sorte qu'il vendit son grain au prix qu'il voulut, et fut payé moitié en argent et moitié en étain ; ce métal, par la volonté de Dieu, se changea aussitôt en argent : ce qui montra tout ensemble le mérite de l'aumône et le pouvoir du Saint devant Dieu. Une autre personne, voulant éprouver le Saint, s'habilla en pauvre, et feignant d'être une captive, le pria de lui donner de quoi se racheter. L'homme de Dieu lui fit donner l'aumône, et la personne, l'ayant reçue, changea d'habit et la lui demanda jusqu'à trois fois ; saint Jean en fut averti par quelqu'un de ses officiers, mais il n'en continua pas moins de lui donner l'aumône, disant : « Que peut-être Jésus-Christ déguisé en pauvre le voulait éprouver ».
A ces deux exemples nous en ajouterons un troisième qui fera connaître que l'on ne perd rien à donner pour Dieu, mais au contraire qu'il y a beaucoup à gagner. Un jour que le Saint allait à l'église, un homme, à qui des voleurs avaient emporté de grands biens, lui demanda quelques secours pour se remettre dans ses affaires ; le Patriarche fit signe à son intendant de lui donner quinze pièces d'or ; mais celui-ci, voulant épargner la bourse de son maître, ne lui en donna que cinq. Au sortir de l'église, une dame donna à l'évêque pour l'aider dans ses bonnes œuvres une cédule de quinze cents livres ; mais il ne s'en trouva que cinq cents en écrit, parce que les mille avaient été effacés par la main secrète de Dieu, en punition de ce que l'intendant avait ainsi retenu l'aumône du pauvre.
Sans doute il y aurait sujet de s'étonner de la manière dont le saint patriarche se procurait tant de richesses pour faire ses aumônes, si l'on ne savait pas que Dieu possède des trésors cachés, et qu'il les ouvre, quand il lui plaît, à ses serviteurs qui se confient pleinement en sa divine Providence. Le bienheureux Jean en avait même reçu des promesses assurées ; car, dès l'âge de quinze ans, comme il reposait la nuit, il vit une personne s'approcher de lui, et lui ayant demandé qui elle était, elle répondit d'un visage riant et plein de joie : « Je suis la première des filles du grand Roi ; si tu me veux avoir pour épouse, je te pourrai faire trouver accès auprès de lui ; car personne n'en approche avec plus de confiance que moi, et même, je l'ai fait descendre du ciel en la terre, afin de s'y revêtir de la chair humaine ». Notre Saint reconnut, par ce discours, que c'était la vertu de Miséricorde. Voulant éprouver si sa vision était véritable, comme il s'en allait dès le matin à l'église, rencontrant un pauvre nu, il lui donna son habit ; et aussitôt un homme inconnu lui donna cent pièces d'or dans un sac. Depuis ce temps-là, quand il faisait quelque aumône, il disait toujours en lui-même : « Je verrai si Jésus-Christ accomplira sa promesse en me donnant cent pour un ». Il assure avoir éprouvé cela tant de fois, qu'enfin il se lassa de dire ces paroles. Un ou deux exemples nous fourniront aussi des preuves de cette promesse de la Miséricorde en faveur des chrétiens charitables.
Le saint Patriarche se trouvant à court et d'argent et de blé, au temps d'une cherté extrême, fut obligé d'aller emprunter pour secourir les pauvres. Ce que voyant, un certain homme riche, qui avait été marié deux fois, lui offrit une grosse somme de deniers pour faire ses aumônes, pourvu qu'il le dispensât de son irrégularité et qu'il le fît diacre ; mais le Saint le lui refusa absolument, disant qu'il n'avait pas besoin d'user de moyens iniques pour exercer ses libéralités, puisque la divine Providence ne lui faisait jamais défaut. En effet, il parlait encore à cet homme, lorsqu'on lui apporta la nouvelle que deux vaisseaux chargés de blé lui arrivaient de Sicile. Une autre fois, treize nacelles appartenant à l'église d'Alexandrie, et toutes chargées de blé, firent naufrage au port par la faute des mariniers ; ces pauvres gens, craignant la colère du saint prélat, se réfugièrent en l'église ; mais lui, en ayant connaissance, les consola et les tint quittes de ce qu'ils devaient pour réparer cette porte, leur assurant que Dieu nourrirait ses pauvres par d'autres voies : ce qui arriva ; car la divine Providence rendit bientôt au double tout ce que son serviteur avait perdu.
Nicétas, favori de l'empereur, sous prétexte de quelque nécessité publique dans la guerre contre les Perses, enleva tous les trésors de l'église d'Alexandrie, laissant seulement cent livres au patriarche, qui souffrit patiemment cette violence. Mais, à la même heure que Nicétas emportait les richesses de l'église, il rencontra des personnes qui portaient deux cruches au saint évêque ; sur l'une d'elles était écrit : très-bon miel, et sur l'autre : miel sans fumée. C'étaient des pièces d'or que l'on envoyait d'Afrique au saint Aumônier. Le saint, extrêmement consolé de cette faveur de la Providence, envoya une des cruches à Nicétas, qui l'en avait fait prier, croyant que c'était du vrai miel ; mais Nicétas, voyant ce que c'était, la fit reporter au Patriarche et lui rendit tout ce qu'il avait enlevé de l'église, et cent autres livres d'or de son propre bien, le suppliant de lui obtenir miséricorde pour ses fautes.
Ces grandes expériences de soin paternel de Dieu augmentaient merveilleusement dans notre saint Patriarche son inclination à faire l'aumône ; en effet, il cherchait tous les jours de nouveaux moyens de subvenir aux nécessités du prochain. Un jeune homme demeura extrêmement désolé de ce que son père avait, par testament, donné ses biens aux pauvres, et qu'il s'était contenté de le recommander à la sainte Vierge, afin qu'elle eût soin de lui. La chose étant venue à la connaissance du saint Patriarche, pour consoler cet affligé, il fit dresser un écrit qui portait que le défunt était son cousin-germain ; ainsi il avoua ce fils pour son parent, et le maria à une jeune fille de très-bonne famille ; ce qui prouve que la sainte Vierge est une puissante protectrice, et qu'il est très-avantageux d'être recommandé à ses soins.
Le bienheureux Jean ne se contentait pas d'être lui seul l'appui des pauvres et des nécessiteux ; mais il s'étudiait à porter aussi les autres à cette vertu. Une fois qu'il faisait la visite d'un hôpital en la compagnie d'un autre évêque, appelé Troïle, il dit à celui-ci : « Mon frère Troïle, c'est à vous aujourd'hui d'aimer et d'honorer les frères de Jésus-Christ ». Cet évêque, qui avait apporté trente livres à dessein d'en acheter un vase d'argent pour sa table, les distribua aux pauvres, plus par respect humain que par un motif de parfaite charité ; aussi cette aumône forcée le chagrina si fort qu'il fut saisi d'une grosse fièvre. Le Patriarche, en en étant averti, l'alla visiter ; et sachant la cause de son mal, y voulut apporter le remède suivant : il feignit d'avoir fait cette proposition à l'évêque plutôt pour rire qu'autrement, et lui dit qu'il entendait lui rendre ses trente livres, pourvu qu'il lui donnât un mot d'écrit par lequel il lui en cédait tout le mérite devant Dieu. Ce que Troïle fit de bon cœur ; et ensuite il fut guéri et s'en alla dîner bien joyeux avec le Patriarche. Dieu, qui ne voulait pas guérir seulement son corps, mais aussi son âme, lui fit voir en songe, la nuit suivante, un palais magnifique, extrêmement bien paré, qui portait sur l'entrée un écriteau en ces termes : « La demeure éternelle et le repos de l'évêque Troïle » ; mais à peine achevait-il de lire cette écriture, qu'il aperçut un vénérable sénateur qui, commandant d'effacer cette première écriture, fit mettre celle-ci en sa place : « La demeure éternelle et le repos de Jean, patriarche d'Alexandrie, achetés trente livres ». Troïle s'éveilla là-dessus, et profitant de ce songe, il devint ensuite aussi libéral envers les pauvres qu'il avait été auparavant avare envers eux.
A ce propos, nous voulons rapporter ici deux exemples que notre Saint prenait lui-même plaisir à citer à son peuple, pour l'exciter à faire des aumônes. Le premier est celui d'un certain banquier, appelé Pierre, que quelques-uns disent avoir eu le gouvernement de toute l'Afrique sous l'empereur Justinien. Cet homme était si dur envers les pauvres, qu'on ne l'appelait point autrement que le Chiche. Une fois donc les pauvres de la ville s'étant assemblés, et s'entretenant de ceux qui leur faisaient du bien, tous se plaignirent également que celui-ci ne donnait jamais rien. Alors, un de la troupe, plus hardi que les autres, assura qu'il tirerait l'aumône de lui ; pour en venir à bout, il épia le moment où le boulanger portait du pain chez lui. Il le trouva heureusement à sa porte et le pressa avec tant d'importunité que cet homme, pour s'en défaire, prit un de ces pains et le lui jeta de colère à la tête. Le pauvre le reçut avec beaucoup de joie, et l'alla montrer aux autres. A deux jours de là, ce banquier tomba dangereusement malade, il lui sembla être au jugement de Dieu ; d'une part, il voyait une troupe d'Éthiopiens qui amassaient, dans l'un des bassins d'une balance, tous les péchés qu'il avait commis en sa vie ; et de l'autre, des hommes vêtus de blanc et d'un regard redoutable, qui assuraient n'avoir, pour contrebalancer toutes ces fautes, que le pain qu'il avait jeté par colère à la tête de ce pauvre. Pierre se réveilla fort étonné de cette vision ; mais il n'en tira pas moins de profit que l'évêque Troïle de la précédente ; il résolut dès lors de donner tout son bien aux pauvres ; et en effet, ayant rencontré un pauvre mal vêtu, il se dépouilla de sa tunique et la lui donna, le priant de s'en servir et de l'user. Le pauvre n'en fit rien, car il la vendit ; ce qui affligea extrêmement le banquier ; mais Notre-Seigneur le consola en lui apparaissant la nuit suivante revêtu de cet habit. Ce fut alors que Pierre résolut de donner non-seulement ses biens, mais aussi sa propre personne pour le service des pauvres, et obligea, pour cet effet, un de ses valets de le conduire à Jérusalem et de l'y vendre. Il fut donc vendu trente sous à un orfèvre qu'il servit en qualité de cuisinier, jusqu'à ce qu'étant découvert, il s'enfuit de crainte d'être honoré, donnant en passant l'usage de la parole et de l'ouïe à un homme qui était sourd et muet de naissance, lequel raconta depuis cette merveille de Pierre. Les Grecs le reconnaissent pour Saint en leur ménologe, au 20 janvier.
L'autre exemple était celui de saint Sérapion, appelé le Siadonite par Pallade ; parce qu'outre la cucule, il ne portait qu'une tunique. Bien que Sérapion ne sût pas lire, il avait néanmoins un livre des Évangiles, qu'il se faisait lire par d'autres ; une fois, rencontrant un pauvre, il lui donna son capuce ; puis, un autre se présentant, il ôta sa tunique pour la lui donner ; et demeurant ainsi presque nu, il disait que ce livre des Évangiles l'avait dépouillé. Mais ce n'est pas tout : trouvant un troisième pauvre, il lui donna son livre des Évangiles. Enfin, voyant une veuve qui se plaignait qu'elle n'avait pas de pain pour ses enfants, il se donna lui-même à elle, afin qu'elle le vendît à des comédiens : ce qu'elle fit. Le saint patriarche disait à propos de ces deux traits : « Si ces saints personnages n'ont pas épargné leur propre personne pour le soulagement des frères de Jésus-Christ, est-ce beaucoup que nous leur fassions simplement part de ce peu que nous possédons ? » Aussi, un de ses domestiques le remerciant de quelque aumône considérable qu'il avait reçue de sa bonté, le Saint lui repartit : « Mon frère, je n'ai pas encore répandu mon sang pour vous, ainsi que mon Dieu et mon Seigneur Jésus-Christ me l'a commandé ».
Il était d'un naturel si tendre, qu'il ne pouvait voir une personne pleurer sans mêler ses larmes aux siennes.
L'apôtre saint Paul a écrit dans sa première épître aux Corinthiens : « Si je donnais aux pauvres tout ce que je possède et si je livrais mon corps aux flammes, et que je n'eusse pas la charité, tout cela ne me servirait de rien ».
Ni la prière, ni le jeûne, ni les aumônes ne peuvent vous porter au ciel : pour pouvoir compter efficacement sur la grâce de Dieu et le bonheur éternel, il faut absolument que vous ayez la charité. Or, saint Jean l'Aumônier a montré non-seulement par les aumônes, mais encore de plusieurs autres manières, qu'il avait la véritable charité. En voici quelques exemples :
Un jour le saint évêque s'était vu dans la nécessité de sévir contre un prêtre de son diocèse. Celui-ci, pour se venger, répandit contre l'évêque toutes sortes de calomnies. Le prélat en fut très-affligé, non pas tant à cause de la honte qui en rejaillissait sur lui, qu'à cause du scandale qui en résultait, et qui devait nécessairement nuire au salut des âmes. Le dimanche suivant, au moment où l'office allait commencer, et que l'évêque allait monter à l'autel, il se rappela ces paroles du Seigneur : « Lorsque, après avoir déposé votre offrande sur l'autel, vous vous rappelez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande, allez vous réconcilier avec lui, et puis revenez offrir le sacrifice ».
Aussitôt il redescendit de l'autel, comme poussé par une force invisible, et fit appeler le prêtre coupable. Celui-ci étant venu, le saint évêque mit un genou en terre devant lui, et dit : Mon frère, pardonnez-moi ! Le prêtre, profondément ému, se jeta lui-même aux pieds de l'évêque, lui demanda pardon et implora sa miséricorde. L'évêque lui dit : Que le Seigneur nous pardonne à tous ! Ensuite ils rentrèrent ensemble à l'église ; saint Jean remonta à l'autel, le cœur content et l'âme tranquille, car il pouvait en toute confiance faire cette prière : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ».
Une autre fois, saint Jean eut un conflit avec Nicétas, le préfet d'Alexandrie, au sujet d'une affaire qui concernait les pauvres. Après une longue discussion, très-animée, où chacun persista dans son opinion, ils se séparèrent en colère. L'évêque avait pris la défense des pauvres, le préfet le parti des intérêts d'argent ; mais l'évêque se disait : Il n'est jamais permis à un chrétien de nourrir de la haine contre un frère, pas même quand elle serait fondée. Il chargea donc deux prêtres d'aller dire à Nicétas : Souvenez-vous qu'il est dit dans l'Écriture : « Ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colère ! » Le préfet, frappé par la gravité de ces paroles de l'Écriture, et touché de la démarche vraiment chrétienne de l'évêque, alla aussitôt se réconcilier avec lui.
L'évêque avait auprès de lui un neveu nommé Georges qu'il aimait beaucoup. Ce jeune homme, dans une rixe qu'il eut un jour avec un cabaretier, fut gravement injurié par celui-ci. Georges en fut vivement affligé : il pensait que son honneur et celui de son oncle avait en même temps reçu une grave atteinte, d'autant plus que l'affaire s'était passée en public.
En rentrant à la maison, il pleurait si fort qu'il lui fut même impossible de répondre à son oncle, qui le pressait de questions. D'autres, qui savaient ce qui s'était passé, en informèrent l'évêque. Alors celui-ci dit à Georges : Je te promets de me venger de cet affront, d'une manière qui étonnera tous ceux qui en entendront parler. Le jeune homme crut donc que son oncle, usant de son droit épiscopal, ferait châtier l'insolent sur la place publique. Mais l'évêque reprit, en embrassant son neveu : Si tu veux être véritablement de ma famille, il faut que tu fasses preuve de ta parenté par l'humilité ; car la véritable parenté ne vient pas de la chair et du sang, mais de la conformité des sentiments. Et voici comment le saint évêque se vengea : celui qui avait si insolent offensé le neveu du saint, était le fermier et le débiteur du prélat ; saint Jean fit aussitôt venir l'intendant de ses biens, et lui ordonna de rayer la redevance. De sorte que le saint évêque se vengea de son ennemi, en lui faisant du bien ; ce qui ravit d'admiration, dit Métaphraste, tous les habitants d'Alexandrie.
Quand quelqu'un se permettait de médire ou de calomnier en présence de notre Saint, il savait toujours donner adroitement à la conversation une autre direction. Quand cette pieuse ruse ne produisait pas l'effet attendu, il se taisait entièrement ; et ensuite il ordonnait à son serviteur de ne plus faire entrer le calomniateur.
Une autre fois, un jeune homme avait enlevé une religieuse, ce qui naturellement dut extrêmement affliger le saint évêque. Dans une réunion il fut aussi parlé de cette affaire, et la conduite du séducteur fut très-sévèrement blâmée, puisqu'il avait perdu deux âmes à la fois : celle de la religieuse et la sienne. Mais le saint évêque reprit l'assemblée en disant : « Ne parlez pas ainsi, mes chers frères ! En le faisant, vous commettez vous-mêmes deux fautes : d'abord vous oubliez qu'il a été dit : Ne condamnez pas, afin que vous ne soyez pas vous-mêmes condamnés ; ensuite vous ne savez pas si les coupables ne se sont pas convertis ».
Dans ce temps-là, ceux que nous appelons aujourd'hui domestiques, étaient des esclaves, et les maîtres pouvaient les traiter comme bon leur semblait. Or, quand le saint évêque apprenait que quelqu'un maltraitait les pauvres esclaves, il le faisait venir et lui disait avec bonté : « Mon fils, souvenez-vous que les pauvres et les humbles sont les amis de Dieu. L'esclave aussi est un homme : pour lui comme pour nous, Dieu a créé le ciel, la terre, les étoiles, le soleil, la mer avec tout ce qu'elle renferme. Il a comme nous son ange gardien ; enfin, pour lui comme pour nous, Jésus-Christ est mort sur la croix. Et cet homme, que Dieu a tant aimé, et qu'il a racheté au prix de son sang, vous l'estimez si peu, et vous osez le traiter comme on traite les animaux ! Dites-moi, voudriez-vous que Dieu vous demandât un compte sévère de tous vos péchés ? Non, sans doute. Eh bien, vous dites chaque jour, dans l'oraison dominicale : Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Si donc vous voulez que Dieu vous pardonne un jour, pardonnez aussi à vos esclaves, et ne les châtiez pas aussi sévèrement ! »
Comme on savait que le saint évêque observait à la lettre cette parole de l'Évangile : « Ne vous détournez pas de celui qui veut emprunter », un escroc profita de l'occasion pour lui demander un prêt d'une importance considérable. Quand il s'agit de rendre, le filou nia effrontément sa dette, et l'on conseilla au saint de le traduire en justice ; car, disait-on avec raison, il ne serait pas juste que cet homme inique jouit d'un bien dont le Saint pourrait faire profiter les pauvres. Mais il répondit avec l'Écriture : « Soyez miséricordieux comme votre Père céleste, qui fait luire le soleil sur les bons et sur les méchants, et qui fait tomber la pluie sur les justes et les injustes ».
Une autre fois, comme il donna à un mendiant moins que celui-ci n'avait espéré, il se vit accablé d'injures grossières. Alors les serviteurs de l'évêque voulurent corriger sévèrement cet insolent ; mais le saint les reprit eux-mêmes en disant : « Depuis soixante ans que je vis, j'ai maintes fois offensé Dieu par mes péchés, pourquoi ne souffrirais-je pas volontiers cette humiliation ? » Ensuite il tendit sa bourse au mendiant, en lui disant d'y prendre ce qu'il lui fallait.
Il y avait à Alexandrie un homme de condition qui depuis longtemps vivait en inimitié avec un autre. Saint Jean, après avoir longtemps cherché en vain à les réconcilier, fit un jour dire au premier de venir le trouver pour une affaire importante. Cet homme étant venu, le Saint le pria d'assister à la sainte messe qu'il allait dire dans sa chapelle privée. Outre l'invité, il n'y avait personne dans la chapelle, qu'un domestique de l'évêque, qui devait lui servir la messe, et auquel il avait donné ses instructions. Dans ce temps-là il était d'usage qu'après l'élévation le prêtre récitât l'oraison dominicale conjointement avec les assistants. Or, quand ils en furent à ces mots : Pardonnez-nous nos offenses, etc., tout à coup l'évêque et son servant se turent, de sorte que l'invité fut obligé de les prononcer seul. Alors le Saint se retourna et lui dit : Réfléchissez bien au lieu où vous êtes, et à ce que vous dites : Pardonnez-moi, ô mon Dieu, comme je pardonne aussi !... Alors cet homme au cœur endurci, et qui jusque-là n'avait pas voulu entendre parler de réconciliation, fondit en larmes et s'écria : Ordonnez, Seigneur, je suis prêt à vous obéir ; et en sortant de chez l'évêque, il alla se réconcilier avec son ennemi.
Saint Jean l'Aumônier, en parlant de la charité et de l'indulgence que les hommes doivent avoir les uns pour les autres, mettait surtout sous les yeux de ses auditeurs l'amour et la longanimité infinis de Dieu. Il disait : « Combien n'y a-t-il pas de malfaiteurs de profession, que Dieu conserve un temps assez long ! Combien de pirates préserve-t-il de tous les dangers, pour leur laisser le temps de se convertir ! Combien de pêcheurs sacrilèges ont reçu indignement le corps et le sang de Notre-Seigneur, et il ne les a pas châtiés comme ils le méritaient ! Combien de malheureux ne voit-on pas se plonger habituellement dans la fange du vice, s'enivrer, vomir des propos licencieux, s'abandonner sans frein à tous les excès !... et pendant ce temps l'abeille diligente continue à cueillir pour eux le suc des fleurs, et à préparer pour leur bouche impure un doux nectar ! Et pendant que des milliers de mortels ne sont occupés qu'à blasphémer et à offenser Dieu, son soleil fait mûrir les deux fruits de la vigne pour désaltérer ces langues coupables, et réjouir ces cœurs indignes de vivre ! Et pendant que des yeux, fascinés par le vice, cherchent une occasion d'offenser Dieu, les fleurs, ces enfants chéris du Créateur, cherchent à les attirer et à les réjouir par les charmes ravissants de leurs couleurs et de leurs formes si variées !...
Citons encore un trait de la sollicitude du saint évêque pour le salut de l'âme de ses diocésains; oui, il nous faut encore rapporter cet exemple. Un marchand d'Alexandrie envoya en Afrique un vaisseau dans lequel il avait mis toute sa fortune, à la réserve de sept livres et demie d'or qu'il donna au saint Patriarche, afin qu'il priât Dieu pour son fils qui conduisait le navire. Le Saint fit sa prière; mais à un mois de là le fils mourut, et le vaisseau, courant le hasard de se perdre, toutes les marchandises furent jetées dans la mer : ce qui mit ce pauvre homme en une extrême affliction. Néanmoins, comme il s'entretenait la nuit en ces pensées, un personnage semblable au saint archevêque lui apparut et lui tint ce discours : « De quoi êtes-vous triste ? Ne m'avez-vous pas prié de demander à Dieu qu'il préservât votre fils ? Il l'a préservé et délivré des périls de cette vie où il se fût assurément perdu. Et pour le navire, sachez que Dieu l'a préservé par mes prières, sans lesquelles il eût péri avec toutes les marchandises ». Ce père affligé vint faire le récit de cela au saint Patriarche : l'un et l'autre rendirent grâces à Dieu, et adorant ses jugements, ils demeurèrent paisibles et consolés.
Mais il est temps de venir à la fin de cette vie, que nous n'achèverions jamais si nous voulions parler de toutes les vertus de ce grand Saint. Sa mort ne lui fut pas imprévue; car, afin de l'avoir toujours présente, il avait fait commencer son sépulcre au même lieu où les archevêques ses prédécesseurs étaient enterrés, avec commandement, à ceux qui y travaillaient, de lui venir dire souvent, même au milieu des plus belles compagnies, que son tombeau n'était pas encore achevé. Aussi ne le fut-il jamais, parce que Dieu, qui lui en préparait un autre ailleurs, disposa les affaires d'une telle manière que le pays qui lui avait servi de berceau fut aussi le lieu de son sépulcre : ce qui arriva de cette sorte.
L'empereur Héraclius étant sur le point de faire la guerre aux Perses, envoya à Alexandrie le patrice Nicétas, dont il a été parlé ci-dessus, afin de lever quelques deniers pour les frais de cette guerre. Nicétas, qui connaissait très-bien la sainteté du Patriarche, le supplia de l'accompagner jusqu'à Constantinople pour donner sa bénédiction à l'empereur avant qu'il marchât contre les Perses; le Saint y acquiesçant, par ordre de la divine Providence, ils s'embarquèrent l'un et l'autre pour faire le voyage; mais une tempête les ayant surpris en mer, ils furent contraints d'aborder en l'île de Rhodes. Ce fut là que le Saint, se réveillant la nuit, eut révélation de sa mort par un vénérable personnage qui lui apparut avec un sceptre à la main et lui dit ces paroles : « Viens, le Roi des rois t'appelle ». Le bienheureux prélat en donna aussitôt avis au patrice Nicétas; celui-ci voyant qu'un plus grand monarque que le sien appelait son serviteur à un voyage de plus grande importance que celui qu'il lui faisait faire, le fit passer en l'île de Chypre. S'étant rendu à Amathonte, ville de sa naissance, l'évêque d'Alexandrie y fit son testament en ces termes : « Jean, très-humble serviteur des serviteurs de Jésus-Christ, et, à cause de la dignité du sacerdoce qui m'a été commise, libre par la grâce de Dieu. Je vous rends grâces, ô mon Seigneur, de ce que vous m'avez jugé digne de vous offrir ce qui vous appartenait, et de ce que de tous les biens du monde il ne me reste plus que la troisième partie d'un écu, que je veux être donnée aux pauvres, mes frères. Quand, par votre Providence, je fus créé évêque d'Alexandrie, je trouvai en mon évêché environ huit mille écus et des oblations des personnes dévotes; j'en ai encore amassé beaucoup plus, mais comme elles appartenaient à Jésus-Christ, votre Fils, je vous les ai aussi voulu donner, et maintenant je lui rends mon âme ». Enfin il expira paisiblement en Notre-Seigneur, l'an 619 selon Baronius, 616 selon d'autres, et de son âge environ le soixante troisième. Son corps fut porté en l'église de saint Tycon, évêque d'Amathonte.
On raconte que lorsqu'on le déposa dans le tombeau où deux autres évêques étaient déjà inhumés, ceux-ci, comme s'ils eussent été vivants, se retirèrent de part et d'autre pour donner le milieu à ce grand Patriarche. Voilà pour son corps; mais pour sa bienheureuse âme, elle fut vue dans Alexandrie, la même nuit qu'il décéda, par deux saints personnages dont l'un s'appelait Sabin, religieux, auquel il sembla que le saint archevêque sortait de sa maison épiscopale, et qu'une très-belle vierge, plus resplendissante que le soleil, le prenant par la main, lui mettait sur la tête une couronne de rameaux d'olivier. L'autre voyait le saint évêque marcher dans l'église, suivi des pauvres, des veuves et des orphelins, qui tous portaient aussi à la main des palmes d'olivier en signe de triomphe.
On dit encore cette merveille: Une femme d'Amathonte qui avait sur sa conscience un péché si énorme qu'elle ne l'osait confesser, le donna par écrit au saint Patriarche, dans un papier scellé et cacheté, cinq jours avant son décès, afin que, par ses prières, ce péché lui fût pardonné; mais la mort du Saint étant survenue sans qu'il eût rendu cet écrit, cette pauvre créature était au désespoir, de crainte que son billet étant trouvé par quelqu'un, son péché ne fût aussi découvert. Néanmoins, ne perdant point pour cela espérance, elle se retira vers le tombeau du Saint, et là elle persévéra trois jours et autant de nuits en prières et en larmes; au bout de ce temps, le Saint, assisté des deux autres évêques avec qui il était inhumé, rendit le billet tout fermé à cette femme qui, l'ayant décacheté, trouva son péché effacé, et, en la place, étaient écrites ces paroles: « Par le mérite de mon serviteur Jean, ton péché est effacé ».
Dans la suite le corps de saint Jean l'Aumônier fut transféré à Constantinople, où il a été gardé longtemps. L'empereur des Turcs en fit présent à Mathias Huniade, roi de Hongrie, qui le mit dans sa chapelle à Bude. En 1530 il fut transféré à Talla, près de Presbourg, et en 1632 dans Presbourg même où il est encore honoré dans l'église de Saint-Martin.
La mémoire de saint Jean l'Aumônier est marquée avec honneur au Martyrologe romain, le 23 janvier; le lecteur pourra voir dans les *Homélies* du docte cardinal Baronius quels auteurs ont écrit de lui. Pour nous, nous avons suivi plus expressément en ce recueil la vie de ce saint prélat écrite par Léonce, évêque de Naples, en Chypre, lequel s'est très-bien reçu au second Concile de Nicée comme étant très-digne d'être lue; on la trouve très-développée parmi les vies des saints Pères.
VIES DES SAINTS. — TOME Ier