Vénérable Joseph Marchand
Prêtre et Martyr
Résumé
Missionnaire originaire du diocèse de Besançon, Joseph Marchand fut capturé en Cochinchine en 1835. Enfermé dans une cage de fer et soumis à d'atroces tortures par tenailles, il mourut dépecé pour avoir refusé d'abandonner sa foi. Ses restes furent broyés et jetés à la mer.
Biographie
PLUSIEURS MARTYRS DE COCHINCHINE
Le vénérable Joseph Marchand.
Notre Saint-Père le Pape Grégoire XVI, dans son allocution du 27 avril 1840, célèbre les triomphes de plusieurs prêtres et simples fidèles, tant européens qu'indigènes, qui confessèrent courageusement et au milieu des plus affreuses tortures le nom de Jésus-Christ. Le souverain Pontife pleure sur les maux causés par la persécution, mais il est en même temps fier de la gloire et heureux du bonheur de ses enfants, que Dieu daigne couronner dans sa miséricorde : « Il est heureux de louer devant ses vénérables frères, les princes de l'Église, Jésus-Christ triomphant dans ses soldats ».
« Et, pour commencer par l'année 1835, le missionnaire Marchand se montre en Cochinchine un courageux athlète de Jésus-Christ. Le fort où il était retenu par les séditieux ayant été emporté par les soldats du roi, il fut pris par eux, jeté comme une bête féroce dans une cage de fer et conduit à la ville capitale. Là, sollicité en vain par la violence des tourments d'abandonner la foi, il fut, sur la fin de novembre de cette année, mis à mort par ordre du roi, en haine de sa foi ».
Ce digne confesseur, Joseph Marchand, était de Passavant, au diocèse de Besançon. On ne peut lire sans horreur ce qu'il eut à endurer. Ce récit a été transmis par des témoins oculaires, et un tableau, apporté de Cochinchine et conservé à Paris, dans la chambre des martyrs, aux Missions étrangères, représente le saint prêtre entre les mains de ses bourreaux. À trois reprises différentes, cinq bourreaux, armés d'énormes pinces, lui déchirèrent les chairs des jambes et des cuisses.
Quinze jours après, lorsque les plaies commençaient à se cicatriser, on lui fit subir le même supplice avec des tenailles rougies au feu : des plaies ardentes du martyr s'exhalait une épaisse fumée. Au milieu de ce supplice infernal, le mandarin interrogeait le martyr sur les dogmes et les usages des chrétiens, et le martyr mourant retrouvait encore des forces pour défendre et confesser la foi de Jésus-Christ.
Enfin, le moment de la délivrance arriva. On attache M. Marchand à un poteau ; deux bourreaux, armés de coutelas, se placent à ses côtés ; le bruit du tam-tam se fait entendre ; les deux bourreaux saisissent avec leurs tenailles la poitrine du patient, la tirent, la tordent avec violence, la coupent d'un seul coup et en jettent à terre les lambeaux sanglants. Le missionnaire ne fait aucun mouvement. Les bourreaux saisissent d'autres parties du corps, et deux énormes morceaux de chair sont encore coupés : le patient s'agite, sa vue se porte vers le ciel : « Ô mon Dieu ! Ô Père ! » s'écrie-t-il. On descend aux jambes : deux lambeaux tombent sous le fer ; alors la nature épuisée succombe, la tête s'incline et l'âme du martyr s'envole dans le sein de Dieu.
Le corps de M. Marchand fut broyé et réduit en poussière, et cette poussière fut jetée à la mer. On n'a pu conserver de ses reliques.
Le pape Grégoire XVI, dans son décret du 19 juin 1840, l'a déclaré Vénérable.
## Le vénérable Jean-Charles Cornay.
j'en appliquais les dizaines ; vous pouvez imaginer aussi quel sacrifice j'avais offert le matin au lieu de la sainte messe, quelle méditation avait remplacé celle du jour. Ce ne fut cependant qu'à quatre heures du soir que les soldats parvinrent jusqu'à moi. Quand je vis pénétrer dans les buissons leurs longues lances, armées d'un pied de fer, je ne songeai pas qu'il eût été préférable de me laisser percer sur la place, ce qui eût évité toutes les misères qui découlent des circonstances présentes ; je sortis avant que le fer m'eût atteint, et je me livrai à eux. Me voilà donc pris. On coupa une liane dans un buisson, et, pendant qu'on m'attachait les bras derrière le dos, je m'offris à Jésus garrotté. Conduit devant les mandarins, je me mis à genoux et rendis mes hommages à Jésus crucifié et à la très-sainte Vierge dont les images, saisies avant mon arrestation, étaient suspendues derrière les mandarins. Ils virent que mes yeux étaient fixés sur ces objets sacrés, et, me les présentant, ils m'en demandèrent l'explication. Je leur fis sur-le-champ ma profession de foi par un signe de croix, bien carrément formé et clairement prononcé...
M. Cornay fut mis à la cangue et placé au milieu des soldats pendant que la fouille du village continuait. « On m'avait donné pour la nuit », dit-il, « une mauvaise natte toute déchirée. Je m'assis, et, pour prendre un peu de repos, j'appuyai ma cangue à terre, un bout relevé sur un tertre, afin de rejeter mon bras par-dessus. Mais, pendant cette longue et triste nuit que je passai à la belle étoile, le sommeil ne vint pas fermer mes paupières... Deux jours après, on m'ôta ma cangue et on me fit entrer dans une cage, comme on a coutume de faire pour les grands criminels. Me voilà donc enfermé comme un loup et à la merci de tout le monde. Cependant je vis bientôt que cette cage était préférable à la cangue, qui commençait déjà à peser sur mes épaules encore inhabiles à la porter. Là, du moins, je pouvais m'étendre et me mouvoir sans avoir de fardeau. Enfin, quand la bête fut en cage, ses gardiens, la voyant en sûreté, s'apprivoisèrent. Le colonel me rendit un Christ qui était parmi mes effets saisis ; et, comme il me demandait ce que j'en faisais : « C'est pour le vénérer », lui répondis-je, « et pour lui demander la force dont j'ai besoin dans ce moment ». Ma marche était en un sens fort pompeuse. Environ cent cinquante soldats me précédaient et autant me suivaient avec des mandarins dans des filets surmontés de dais. Ma cage, portée par huit hommes et ombragée à l'aide de mon tapis rouge, occupait le milieu.
« Ce fut ainsi qu'on arriva au relais d'une préfecture. Je fus déposé devant un mandarin, qui, s'étant enquis des officiers, commença, avant tout, par me dire de chanter, parce que mon talent en ce genre était déjà renommé. J'eus beau m'excuser sur ce que j'étais à jeun, il fallut chanter. Je déroulais donc toute l'étendue de ma belle voix, desséchée par une espèce de jeûne de deux jours et demi, et leur chantai ce que je pus me rappeler des vieux cantiques de Montmorillon. Tous les soldats étaient à l'entour, et un peuple nombreux se fût précipité vers la cage sans la verge en activité de service. Dès ce moment, mon rôle changea ; je devins un oiseau précieux par mon beau ramage. Après cela, on me donna à manger.
« ... Le lendemain de mon arrivée au chef-lieu du gouvernement, le colonel Taï, qui m'avait pris, vint, accompagné d'une foule de curieux, et, me montrant une petite croix dorée dont quelques ornements lui faisaient méconnaître la figure, il voulut en avoir l'explication. Je le priai de me la remettre ; et, la suspendant à ma cage, le Christ tourné vers ceux qui l'accompagnaient, je les forçai à voir, au moins un instant, Jésus dominer sur
eux ». Ingénieuse et touchante inspiration de l'amour ! Spectacle attendrissant que celui de ce captif de Jésus-Christ, faisant servir sa captivité même à la gloire de son divin Maître !
« Dans toutes les visites que je reçois », ajoute le missionnaire, « une des questions ordinaires que me font les curieux, est de me demander si j'ai une femme et des enfants. Je leur réponds bien vite que non, et je leur explique la cause et l'utilité de cette privation, ce qui ne laisse pas d'être bien compris de mes auditeurs ». M. Cornay termine cette relation par ces touchantes paroles : « Lorsque vous recevrez cette lettre, mon cher père et ma chère mère, ne vous affligez pas de ma mort ; en consentant à mon départ, vous avez déjà fait la plus grande partie du sacrifice. Lorsque vous avez lu les relations des maux qui désolent ce malheureux pays, inquiets sur mon sort, ne vous a-t-il pas fallu le renouveler ? Bientôt, en recevant ces derniers adieux de votre fils, vous aurez à l'achever ; mais déjà, j'en ai la confiance, je serai délivré des misères de cette vie et admis dans la gloire céleste. Oh ! comme je penserai à vous ! Comme je supplierai le Seigneur de vous donner part à la récompense, puisque vous en avez une si grande au sacrifice ! Vous êtes trop chrétiens pour ne pas comprendre ce langage ; je m'abstiens donc de toute réflexion. Adieu, mon très-cher père et ma très-chère mère, adieu ; déjà, dans les fers, j'offre mes souffrances pour vous. Je ne vous oublie pas non plus, ô mes sœurs ! et vous tous qui prenez tant d'intérêt à moi ; si, sur la terre, chaque jour je vous ai recommandés à Marie, que ne pourrai-je point près d'elle si j'obtiens la palme du martyre ? Je suis, avec le respect et l'affection filiale possible, mon cher père et ma chère mère, votre fils obéissant ».
Au milieu de toutes les souffrances que le saint missionnaire eut encore à subir avant le dernier supplice, il ne cessa de prier et de chanter jusqu'à la fin. Le chant des cantiques et des psaumes était pour lui une consolation puissante. Après une cruelle flagellation, qu'il supporta héroïquement, on le traîna dans sa cage, et, en y arrivant, il chanta le Salve Regina. « Oui », écrivait-il, « s'il me faut chanter à la dernière heure, me rappelant l'exemple des anciens martyrs, je chanterai pour la plus grande gloire de Dieu. Jésus, Marie, Joseph, seront mes dernières paroles ! » Et il termina en disant : « Adieu, je chante, et surtout je prie Dieu plus qu'auparavant ». Peu de temps après sa flagellation, qui fut encore suivie de deux autres non moins cruelles, M. Cornay apprit qu'il devait être découpé en morceaux. Il commença donc à faire ses derniers adieux à ses parents et à ses confrères, et voici la lettre qu'il leur écrivit tout sanglant et du fond de sa cage :
« Mon cher père et ma chère mère, mon sang a coulé dans les tourments et doit encore couler avant que j'aie les quatre membres et la tête coupés. La peine que vous ressentirez en apprenant ces détails m'a fait déjà verser bien des larmes ; mais aussi la pensée que je serai près de Dieu à intercéder pour vous, quand vous lirez cette lettre, m'a consolé et pour moi et pour vous. Ne plaignez pas le jour de ma mort, il sera le plus heureux de ma vie, puisqu'il mettra fin à mes souffrances et sera le commencement de mon bonheur. Mes tourments mêmes ne sont pas absolument cruels ; on ne me frappera pour la seconde fois que quand je serai guéri de mes premières blessures. Je ne serai point pincé ni tiraille comme M. Marchand, et en supposant qu'on me coupe les quatre membres, quatre hommes le feront en même temps, et un cinquième couper la tête ; ainsi, je n'aurai pas beaucoup à souffrir. Consolez-vous donc ; dans peu tout sera
terminé, et je serai à vous attendre dans le ciel. Je suis, avec l'affection et le respect filial, mon cher père et ma chère mère, votre fils. — J.-C. Cornay. — En cage, le 18 août 1837 ».
Voici maintenant sa lettre d'adieu à ses confrères de la mission ; elle est adressée à l'un d'eux, M. Marette, auquel il avait déjà écrit un billet, pour lui demander quels jours tombaient les Quatre-Temps : « Car », disait-il, « rien ne m'empêchant de jeûner, je fais les jeûnes d'obligation. Le jour de l'Exaltation de la sainte Croix : Lætus sum in his quæ dicta sunt mihi : in domum Domini ibimus! Je reçois, mon bien-aimé confrère, votre billet dans lequel vous me dites que la paix n'est pas dans ce monde. Si, en pensant que tout était terminé, je me suis livré à la joie, c'était dans la joie du Seigneur, uniquement en vue de sa gloire. Mais vous savez trop combien j'ai toujours désiré être délivré de ce corps de mort, pour croire que, malgré les différentes lueurs d'espoir, j'ai été un instant sans offrir ma vie au bon Dieu.
» Je ne compte guère sur la sentence du roi, et, supposé qu'on l'attende, elle ne changera rien, sans doute, ou ne fera qu'aggraver le mal, consummatum est. L'iniquité a consommé son astuce. Votre charité est parfaite en m'avertissant à temps pour que je ne sois pas trop surpris par l'annonce de la mort ; car elle ne tardera pas sans doute, si l'on craint que je ne me la donne moi-même.
« Que votre lettre soit donc la dernière : vous ne sauriez d'ailleurs plus rien avoir à me dire. Quant à moi, quoiqu'on paraisse m'observer avec moins de vigilance, dès qu'on recommencera à le faire, ce sera avec tant de soin, que je ne pourrai plus vous écrire, même la nuit. Adieu, mon bien-aimé, adieu à tous mes confrères et à notre digne évêque : si j'ai pu quelquefois, à mon insu et en quoi que ce soit, le contrister, je lui en demande pardon ; certes, je ne l'ai pas fait avec malice. Je désirerais bien que vous puissiez me procurer l'absolution : mais, si cela est impossible : ô mon Dieu, dis-je souvent, contrition pour confession, mon sang à la place de l'Extrême-Onction ! Je ne me sens pas la conscience chargée d'aucun péché grave ; pour cela, cependant, je ne suis pas justifié. Mais Marie m'obtiendra la contrition, et le sabre me fera l'onction. Déjà j'avais écrit ma confession au Père Thé ; mais pour ne rien négliger, je l'ai refaite ; confiez-la à celui que vous pourrez députer. Dites-lui que, quand il aura fait le signe convenu, il me suive pas à pas jusqu'à ce que tout soit fini. J'absoudrai moi-même mes compagnons si je meurs avec eux. Adieu, adieu ! priez et offrez le saint sacrifice pour mon heureuse mort. Tout à vous en cette vie et en l'autre. — J.-C. Cornay, indigne soldat de Jésus-Christ ».
Enfin, tendre et miséricordieux jusqu'à la fin, à l'exemple du divin Maître, le saint missionnaire se souvint, au moment de mourir, d'un de ses servants de messe, nommé Kim, qui avait commis quelque faute grave. Il adressa donc à l'évêque de la mission une lettre d'indulgence écrite en latin, et dont voici la traduction : « Monseigneur, quoique ma recommandation ne mérite aucune attention, cependant j'ose, par mon titre de confesseur de la foi, dont le sang a déjà coulé, imiter les anciens martyrs, qui accordaient aux tombés des lettres d'indulgence. Je prie donc Votre Grandeur d'oublier la faute de mon serviteur Kim, et de lui accorder le grade de catéchiste, après qu'il aura récité les livres d'instruction d'usage. J'espère que, rentré en grâce comme l'enfant prodigue, il fera oublier le passé par une conduite désormais exemplaire. J'attends cette faveur de votre bonté ».
La mort de M. Cornay fut digne de sa longue et douloureuse passion.
C'était le 20 septembre 1837 ; on le porta dans sa cage jusqu'au lieu de l'exécution. Pendant le trajet il chanta, puis lut des prières avec un calme et une sérénité admirables. Arrivé au terme de ce dernier voyage, il sortit de sa cage, s'assit à terre et on lui ôta ses fers. Des soldats étendirent des nattes sur le sol, et le tapis d'autel de M. Cornay fut plié en quatre et posé sur les nattes. Sur l'ordre des bourreaux, le martyr ôta une partie de ses vêtements et s'étendit sur le tapis, la face contre terre, les pieds à peu près réunis et les bras en croix. Tous ces préparatifs durèrent vingt minutes. Les bourreaux étaient debout autour du patient, le sabre levé, prêts à frapper au signal convenu... Enfin la cymbale retentit, et la tête du martyr est détachée d'un seul coup. En même temps les autres bourreaux coupaient à coups de hache ses bras et ses jambes, qu'ils jetèrent de côté et d'autre, puis ils partagèrent le tronc en quatre morceaux, comme font les bouchers. On vit alors, chose horrible ! le bourreau qui avait décapité le martyr lécher la lame sanglante de son sabre, et d'autres misérables se disputer le foie de la victime pour le dévorer ! Les restes mutilés de M. Cornay furent recueillis plus tard avec mille dangers par les soins de ses confrères, et reçurent une sépulture digne d'un chrétien et d'un martyr. Dans la chambre du séminaire des Missions étrangères, on possède de lui plusieurs touchantes reliques : la corde avec laquelle il fut attaché au moment de sa mort, un peu de ses cheveux, et le tapis d'autel sur lequel il fut décapité et coupé en morceaux. Ce tapis est rouge, couvert de larges taches de sang que le temps a rendues presque noires ; on y voit de profondes entailles faites par la hache des bourreaux tandis qu'ils dépeçaient le corps du martyr.
L'illustre serviteur de Dieu a été déclaré vénérable par le pape Grégoire XVI, le 19 juin 1840.
## Les vénérables Ignace Delgado, évêque de Mellipotamie, Dominique Hénarès, évêque de Fesseite,
## ET PLUSIEURS PRÊTRES ET FIDÈLES INDIGÈNES.
et on le précipita au fond du fleuve. Mais il arriva, par une merveilleuse disposition de Dieu, que cette vénérable tête (ainsi le porte la relation que nous avons reçue) fut retrouvée dans le même lieu, au bout de près de quatre mois, intacte et sans aucune corruption.
« Cette mort précieuse devant Dieu du vicaire apostolique que nous venons de nommer, avait été précédée au mois de juin du martyre de son coadjuteur, le vénérable frère Dominique Hénarès, aussi de l'Ordre des Prêcheurs, évêque de Fesseite, qui avait vieilli lui-même en exerçant le ministère en ce pays, et qui, cherché par les soldats en même temps que son évêque, pris peu après, enfermé dans une cage et violemment tourmenté, eut enfin la tête tranchée, et périt en témoignage de la foi. Avec lui, souffrit la même mort un pieux indigène, François Chien, qui exerçait l'emploi de catéchiste, et qui confessa avec constance jusqu'à l'effusion de son sang la foi de Jésus-Christ, aux progrès de laquelle il avait concouru. Peu de jours après, périt du même supplice le prêtre indigène Vincent Yen, de l'Ordre des Prêcheurs, qui avait laborieusement travaillé pendant quarante ans comme missionnaire ; éprouvé par diverses espèces de tourments, il demeura inébranlable dans la profession de l'Évangile, et ne voulut pas même recourir à un artifice qui lui était suggéré par un magistrat pour éviter la condamnation à mort : c'était de cacher sa dignité de prêtre et de se dire médecin.
« Au mois de juillet, reçurent aussi la couronne du martyre le missionnaire Joseph Fernandez, de l'Ordre des Prêcheurs, et du prêtre indigène Pierre Tuan ; l'un et l'autre cultivaient depuis plus de trente ans cette partie de la vigne du Seigneur. Joseph eut la tête tranchée, après avoir été enfermé dans une cage, tourmenté devant divers juges et avoir donné partout de beaux exemples de fermeté chrétienne. Pierre, quoique condamné par un semblable jugement, mourut dans les fers, épuisé par les vexations et les souffrances endurées pour la confession de la foi ; la confirmation de la sentence par le prince n'était pas encore arrivée. Telle avait été à peu près, quelques jours auparavant, la mort d'un vieillard indigène, le catéchiste Uyên du Tiers Ordre de Saint-Dominique ; ce saint confesseur fut tourmenté de bien des manières pour sa fidélité à Jésus-Christ, et spécialement par un instrument de torture qui lui fit au cou une plaie profonde, dont il mourut au bout de quelques heures.
« Vint ensuite la confession mémorable du prêtre indigène Bernard Dué. Ce vénérable vieillard, âgé de quatre-vingt-trois ans, après avoir supporté de longs travaux pour le salut des âmes, épuisé de vieillesse et de maladie, pouvait à peine marcher. Cependant il proclama tout haut qu'il était chrétien et prêtre, et se livra lui-même aux soldats, à ce que nous pensons, par un mouvement particulier de la grâce divine. Pris et éprouvé vainement par toutes sortes de vexations pour lui faire abandonner la foi, quoique, selon les lois du royaume, il ne pût subir le dernier supplice à cause de son âge au-dessus de quatre-vingts ans, néanmoins, par une dérogation à ce privilège, il eut la tête tranchée au mois d'août pour la cause de Jésus-Christ. Le même supplice fut infligé en même temps à un autre prêtre indigène, Dominique Dién-Hanh, de l'Ordre des Prêcheurs, qui avait beaucoup travaillé pour le bien des âmes, et dernièrement avait supporté avec courage d'autres tourments pour le nom du Sauveur. Peu de jours après, un autre athlète chrétien, Joseph Viên, prêtre indigène, qui avait passé seize ans dans les travaux du ministère, souffrit avec joie le même genre de mort pour la confession de la foi.
PLUSIEURS MARTYRS DE COCHINCHINE.
« Au mois de septembre, ils furent suivis d'un autre prêtre du même pays, Pierre Tu, de l'Ordre des Prêcheurs, qui, non-seulement était resté très-ferme dans la foi au milieu des tourments, mais encore avait exhorté à la persévérance, même en présence des juges, les chrétiens prisonniers avec lui. Il eut pour compagnon dans son martyre Joseph Caoh, homme avancé en âge et reçu dans le Tiers Ordre de Saint-Dominique ; il jouissait d'une grande considération parmi les fidèles de son district et avait rendu bien des services à la vraie religion.
« Vous avez donc, vénérables frères, dans ce discours, un court éloge de ceux qui, dans les rangs du clergé et du peuple catholique, ont, dans ces contrées des extrémités de l'Orient, illustré la vraie foi, non-seulement en supportant différents genres de souffrances et de tourments, mais aussi en répandant leur sang. Fasse le ciel que nous ayons par la suite les moyens de faire, sur tout ce qui s'est passé, les informations prescrites, de manière que le Saint-Siège puisse, d'après les règles des constitutions pontificales, porter un jugement sur le triomphe de tant de nouveaux martyrs et les proposer à la vénération des fidèles. En attendant, nous sommes soutenus par la ferme espérance que l'auteur et le consommateur de notre foi, le Christ Notre-Seigneur, qui, par l'aide de sa grâce, a fait qu'ils sont restés forts et constants dans le combat, jettera prochainement les yeux sur l'Église, son épouse, encore teinte du sang de ses enfants, et que, dans sa bonté, il la délivrera des calamités qui l'affligent ; mais que spécialement dans les pays arrosés de ce même sang, il multipliera les fruits de justice en augmentant le nombre des croyants ».
## Le vénérable Jean-Gabriel Perboyre,
## PRÊTRE DE LA CONGRÉGATION DE LA MISSION.
1840. — Pape : Grégoire XVI.
La France se glorifie d'avoir encore donné ce saint martyr à l'Église. Il naquit dans le diocèse de Cahors, au hameau de Puech, dépendant de la paroisse de Montgesty, le 6 janvier 1802. De bonne heure, il montra un goût extraordinaire pour la piété. Les saints noms de Jésus et de Marie étaient souvent sur ses lèvres ; on admirait son recueillement dans la prière ; son visage reflétait la douceur angélique de son âme. Dès l'âge de six ans, il fut employé à la garde des troupeaux, puis on l'envoya à l'école de son village. Ses jeunes camarades le respectaient déjà comme un Saint. À quinze ans, il entra, avec son frère aîné Louis, au petit séminaire de Montauban, dirigé par les Lazaristes. Son oncle était supérieur de la maison. Ce fut dans cette maison que Gabriel commença à laisser pressentir les desseins de la Providence sur lui. Il avait une dévotion extraordinaire pour le très-saint Sacrement et la sainte Vierge. Son amour pour Jésus crucifié lui faisait sentir le prix d'une âme ; or, il ne pouvait voir la croix, entendre parler de la croix, sans désirer se consacrer à l'œuvre si belle des missions.
« Je me souviens », dit à ce sujet un de ses professeurs, « qu'à la fin du
cours de rhétorique, dans les exercices publics qui précédèrent la distribution des prix, il lut un morceau qu'il avait composé dans l'année et dont les développements pleins de force et de chaleur m'avaient frappé. Le titre en était : *La Croix est le plus beau des monuments*. Dans un endroit, il disait : « Ah ! qu'elle est belle, cette croix plantée au milieu des terres infidèles et souvent arrosée du sang des apôtres de Jésus-Christ ! » Il ne croyait pas que lui aussi donnerait un jour à cette croix cette divine beauté, et que nous, ses amis, nous tressaillirions d'orgueil, en songeant que nous avions connu et chéri ce missionnaire martyr ».
Rempli de ces saintes pensées, il pria avec plus de ferveur, afin de connaître la volonté de Dieu, et il fit une neuvaine à saint François Xavier. À peine était-elle finie qu'il se sentit exaucé. Au mois de décembre 1818, il entra comme novice dans la Congrégation des Prêtres de la Mission à Montauban. Il fut saint novice, comme il avait été parfait écolier, et, après avoir prononcé ses vœux, le 28 décembre 1820, il vint à Paris se livrer à l'étude de la théologie. On l'envoya ensuite à Montdidier (Somme), comme professeur, et, quand il eut été ordonné prêtre, il alla à Saint-Flour diriger un collège tenu par des ecclésiastiques. Il puisait au pied de la croix et dans la prière les vertus qui l'ont tant fait regretter dans ce poste. « J'étais un jour dans sa chambre », racontait un jeune homme qui avait mérité de vives réprimandes ; tout à coup il se tourne vers son crucifix et me dit : « Que de tristes moments, mon ami, vous me faites passer aux pieds de Jésus-Christ en croix ! » — « Lorsque je suis en oraison », disait-il à ses professeurs qui lui demandaient comment il s'acquittait de ce saint exercice, « je commence par rendre hommage à Dieu, puis je réfléchis sur mes propres besoins, sur ceux des maîtres, des élèves et de tous ceux qui composent la maison, ensuite je supplie Notre-Seigneur d'accorder à chacun ce qu'il lui faut ».
En 1832, il reçut la triste nouvelle de la mort de son frère Louis, qui, embarqué pour la mission de la Chine, le 3 décembre 1830, mourut de la fièvre cérébrale, non loin des côtes de la Nouvelle-Hollande, rendant à Dieu sa belle âme, le 2 mai 1831. Aussitôt, il annonça à sa famille que son intention était d'aller en Chine prendre le poste glorieux laissé vide par la mort de son frère. On chercha à ébranler sa résolution. « Vous êtes si faible », lui disait son oncle qu'il alla voir à Montauban ; « vous mourrez en route comme votre frère ». — « J'espère que je serai plus heureux que lui ». — « Mais si vous arrivez en Chine, vous pouvez vous attendre au martyre ». — « C'est tout ce que je souhaite ; puisque Dieu a voulu mourir pour nous, nous ne devons pas craindre de mourir pour lui ».
Cependant, il ne précipita rien et attendit le moment de la Providence. Une lettre de ses supérieurs l'appela à Paris pour diriger, en qualité de sous-directeur, les novices de la Congrégation. Là, il se perfectionna dans la science de la conduite des âmes, et quand il crut le moment arrivé, il demanda et obtint la faveur de partir pour les missions de la Chine. Avant de quitter sa famille spirituelle, il la réunit et monta dans sa chaire, pour faire ses derniers adieux ; mais la tendresse et le sentiment de ses misères et de ses infidélités (c'était le regret des scandales qu'il croyait avoir donnés) étouffèrent sa voix ; il descend, il vient se prosterner au milieu de la salle, et demande pardon à ses séminaristes des négligences et des mauvais exemples dont il s'est rendu coupable. Ses enfants, attendris autant qu'édifiés, tombent aussitôt à genoux et ne répondent que par leurs larmes.
Après un voyage long, mais heureux, l’apôtre arriva dans sa mission le 10 mars 1836. Sa vie fut celle d’un ouvrier évangélique accompli. La prière, l’administration des chrétientés confiées à ses soins, l’absorbaient entièrement. Voici comment il termine une lettre dans laquelle il rend compte de ses travaux : « Voilà pour cette année nos vacances finies, si l’on peut appeler vacances un temps passé à étudier, à confesser, à prêcher, à faire la classe à de futurs séminaristes et au milieu d’une foule d’autres enfants, qui viennent ici tous les jours apprendre le catéchisme et leurs prières. Dieu veuille bénir nos petits travaux, sanctifier et féconder nos peines ! Les peines ne manquent pas aux missionnaires ; mais ces peines sont si précieuses aux yeux de la foi, qu’elles méritent bien qu’on aille les chercher au bout du monde ».
Au mois de janvier 1838, il fut envoyé dans le Hou-Pé. Le peu de temps qu’il y passa fut signalé par de grands succès. On le regardait comme un Saint. Avec quelle joie le saint apôtre endurait toutes les privations attachées à la vie du missionnaire ; de plus, il traitait son corps avec une grande sévérité, et portait autour de ses reins une chaîne de fer. Tant de vertus, tant de zèle, tant d’amour pour Jésus devaient être récompensés par les souffrances. Comme le divin modèle des martyrs, M. Perboyre préluda par l’agonie à sa passion douloureuse ; il éprouva de violentes tentations de désespoir. Son Jésus crucifié lui apparaissait comme un juge sévère, le saint autel lui semblait une table, à laquelle il ne venait s’asseoir que pour manger et pour boire sa condamnation. On connut cette affreuse tentation par son évêque, avec qui il causait un jour familièrement, et à qui il parlait de cet état comme de celui d’une autre personne. Une pieuse ruse de l’évêque souleva le voile dont l’humilité du saint missionnaire avait caché ce que Dieu voulait faire un jour connaître. Notre-Seigneur lui apparut, le consola, et la joie revint dans l’âme de l’apôtre : ce fut alors qu’il apprit l’heureuse nouvelle de son martyre. La persécution éclata dans le Hou-Pé le 15 septembre 1839. M. Perboyre et M. Baldus, son confrère, se trouvaient dans leur résidence de Tcha-Yuen-Keou. Ils venaient de célébrer la sainte messe, quand tout à coup on vint leur annoncer l’arrivée du préfet civil et militaire, accompagné de plusieurs petits mandarins et d’une troupe de soldats. Les missionnaires s’enfuirent chacun d’un côté pour ne pas tomber tous deux au pouvoir des ennemis. M. Perboyre, précipitant sa fuite, se cacha dans une forêt, accompagné d’un guide chinois. Les satellites le suivaient, et arrivés près du bois, ne se doutant pas qu’ils avaient devant eux celui qu’ils voulaient prendre, ils demandèrent au Chinois s’il n’avait point vu un prêtre européen. Alors ce misérable, séduit comme un autre Judas par l’appât de l’argent, leur demanda à son tour combien on donnerait à celui qui le livrerait. « On lui donnera trente taëls », lui dirent les satellites. « Eh bien ! » reprit le traître en montrant M. Perboyre, « voici celui que vous cherchez ».
Aussitôt les satellites se jettent avec fureur sur le missionnaire, le chargent de chaînes et le conduisent devant le mandarin, qui attendait au village. Là, interrogé, il répondit avec fermeté qu’il était européen et prédicateur de la religion du Seigneur Jésus. Alors on le suspendit par les mains à un poteau, tellement, que ses pieds ne pouvaient toucher terre, et l’intention du mandarin était de le laisser ainsi suspendu pendant toute la nuit ; mais on vit que sa faiblesse y succomberait, et on le fit asseoir sur une banquette, à laquelle ses jambes furent fortement attachées pour rendre la fuite impossible. Le saint prêtre passa ainsi la nuit entière, bénis-
VIES DES SAINTS. — TOME XV. 8
sant Jésus qui lui faisait l'honneur de l'associer à ses souffrances. Dès le matin, on le transféra à Kou-Tchen, pour comparaître devant le tribunal militaire. Il ne voulut faire aucune révélation, et se contenta de dire qu'il était chrétien, prêtre de la religion du Seigneur Jésus. « Quels sont », demanda le mandarin, « les avantages que vous espérez retirer de la prédication de votre doctrine? » — « J'exhorte les hommes à connaître et à servir Dieu, afin que, par la pratique des bonnes œuvres, ils s'efforcent d'acquérir la vie éternelle et d'éviter le sort de ceux qui font le mal et qui souffriront des supplices éternels ».
De Kou-Tchen, M. Perboyre fut conduit à Sian-Yan-Fou, ville d'un ordre supérieur. Même interrogatoire, mêmes réponses. Seulement, Dieu ménagea à son serviteur une gloire nouvelle, celle de souffrir pour la chasteté. Le mandarin lui faisant des questions qui offensaient la pudeur, le saint prêtre répondit de manière à pénétrer ses juges eux-mêmes d'admiration. Quand la résidence des missionnaires avait été envahie, on avait saisi leurs effets ; le mandarin, après avoir demandé au confesseur quel était l'usage d'une petite boîte dans laquelle étaient les saintes huiles, s'avisa de faire revêtir M. Perboyre des ornements sacerdotaux. Le saint prêtre se regardait ainsi comme la victime prête à monter sur l'autel de son sacrifice. « Dieu seul ! » s'écriait-il. Oui, Dieu seul était dans son cœur, lui donnant la grâce de souffrir avec courage, Dieu seul était sur ses lèvres pour répondre à ses bourreaux. « Pourquoi », demanda le mandarin, « de pareils ornements ? » — « C'est pour offrir un sacrifice au Dieu tout-puissant ». — « Cessez de nous conter de telles folies ; n'est-ce pas plutôt pour vous faire adorer par la foule des chrétiens qui vous environnent ? » — « Je ne me propose d'autre but que de rendre à Dieu, avec les chrétiens, les hommages qui lui sont dus ». — « D'où vient donc que le Dieu que vous servez ne vous a pas empêché de tomber entre nos mains, et qu'il a laissé fondre sur vous tant de calamités ? » — « Dieu nous laisse en proie sur la terre aux plus grandes angoisses ; mais ces maux ne dureront pas toujours, et il nous récompensera pendant toute l'éternité de ce que nous aurons souffert pour lui ». — « Si vous ne changez de sentiments, je vous ferai endurer de grands supplices ». — « Je ne fais aucune attention aux souffrances du corps, parce que je ne pense qu'au salut éternel ». — « Je vois bien que vous ne voulez pas abandonner votre foi ». — « Vous pouvez être bien assuré que jamais je ne renoncerai à ma foi ».
Le juge le fit reconduire en prison. Le lendemain, après un nouvel interrogatoire, on fit mettre le prisonnier, les genoux à nu, sur des chaînes de fer, et on l'y laissa pendant quatre heures, après quoi on le reconduisit en prison. Quinze jours après, on le fit comparaître et on le pressa de questions, le menaçant des derniers supplices, s'il ne quittait pas une religion interdite par les lois de l'empire. La fermeté du martyr ne se démentit pas. Alors le juge, furieux, le fit agenouiller à nu sur une chaîne de fer, et suspendre à un instrument de supplice appelé hang-tsé. Le confesseur resta ainsi suspendu pendant quatre heures, et un satellite avait ordre de le saisir par la chevelure et de le secouer violemment. Pendant ce temps, le féroce mandarin l'insultait et demandait aux chrétiens qui étaient présents s'ils trouvaient que leur chef fût dans une situation agréable. « Sachez bien », disait-il, « que l'enfer et le paradis qu'il vous a prêchés n'existent
PLUSIEURS MARTYRS DE COCHINCHINE.
pas. Vous avez pourtant devant vous une image de l'un et de l'autre. Vous voyez l'enfer dans l'état de ce pendu et dans le vôtre, puisque vous êtes condamnés à la prison, chargés de chaînes et voués aux plus affreux supplices. Le paradis, au contraire, consiste à se trouver dans une position agréable et à goûter les jouissances que procurent les mets délicats et les boissons recherchées. Voilà le paradis et voilà l'enfer. Tout ce qu'on vous a dit d'une autre vie ne mérite aucune créance : ce sont des fables inventées par ces prêtres, car les hommes ne peuvent souffrir que pendant qu'ils sont vivants, et non lorsqu'ils sont morts ».
Le mandarin revint à la charge dans un quatrième interrogatoire, mais ses efforts n'eurent pas d'autres résultats que les précédents. Alors, outré de dépit, il lui fit donner sur la figure quarante coups d'un instrument composé de trois énormes morceaux de cuir, ayant la forme d'une longue et large semelle. Les satellites le frappèrent avec tant de violence que sa face parut avoir été broyée ; ses joues s'enflèrent ; il découlait de son visage et de sa bouche une grande quantité de sang ; ses mâchoires étaient meurtries au point qu'il ne pouvait ni parler ni manger. Non content de cette inhumanité, le mandarin le fit attacher encore au hang-tsé et l'y laissa pendant une demi-journée. Au milieu de ces tortures affreuses, le disciple de Jésus-Christ imita le Maître ; il ne proféra aucun cri de douleur et ne fit pas entendre un soupir.
Quelque temps après il fut conduit à la métropole de la province, Ou-Tchan-Fou : c'est là qu'il devait boire jusqu'à la lie le calice de sa passion et remporter la couronne après laquelle il soupirait. Une dizaine de chrétiens arrêtés pour la foi furent jetés en prison avec lui. Ils avaient à souffrir la société des scélérats qui vomissaient mille blasphèmes, mille impuretés ; la corruption de l'air (les captifs ne pouvaient sortir pour les plus pressants besoins de la nature), une vermine insupportable, une nourriture malsaine et insuffisante. Tous les soirs, on leur enfermait un pied dans une espèce d'étau en bois, fixé à la muraille ; ce pied fortement pressé les empêchait de remuer et les faisait beaucoup souffrir, non-seulement à cause du froid qui engourdissait cette partie du corps, mais aussi parce que l'autre jambe ne pouvant s'allonger, ils se trouvaient dans une position très-gênante. Ce vénérable serviteur de Dieu vit, par suite de ce mauvais traitement, son pied tomber en pourriture et un de ses orteils se dessécher entièrement. Il passa neuf mois dans ces souffrances qui n'étaient que le prélude d'un combat plus terrible. Il fut amené devant le vice-roi de Ou-Tchan-Fou, homme d'une cruauté inouïe : sa fureur était telle qu'il oubliait souvent ce qu'il devait à sa dignité ; il s'élançait de son tribunal et frappait lui-même les accusés ; les chrétiens surtout excitaient sa rage. La douce victime ne trembla point devant ce tigre altéré de sang. Comme il refusa de renoncer à Jésus-Christ, on le suspendit d'abord par les cheveux pendant plusieurs heures. Le lendemain, on inventa mille barbaries pour lasser sa patience et briser son courage ; on lui grava sur le front, avec une pointe de fer, un mot chinois qui signifie : secte abominable ; puis on l'attacha les bras en croix. D'autres fois, on le liait après une grande machine, puis on l'élevait en l'air au moyen de cordes et de poulies et on le laissait tomber de tout son poids : de sorte que tous ses membres étaient disloqués. Au milieu de tant de souffrances, l'âme du saint prêtre était unie à Dieu ; pas un cri ne sortait de sa bouche ; il semblait goûter intérieurement le bonheur de participer à la passion de son Sauveur. Tous ces tourments furent suivis d'un mois de trêve : la divine Providence le préparait, par ce
repos, à de nouveaux combats. Les supplices recommencèrent donc avec les interrogatoires. On lui fit mille questions : sa réponse aurait compromis les chrétiens en lui sauvant la vie ; il ne répondit pas. En vain on lui frappa continuellement la figure avec une férule de cuir qui fait jaillir le sang ; on ne peut obtenir une parole ; seulement lorsque le mandarin lui dit : « Tu es donc toujours chrétien ? » — « Oui ! oh ! oui ! je m'en fais gloire ».
Alors le mandarin ayant fait apporter et placer devant lui un crucifix, lui dit : « Si tu veux fouler aux pieds le Dieu que tu adores, je te rendrai la liberté ». À cette proposition impie le confesseur s'écria les yeux remplis de larmes : « Eh ! comment pourrais-je faire cette injure à mon Dieu, mon Créateur et mon Sauveur ? » Et, se baissant péniblement, car son corps était tout meurtri, il saisit la sainte image, la presse contre son cœur, puis l'embrasse de la manière la plus tendre en l'arrosant de larmes et du sang qui coulait de sa figure meurtrie, heureux de mêler, pour ainsi dire, son sang à celui de Jésus crucifié ! À cette vue, un satellite prend le crucifix et le profane d'une façon honteuse. Le cœur de l'apôtre se brise ; insensible à ses propres outrages, il ne peut supporter ceux de l'objet de son amour ; il pousse un cri d'angoisse. On l'en punit par cent dix coups de rotin. On le presse de nouvelles questions, on plutôt on l'accable de nouvelles calomnies. On lui donne plus de deux cents coups de bâtons, et, comme on croyait qu'il était rendu insensible aux tortures par la vertu d'un talisman, on le force à boire du sang de chien, on lui en frotte la tête et on imprime sur ses jambes le sceau du mandarin. Après ce terrible interrogatoire, les satellites qui, eux-mêmes, avaient en horreur la cruauté du juge, touchés de compassion, reconduisirent la victime en prison et se montrèrent pleins d'égards. Le catéchiste André Fong, qui l'a vu dans sa prison lorsqu'on le dépouillait de ses vêtements, a déclaré que sa figure s'était enflée d'une manière prodigieuse, que ses chairs avaient été tellement meurtries et labourées par le bâton et le fouet, que des morceaux pendaient çà et là autour de son corps, que d'énormes lambeaux en avaient été enlevés, que tous ses membres ne présentaient qu'une plaie. Au milieu de tant de tortures, à peine entendit-on quelques faibles gémissements et quelques soupirs échappés à la nature ; et lorsque le catéchiste rentra dans la prison, il trouva le confesseur à genoux et en prières.
Les bourreaux enfin s'avouèrent vaincus : M. Perboyre fut condamné à être étranglé. La sentence devant être ratifiée par l'empereur, le saint martyr attendit pendant huit mois dans son cachot l'heureux moment de sa délivrance éternelle. Peu à peu on se relâcha de la consigne sévère qui avait condamné le captif à un isolement absolu, et un lazariste chinois, nommé Yang, put arriver jusqu'à lui et entendre sa confession. Le généreux athlète désirait vivement manger le pain des forts pour le soutenir dans ses derniers combats. Cette consolation lui fut refusée, parce que les soldats, craignant qu'on ne l'empoisonnât, goûtaient tout ce qu'on lui apportait à manger.
Le 11 septembre 1840, un courrier impérial apporta l'édit qui ratifiait la sentence de mort. Selon l'usage chinois, M. Perboyre devait être exécuté sur-le-champ. Il marchait nu-pieds, les mains attachées derrière le dos. Le soldat de Jésus-Christ avait recouvré ses forces, et, chose étonnante, son visage était devenu beau et resplendissant ; tout le monde criait au prodige en le voyant dans cet état. Pour lui, il s'acheminait avec courage vers le lieu de son triomphe. Les païens étaient accourus en foule et murmuraient de ce qu'on allait mettre à mort un homme si bienveillant et si
doux ! On commença par sept prisonniers qui avaient été condamnés à mort ; et, pendant leur supplice, le serviteur de Dieu se tint à genoux pour prier. Les païens furent frappés de cette attitude suppliante et recueillie ; et un chrétien, qui se trouvait là, fondant en larmes, entendit des voix qui criaient : « Voilà l’Européen qui se met à genoux et qui prie ».
Enfin, le martyr fut attaché au gibet qui représentait une croix. Les deux mains ramenées sur le dos furent liées à la pièce transversale, ses deux pieds étaient repliés par derrière, de sorte qu’il était suspendu comme à genoux et élevé de cinq à six pouces au-dessus de la terre. Au signal donné, le supplice commença. Après une première et vigoureuse torsion, le bourreau lâcha la corde comme pour donner au martyr le temps de bien se reconnaître et de goûter la mort. Peu après, il tordit encore, puis il s’arrêta de nouveau. Ce ne fut qu’au troisième coup qu’il donna une pression décisive ; mais, comme le corps paraissait conserver quelque reste de vie, un satellite s’approcha et porta au courageux apôtre un grand coup de pied dans le ventre. M. Perboyre rendit sa belle âme à son Dieu le vendredi, à midi.
Son corps resta exposé un jour et une nuit attaché à l’instrument du supplice ; il était souple, maniable, et paraissait même frais et vermeil : ce qui n’est pas ordinaire aux cadavres de ceux qui périssent étranglés. Les chrétiens donnèrent de l’argent aux bourreaux et purent emporter les précieux restes du martyr qui furent inhumés aux environs de Ou-Tchan-Fou, sur le versant de la Montagne rouge (Houn-Chan), près de ceux de M. Clet, missionnaire lazariste, martyrisé pour la foi vingt ans auparavant.
Le souverain Pontife Grégoire XVI l’a déclaré vénérable, le 19 juin 1840, avec les autres martyrs de l’extrême Orient.
## Les vénérables François-Isidore Gagelin et François Jaccard,
## DE LA CONGRÉGATION DES MISSIONS ÉTRANGÈRES,
## Et le P. Odorico et Thomas Thien.
1833 et 1838. Pape: Grégoire XVI.
François-Isidore Gagelin naquit à Montperreux, dans le diocèse de Besançon, le 10 mai 1799 : ses parents étaient pauvres, mais pleins de foi. Il perdit son père de bonne heure, et sa mère, chargée d’une famille assez nombreuse, ne pouvait faire entreprendre à François des études pour lesquelles il annonçait des dispositions. Son curé y suppléa, lui apprit les premiers éléments de la langue latine, et ensuite l’envoya au collège de Pontarlier. Il alla faire sa rhétorique au petit séminaire de Nozeroi, et, de là, entra au grand séminaire de Besançon pour étudier la théologie. Pendant tout ce temps, le jeune Gagelin se fit remarquer par sa piété, son application ; il faisait même pressentir que son bonheur serait de se dévouer au salut des âmes, dans les pays étrangers, et de verser son sang pour Jésus-Christ. La grâce de Dieu sollicitant toujours son cœur, il obtint l’agrément de ses supérieurs, et entra au séminaire des Missions étrangères, à Paris, en 1819. Là, il se prépara, par la prière, le recueillement et l’étude, aux travaux de l’apostolat. Une lettre écrite à cette époque, au vénérable
prêtre qui avait soigné son enfance, nous montre quelle était son unique pensée : « Oh ! combien je remercie Dieu de m'avoir élevé dans la pauvreté et l'abjection, afin de ne pas être tenté de m'attacher aux vanités du monde ! Puisse-je faire connaître et adorer Jésus-Christ dans tous les pays du monde, afin qu'en lui et par lui gloire soit à jamais rendue à la sainte Trinité dans tous les siècles des siècles ! »
En 1820, M. Gagelin, n'étant encore que sous-diacre et âgé de vingt et un ans, quitta la France, et, après une traversée de six mois, il arriva dans la ville de Hué, capitale de la Haute-Cochinchine : en arrivant, le pieux missionnaire vit de suite que Notre-Seigneur l'appelait à porter sa croix et à marcher à sa suite jusqu'au Calvaire. À l'empereur Gia-Laong avait succédé Minh-Menh, prince sanguinaire, qui voulait anéantir le Christianisme dans ses États : pour arriver à son but, il employa la ruse, les menaces, les tortures, l'exil, la mort, avec une persévérance dont l'enfer a seul le secret et qu'il communique à ses suppôts. Le vicaire apostolique de la Mission, Mgr de Véren, ordonna M. Gagelin prêtre, avant de mourir (1822). Ce dernier restait seul avec un de ses confrères, et, pour comble de malheur, la peste menaçait de faire chaque jour de nouveaux vides dans les rangs des fidèles. Notre saint prêtre affronta ce fléau avec le même courage que celui de la persécution : « Je puis dire en vérité, avec saint Paul », écrivait-il, « que je surabonde de joie au milieu de toutes nos tribulations. Sans parler des revers que j'essuie, je suis mal nourri, mal logé, mal couché, et je ne laisse pas cependant de jouir d'une grande paix ». Ce qui l'affectait, c'était la privation de tout culte public : les cérémonies des fêtes solennelles en Europe lui revenaient quelquefois à l'esprit : « Il me semble encore », disait-il, « entendre nos églises de France retentir du chant des psaumes ; que c'est beau ! que c'est majestueux ! qu'on en sent bien le prix, quand on en est privé ? Ce serait bien à nous de chanter le Super flumina Babylonis, comme autrefois les Juifs dans leur captivité ; car, je vous avoue franchement que je ne puis vous écrire ces lignes sans que les larmes me viennent aux yeux ». Son zèle le signala à la haine et aux poursuites des mandarins : il fut arrêté avec M. Taberd et le Père Odorico, glorieux confesseur de la foi, dont le nom est inséparable de celui des vénérables Gagelin et Jaccard. Tous trois devaient servir d'interprètes au roi, qui voulait étudier les lettres européennes. La cause véritable était que le tyran, sans se donner l'odieux d'un triple meurtre, voulait empêcher les missionnaires de prêcher l'Évangile. Les nobles captifs firent comme saint Paul à Rome : « Nous n'avons manqué aucune occasion », écrivait M. Gagelin, « de faire connaître la religion chrétienne, soit aux mandarins et aux autres personnes avec lesquelles nous avons eu des entretiens. Nous avons même pu en parler avec des ambassadeurs des peuples voisins ; car nous sommes ici détenus dans le palais où on les reçoit ». Enfin, les missionnaires furent remis en liberté, à condition qu'ils ne sortiraient pas de tel endroit qu'on leur assignait comme résidence ; pleins de joie, ils se séparèrent et retournèrent vers leurs néophytes. Un champ immense s'offrait au zèle de M. Gagelin ; pendant neuf ans, il parcourut des provinces qui n'avaient encore été visitées par aucun prêtre ; rien ne pouvait l'arrêter, et pourtant sa santé était débile : la grâce de Jésus-Christ le soutenait. Il voulut même aller chez des peuples tout à fait sauvages, voisins du Cambodge, pour les gagner à l'Évangile : ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'il put trouver des guides, et enfin il visita ses pauvres infidèles, et, après avoir jeté les premières semences de la foi, il dut revenir sur ses pas, prêt à retourner le
plus tôt possible. M. Gagelin continuait son laborieux apostolat, quand, le 6 janvier 1833, Minh-Menh lança son fameux édit de persécution. Pour ne pas compromettre les chrétiens qui lui avaient donné asile, le missionnaire se constitua lui-même prisonnier. Les mandarins le firent charger de chaînes et conduire à Hué, capitale du royaume. Ce fut là qu'il trouva M. Jaccard.
François Jaccard naquit le 6 septembre 1799, à Onnion, province de Faucigny, en Savoie. Il fit ses études au collège de Mélan, étudia deux ans la théologie au séminaire de Chambéry, et entra au mois d'août 1821 au séminaire des Missions étrangères, à Paris. Il y resta également deux ans, fut ordonné prêtre et s'embarqua à Bordeaux pour se rendre en Cochinchine. La Providence multiplia les obstacles et les dangers sous ses pas. M. Jaccard fut obligé de s'arrêter au Bengale, à Macao, au Tong-King. On lui fit les offres les plus brillantes pour le retenir dans un poste moins périlleux que la mission de Cochinchine : il voulut voir et évangéliser cette terre promise à son zèle et marquée pour son apostolat. Il arriva enfin en janvier 1826. Nous laisserons le saint prêtre se livrant avec une ardeur infatigable à cette œuvre si douce et si crucifiante. La vie des missionnaires est la même pour tous : ils prient, travaillent et souffrent ; ils aiment Dieu et les âmes ; ils volent où les appellent la gloire de Jésus et le salut des âmes si chères à son cœur !... Venons aux faits particuliers, aux faveurs spéciales accordées à ces heureux privilégiés dont Dieu récompense le travail et la charité par les fers, la cangue, la corde et le glaive ! Ceux-là, Mgr Retord — lui qui, après vingt-huit ans d'apostolat, fit généreusement le sacrifice du martyre qu'il avait tant désiré — les appelle les enfants gâtés de la Providence. M. Jaccard fut pris par les ordres de Minh-Menh, qui voulut s'en servir comme d'interprète : le saint prêtre traduisait les livres, et jouissait même d'une certaine liberté. Mais c'était un tigre qui jouait avec sa proie ; il oublia les services rendus pour ne plus voir dans son captif qu'un prêtre de cette religion dont il voulait purger ses États. Le missionnaire fut enfermé dans le cachot d'Aï-Lao : il y endura d'atroces souffrances et de grandes privations avec une résignation, une joie qu'on ne trouve que dans une union intime avec Dieu. Il écrivait le 16 mai 1835 à M. Voisin, directeur du séminaire des Missions étrangères, à Paris : « Je viens de recevoir votre lettre du 29 juillet 1833. Je vous ai écrit l'année dernière à peu près dans ce temps-ci ; depuis j'ai toujours été malade, et le suis encore. La fièvre et l'hydropisie, qui m'ont tenu plusieurs mois, sont assez bien passées ; mais un squirrel énorme, qui occupe tout le flanc et la partie gauche du ventre, me fait beaucoup souffrir, et surtout m'empêche de pouvoir me livrer à un travail soutenu. La seule chose que j'aie faite depuis la mort du Père Odorico, c'est d'avoir reçu la confession d'un fameux brigand tonquinois, qui est prisonnier comme moi. Vous trouvez que mon écriture a changé, vous pensez que je dois avoir changé aussi. Je suis bien de votre avis ; mais c'est l'intérieur qui n'a point changé assez ; j'ai bientôt trente-six ans, j'ai déjà bien souffert, je devrais être un homme fait, et je ne suis encore qu'un enfant ».
Le Père Odorico, dont parle M. Jaccard, a lui-même rendu à Jésus-Christ, par ses souffrances, un glorieux témoignage. Il était né dans les États de Lucques, en 1788, et à dix-huit ans il entra dans l'Ordre de Saint-François de l'étroite Observance, à Rome. À l'époque de l'invasion de l'Italie par Bonaparte, il rentra dans sa famille, et, comme il avait du goût pour les missions, il s'embarqua en 1817, et arriva en Cochinchine en 1821.
Comme le roi avait dit qu'il ferait prendre tous les missionnaires européens, le Père Odorico se présenta et fut mis en prison. Son nom est inséparable de celui de M. Jaccard, dont il partagea la captivité : « Je ne dirai que deux mots de son caractère », écrivait ce dernier, « c'est qu'il était très-vif et très-sensible ; cependant sa patience, qui a été mise à bien des épreuves, ne s'est jamais démentie pendant les dix mois que j'ai passés avec lui ». Ces deux cœurs étaient tendrement unis en Jésus-Christ, dans lequel ils puisaient le même désir du martyre, la même humilité, la même joie : « On dit que Sa Majesté », écrivait M. Jaccard, « veut nous faire célébrer la fête de la Toussaint dans le ciel ; c'est un bien beau jour : Fiat !... Je crois bien pouvoir dire comme saint Paul : Cupio dissolvi et esse cum Christo ; mais j'avoue que la pensée de la mort me frappe de temps en temps d'une certaine crainte. Quel compte à rendre au souverain Juge ! Nous nous sommes entretenus sur ce sujet, le Père Odorico et moi, ce soir, après notre souper, et nous avons conclu que le comble de la miséricorde serait que nous fussions associés au chœur de ceux qui ont donné leur vie pour la foi. À la fin, le Père Odorico a entonné le Te Deum, et nous l'avons chanté jusqu'au bout. Quel bonheur d'avoir ce bon père avec moi ! C'est mon ange gardien : s'il ne meurt pas martyr, je crois qu'il en mourra de douleur ».
Pendant que M. Jaccard attendait l'accomplissement des desseins de Dieu sur lui, M. Gagelin entrait dans la même voie de douleur et de gloire. Instruit de son arrivée, M. Jaccard, qui, comme nous l'avons vu, jouissait d'une certaine liberté, put visiter son ami ; mais, à partir du 14 octobre, le cachot de M. Gagelin fut gardé jour et nuit, et l'entrée en fut interdite à M. Jaccard. Les deux missionnaires furent donc réduits à s'écrire, et Dieu a permis que cette précieuse correspondance nous fût conservée. Dans le premier billet, M. Gagelin crut qu'on voulait le conduire bientôt en exil au Tong-King ; mais le même jour, 12 octobre, M. Jaccard lui écrivit avec une simplicité digne de ces deux âmes héroïques : « Je crois devoir vous annoncer sans détour, bienheureux confrère, que nous avons appris que vous êtes condamné à mort. D'après ce que nous avons entendu, vous êtes condamné à mourir par la corde. J'espère que si le bon Dieu vous accorde la grâce du martyre que vous êtes venu chercher si loin, vous n'oublierez pas votre pauvre confrère que vous laissez derrière vous. Mon grand regret est de ne pouvoir aller vous voir. Je verrai si, avec de l'argent, je puis pénétrer dans votre cachot. Demain j'écrirai aux Pères annamites pour les prier de dire des messes pour vous. Excusez-moi de ce que la dernière fois que je vous vis je vous mis mon éventail à la gorge, croyant plaisanter et ne me doutant guère de l'issue de votre jugement. Le roi n'a pas encore désigné le jour de votre exécution. Si je puis le connaître, je ne manquerai pas de vous le faire savoir... »
Le 13 au matin, M. Gagelin répond à M. Jaccard : « Chû-Trong m'assure qu'il ne sait rien du tout ; comment cela est-il possible ? La sentence que vous m'annoncez est postérieure, et, hier soir, j'en ai entendu parler ; cependant je ne crois pas la chose absolument décidée comme vous le dites. Je désire beaucoup vous rencontrer ; faites tout votre possible pour entrer ; je me recommande à vos prières et à celles du P. Odorico ».
Le même jour, M. Jaccard lui répond : « Vous pouvez être certain que vous êtes condamné à mort, et cela pour avoir prêché la pure morale de l'Évangile de Jésus crucifié... Les choses, cher confrère, sont comme je vous le dis. Le roi ne veut plus de chrétiens ni de missionnaires : mon tour et celui du P. Odorico pourront venir ».
Le lendemain, 14 octobre, il lui écrit encore : « Nous avons des gardes depuis hier ; le jour, nous avons deux soldats qui nous surveillent, et, la nuit, nous en avons quatre ; nous pourrons vous suivre de loin. Votre sentence est prononcée irrévocablement ; lorsque vous aurez subi le supplice de la corde, on vous coupera la tête pour la porter dans les provinces où vous avez prêché le christianisme. Marquez-moi un *Lætus sum in his quæ dicta sunt mihi*, et je célébrerai une messe d’actions de grâces ; je n’oublierai point cependant de demander auparavant pour vous les grâces dont vous avez besoin. Je vous parle de science certaine ; vous êtes condamné à mort comme missionnaire ;... dans quelques jours vous allez monter au ciel, ne nous oubliez pas. Je n’ai pas encore pu savoir quand vous serez exécuté ».
M. Gagelin répond le jour même : « Monsieur et très-cher confrère, la nouvelle que vous m’annoncez que je suis irrévocablement condamné à mort me pénètre jusqu’au fond du cœur. Non, je ne crains pas de l’assurer, jamais nouvelle ne me fit tant de plaisir ; les mandarins n’en éprouveront jamais de pareil : *Lætus sum in his quæ dicta sunt mihi* : *in domum Domini ibimus !!!* La grâce du martyre, dont je suis indigne, a été dès ma plus tendre enfance l’objet de mes vœux les plus ardents ; je l’ai spécialement demandée toutes les fois que j’élevais le précieux sang au saint sacrifice de la messe. Dans peu, je vais donc paraître devant mon Juge pour lui rendre compte de mes offenses, du bien que j’ai omis de faire et même de celui que j’ai fait. Si je suis effrayé par la rigueur de sa justice, d’un autre côté ses miséricordes me rassurent ; l’espérance de la résurrection glorieuse et de la bienheureuse éternité me console de tous les travaux que j’ai supportés, de toutes les peines et des humiliations que j’ai souffertes ; je pardonne de bon cœur à tous ceux qui m’ont offensé, et je demande pardon à tous ceux que j’ai scandalisés. Je vous prie d’écrire à Mgr notre vicaire apostolique, que je respecte et aime bien sincèrement, ainsi qu’à ces Messieurs nos autres confrères, que je porte tous dans mon cœur. Je me recommande à leurs prières ainsi qu’à celles des prêtres du pays, des religieuses et de toutes les bonnes âmes. Je vous prie d’écrire aussi en mon nom à MM. les directeurs du séminaire des Missions étrangères, à M. Lombard, missionnaire à Besançon, mon cher père en Jésus-Christ, et deux mots à mes parents. Je n’ai plus que deux sœurs, un oncle et une tante, je ne les oublierai pas dans le ciel où nous nous reverrons tous, je l’espère... Je quitte ce monde, où je n’ai plus rien à regretter ; la vue de mon bon Jésus crucifié me console de tout ce que la mort peut avoir d’amertume ; toute mon ambition est de sortir promptement de ce corps de péché pour être réuni à Jésus-Christ dans la bienheureuse éternité : *Cupio dissolvi et esse cum Christo !* Je n’ai plus qu’une consolation à désirer, celle de vous rencontrer ainsi que le P. Odorico, pour la dernière fois ».
Le 16 octobre, M. Jaccard écrit à M. Gagelin : « Bien vénéré confrère, si l’on diffère votre exécution, nous avons encore une lueur d’espoir de pouvoir vous rencontrer ; mais si, comme on me l’assure, elle doit avoir lieu demain ou après-demain, il est probable que nous ne pourrons plus nous voir... Croyez que si vous ne pouvez pas non plus voir un Père annamite, c’est qu’il n’y a pas moyen de vous procurer cet avantage ; heureusement ce n’est pas une chose nécessaire. Nous ne cessons, le P. Odorico et moi, de parler de votre bonheur. Le P. Odorico est tout rayonnant et désire partager votre sort. Quant à moi, misérable pécheur, je ne sais pas souvent ce que je fais, je ne puis presque pas dormir. Je vous avoue que
je serais presque fâché si le roi vous faisait grâce, étant aussi près que vous l'êtes de remporter la palme du martyre et de monter au ciel. Pardonnez-moi, cher confrère, tous les scandales que je vous ai donnés et les peines que j'ai pu vous faire. Je vous ai toujours regardé comme un ami fidèle, un supérieur ; j'espère que vous serez bientôt mon intercesseur dans le séjour de la gloire. Adieu, cher martyr de Jésus-Christ, priez pour moi ».
Le lendemain, 17 octobre, fut le jour du triomphe. À sept heures du matin, on vint annoncer à M. Gagelin qu'il allait être transféré à Thuà-Thien. Apercevant une troupe de soldats armés de piques et de sabres, il demande à l'un d'eux : « Me conduisez-vous pour me trancher la tête ? » Le soldat semble hésiter et garde le silence. « Apprends », lui répond M. Gagelin, « que je ne crains pas ! »
Le cortège s'avance et un crieur proclamait à haute voix la sentence : « L'européen est coupable d'avoir prêché et répandu la religion de Jésus dans plusieurs parties du royaume : en conséquence, il est condamné à être étranglé ». M. Gagelin marche à grands pas et arrive au lieu du supplice. On étend une natte par terre : le martyr demande à se mettre à genoux ; on le fait asseoir les jambes croisées, puis déboutonner ses habits que l'on abaisse jusqu'à la ceinture ; ensuite on lui attache les bras à un pieu derrière le dos. Il se prête à tout avec la plus grande résignation ; on lui passe une corde autour du cou, on roule les deux bouts de la corde autour de deux pieux solidement plantés ; puis, au signal donné, les soldats tirent la corde de toutes leurs forces : M. Gagelin expire sans le moindre mouvement. Il était huit heures du matin, 17 octobre 1833. Son corps a été transporté à Paris, aux Missions étrangères, où il est exposé à la vénération des fidèles dans la salle des Martyrs. Le pape Grégoire XVI l'a déclaré vénérable le 19 juin 1840.
M. Jaccard attendit encore plusieurs années avant de recevoir la couronne promise à ceux qui souffrent pour la justice. Enfin, le moment de la délivrance arriva ; déjà depuis quelque temps il avait pressenti que les jours n'étaient pas éloignés où la foi des néophytes allait être mise à de nouvelles épreuves. Aussi après le solennel interrogatoire que lui fit subir le premier mandarin de la province, le 7 mars, M. Jaccard, qui, dans cette circonstance difficile, avait montré la grandeur d'âme, le courage et la sainte liberté des premiers chrétiens, se hâta-t-il d'écrire une lettre adressée à tous ses chers confrères du Tong-King et de la Cochinchine, pour leur annoncer de nouveaux orages. En déplorant les malheurs qui menaçaient les missions, déjà si désolées, son cœur ne pouvait s'empêcher de saluer, par de saints désirs, l'aurore du beau jour qui devait éclairer son triomphe et l'unir pour toujours à son Dieu !... Il ne fut pas trompé dans ses prévisions : la persécution recommença bientôt avec plus de violence et lui-même ne tarda pas à en ressentir les effets. Le 13 juillet de la même année, le premier mandarin fit tirer de prison le saint apôtre, qui se trouvait très-faible par suite de l'épuisement où l'avait réduit une maladie de plus d'un an, le mit à la cangue et le conduisit, par ordre du roi, au Sânh de Quang-Tri. C'est là que Minh-Menh et ses satellites se réservaient d'assouvir leur fureur. Dans un premier interrogatoire, la fermeté et la sagesse des réponses du missionnaire irritèrent les juges, et dès lors le généreux confesseur vit augmenter ses maux. Le mandarin, en lui laissant la cangue, le fit aussitôt charger de chaînes et donna l'ordre de l'enfermer, en cet état, dans les infects cachots de Sânh, où il resta deux mois,
et d'où il ne sortit que pour aller au supplice. Qu'on se figure quelle eût été l'angoisse d'un homme moins courageux et qui n'eût pas été soutenu par les grandes et consolantes pensées de la foi ! Quoique le missionnaire fût déjà chargé de la cangue et de la chaîne et qu'il se sentît extrêmement affaibli par ses infirmités, que le défaut de nourriture convenable et l'absence des remèdes augmentaient dans ces lieux obscurs et humides, on poussa d'abord la rigueur à son égard jusqu'à défendre sévèrement l'entrée de sa prison ; on permit seulement à ses geôliers de lui acheter un peu de mauvais riz. Mais, au milieu de cet abandon, il ne fut pas délaissé par la divine Providence. Une femme du Sânh put enfin, par les soins d'un missionnaire, M. Delamotte, pénétrer dans le cachot et y porter de temps en temps quelque secours. Ce fut encore par le moyen de cette généreuse néophyte que M. Jaccard eut la consolation de recevoir en secret plusieurs lettres de ses confrères.
Quelques jours après le premier interrogatoire, le mandarin, honteux de sa défaite, résolut d'arracher par la violence des tourments ce que la ruse n'avait pas obtenu. Il indique une audience solennelle et fait paraître son prisonnier devant son tribunal, en même temps qu'on étale sous ses yeux les rotins préparés pour la torture. Le mandarin commença par lui demander s'il ne consentait pas à abandonner la religion de Jésus : « Ma religion », répondit le confesseur avec une sainte énergie, « n'est pas un don du roi, je ne puis l'abandonner à la volonté du roi ».
Ces paroles, que je traduis littéralement, dit Mgr Cuenot, vicaire apostolique de la Cochinchine, ont dans la langue annamite une force qui ne peut passer dans la nôtre ; aussi elles déconcertèrent le mandarin, qui se hâta de changer de méthode, adressant au missionnaire des questions qui pouvaient compromettre les fidèles. M. Jaccard répondit sans compromettre personne. Les assistants étaient dans l'admiration ; le mandarin ordonna de commencer la torture. Le patient, étendu par terre, chargé de la cangue et de ses chaînes, fut attaché à quatre ou cinq pieux enfoncés dans le sol ; il reçut quarante-cinq coups de rotin donnés à neuf reprises par différents bourreaux. Après cinq coups, le mandarin réitérait ses questions ; mais M. Jaccard garda le silence sur plusieurs, et ne répondit qu'en très-peu de mots à quelques autres. Chaque coup, disent les chrétiens témoins de ce triste et déchirant spectacle, faisait jaillir et ruisseler le sang. Au reste, ce qui nous donne l'idée de la force et de la violence avec lesquelles on frappait le martyr, c'est que douze rotins furent brisés et que le supplice dura depuis neuf heures du matin jusqu'à midi. Cet intrépide soldat de Jésus-Christ ne jeta pas un cri, ne laissa pas échapper un soupir. Détaché et recouvert de ses habits, il se recueillit quelques instants, appuyé sur ses coudes, offrant sans doute ses souffrances à son Père céleste, le remerciant de sa victoire et le priant d'agréer son sacrifice. On le releva tout sanglant et la chair tellement déchirée, qu'à l'instant son pantalon noir changea de couleur et devint tout rouge par l'abondance du sang qui coulait de ses plaies. Il fut reconduit, toujours chargé de sa lourde cangue et de ses chaînes, dans son obscure prison, où cependant les secours et les remèdes transmis par cette femme dévouée, dont nous avons parlé, l'ont soutenu jusqu'au jour de l'exécution. Sa maladie, ses plaies, les souffrances d'un noir cachot, l'approche d'une mort horrible, ne purent abattre cette âme courageuse, soutenue par la grâce ; elle semblait, au contraire, s'oublier pour ne penser qu'aux autres ; les pauvres néophytes l'occupaient d'une manière toute particulière. Son cœur de père et d'apôtre fut sensi-
blement affligé en apprenant qu'un certain nombre de chrétiens avaient eu le malheur d'apostasier. Vaincus par la violence des tourments, ces malheureux étaient parvenus ensuite à entraîner dans leur honteuse défection d'autres fidèles qui avaient d'abord montré un courage inébranlable dans les tortures, et qui ne consentirent ensuite à renier la religion qu'au moment où le jugement allait être renvoyé au roi pour recevoir sa ratification. Ils abandonnaient la palme du martyre qu'ils tenaient déjà dans leurs mains ! C'était la pensée du bonheur dont se privaient ces pauvres chrétiens, et du scandale qu'ils donnaient, qui faisait la seule douleur de M. Jaccard. Il est vrai cependant qu'il trouvait quelque consolation dans la constance invincible que montrait toujours un jeune néophyte ; mais cette joie était encore mêlée de crainte : car il n'ignorait pas que les apostats employaient tous les moyens imaginables pour ébranler ce pieux confesseur. Les alarmes de M. Jaccard ne cessèrent qu'au moment où il le vit partager son cachot ; désormais ils seront unis dans leurs combats et leurs souffrances comme dans leur triomphe.
Ce jeune soldat de Jésus-Christ était Thomas Thien, né en Haute-Cochinchine. Orphelin de bonne heure, il fut attaché, dès l'âge de huit ans, à la suite d'un prêtre annamite, qui en fait ce grand éloge : « On admirait surtout sa modestie, sa prudence et son amour pour la prière ». Le vicaire apostolique, connaissant son mérite, l'envoya dans le collège de la Mission. Thomas avait alors dix-huit ans. Arrêté par les satellites des mandarins, il fut conduit en prison. On le mit à la question pour obtenir son apostasie. Après l'avoir frappé de la manière la plus cruelle, après avoir essayé sur lui plusieurs genres de tortures, les bourreaux poussèrent la barbarie jusqu'à lui arracher la chair avec des pinces rougies au feu et ensuite avec des pinces froides. Le jeune chrétien montra, au milieu de ces horribles tourments, un courage qui ne s'ébranla pas. Les spectateurs étonnés disaient hautement qu'une telle constance dépassait les forces de la nature, et qu'il y fallait reconnaître quelque chose de divin. Mais, au sortir des tourments, le vainqueur eut des assauts plus redoutables à soutenir de la part de quelques apostats qui se trouvaient avec lui dans la même prison et qui lui reprochaient de prolonger leur détention par son opiniâtreté. Ces malheureux mirent tout en œuvre pour ébranler son courage qui accusait leur lâcheté ; et, voyant l'inutilité de leurs efforts, ils portèrent l'inhumanité jusqu'à refuser de partager avec lui la nourriture qu'on leur apportait en commun. Mais la faim et la soif, et les persécutions des faux frères, ne contribuèrent qu'à faire éclater davantage sur ce juste le miracle de la grâce. Le mandarin ordonna de le jeter dans le cachot de M. Jaccard. Il y rencontra un père bien tendre, auquel il rendit autant de consolations qu'il en reçut. Leur union n'a duré qu'un mois sur la terre, mais elle est éternelle dans les cieux !
Le temps de l'exécution approchait, les sentences portées par les mandarins avaient été expédiées à la cour de Minh-Menh. Celle de M. Jaccard portait en substance qu'il était condamné à avoir la tête tranchée, comme coupable d'observer une religion proscrite par le roi, d'avoir cherché à la répandre et d'avoir, du fond de sa prison, excité le père Joachim à l'enseigner aux chrétiens. Titres de gloire du saint apôtre !
Thomas Thien est qualifié de coadjuteur des maîtres de la religion et condamné à mort pour n'avoir pas voulu consentir à abandonner un culte proscrit par les lois. Les sentences, revêtues de la sanction royale, ne tardèrent pas à revenir, modifiées en ce point qu'elles substituaient la corde
au glaive. On croit que la pensée du roi fut d'empêcher les chrétiens de recueillir le sang des martyrs. Quand les deux confesseurs apprirent cette heureuse nouvelle, ils furent au comble de la joie : ils se voyaient arrivés au moment désiré qui allait les réunir à Dieu ; ils s'encouragèrent mutuellement à souffrir avec générosité pour celui qui le premier avait souffert pour eux. Les courts instants qu'ils passèrent dans la prison s'écoulèrent en doux épanchements de cœur et en actions de grâces. Le jeune Thomas ne pouvait contenir les sentiments de joie dont son âme était inondée ; il n'avait de désirs et de paroles que pour le ciel. « Ô mon père », disait-il souvent à M. Jaccard dans un saint transport d'amour, « ô mon père, on nous laisse vivre bien longtemps ! » Enfin, le jour si désiré de consommer le sacrifice et de recevoir la récompense de tant de souffrances était venu. Le 21 septembre, dès le matin, fête de saint Matthieu, une troupe de soldats, commandés par un mandarin, se rendit à la prison. M. Jaccard et Thomas Thiên furent tirés de leur cachot pour être conduits au lieu du supplice. Ils y marchèrent avec fermeté, et leur visage réfléchissait la joie de leur âme. Le saint apôtre surtout paraissait tout glorieux de son jeune compagnon et jetait sur lui des regards pleins de satisfaction et de tendresse. Un témoin oculaire de cette marche triomphale rapporte un trait qui peint merveilleusement leur calme et leur sérénité. En passant le fleuve et près d'arriver aux auberges où l'on a coutume de donner à boire et à manger aux criminels conduits au supplice, le jeune Thomas se retourna et dit en riant à M. Jaccard : « Père, prendrez-vous quelque nourriture ? » — « Non, mon enfant », lui repartit aussitôt M. Jaccard avec un gracieux sourire. « Ni moi non plus », ajouta Thomas ; « au ciel donc, mon père ! »
Arrivé à l'endroit fixé pour l'exécution, M. Jaccard eut encore la consolation de recevoir l'absolution d'un prêtre annamite qui s'était rendu sur les lieux et s'était confondu parmi la foule dans ce dessein, et pour assister au martyre de nos confesseurs et à leur sépulture. On fit asseoir M. Jaccard sur une natte et on le lia fortement à un poteau enfoncé en terre ; on en fit autant pour le jeune Thomas. Après ces préparatifs, les bourreaux saisirent la corde et un moment après ces deux saintes âmes allaient jouir de la récompense des martyrs. — Les corps furent enveloppés dans les nattes sur lesquelles ils étaient assis pendant le supplice. Les païens les ensevelirent dans une fosse creusée au milieu du sable, auprès de leurs poteaux. — Dans la suite on put les exhumer, et actuellement les restes du vénérable Jaccard et de son cher compagnon Thomas Thiên reposent à Paris, dans deux châsses placées l'une à côté de l'autre, dans la chambre des martyrs, au séminaire des Missions étrangères. Le pape Grégoire XVI les a déclarés vénérables le 19 juin 1840.
Quand la mère de M. Jaccard apprit le martyre de son fils, elle poussa un cri où la joie de la chrétienne l'emportait sur la douleur de la mère. « Dieu soit béni ! » dit-elle, « je suis délivrée de la crainte que j'éprouvais malgré moi de le voir succomber à la tentation des douleurs ; oh ! quelle bienheureuse nouvelle, quel honneur pour notre famille, de compter parmi ses membres un martyr de Jésus-Christ ! » C'est à cette admirable femme que son glorieux fils avait adressé ces belles paroles : « Ma chère mère, il y a dix ans que je parcours le monde, j'ai beaucoup souffert ! N'importe, nos joies passent comme nos peines ; de tout cela il ne reste qu'une chose, c'est la part faite à Dieu ! » Heureuse mère d'avoir un tel fils, heureux fils d'avoir une telle mère ; glorieuse Église de Jésus-Christ de produire de telles âmes !
Le vénérable Pierre-Rose-Ursule-Dumoulin Borie,
ÉLU ÉVÊQUE D'ACANTHE, VICAire APOSTOLIQUE DU TONG-KING OCCIDENTAL,
DE LA CONGRÉGATION DES MISSIONS ÉTRANGÈRES.
Dieu m'ait pardonné?... Oh ! si Dieu me rend la santé, je le servirai tout de bon ». Notre-Seigneur le prit pour ainsi dire au mot, et le jeune Borie tint sa promesse ; il chercha la manière la plus généreuse d'immoler sa vie à Celui de qui il la tenait pour la seconde fois ; là, plusieurs partis se présentaient à cette âme ardente : exercer la médecine dans les pays infidèles pour procurer la grâce du baptême aux enfants des païens, s'ensevelir dans la solitude de la Trappe... Enfin, après beaucoup de luttes, d'irrésolutions, il entra au grand séminaire de Tulle ; mais là, de nouvelles et horribles tentations vinrent l'assaillir ; il trouvait partout, avait pour tout un ennui, un dégoût profond ; la règle était pour lui un joug insupportable ; il lui tardait de rentrer dans le monde ; cependant, la grâce lui fit trouver son salut dans les précieuses qualités dont nous avons déjà parlé. Plein de franchise et de droiture, il s'ouvrit à ses supérieurs et se laissa encore conduire par leur sagesse et leur expérience. Comme saint Paul, il dit à Notre-Seigneur en leur personne : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? » Dès lors, le calme se fit dans son âme, devenue humble et obéissante.
Il reçut la tonsure, et pendant ses vacances, il édifia par sa piété et par sa charité envers les pauvres ; il instruisait les petits enfants et lisait avec assiduité les Annales de la propagation de la foi, qui deviennent en tant de pays une semence de missionnaires et de martyrs. À son retour au séminaire, il fut un homme tout nouveau ; on remarquait en lui l'union de la piété et des qualités qui la rendent aimable. Ses délices étaient de passer de longues heures devant le Saint-Sacrement. Comme il était chargé de la sacristie, il restait le soir, quand ses confrères étaient retirés dans leurs cellules, pour tenir compagnie à ce bon Maître. Il avait déjà, pour la sainte Vierge, cette dévotion qui tint une si grande place dans sa vie. Il s'enrôla dans les pieuses associations instituées en son honneur, et après sa mort, un chrétien de Cochinchine trouva dans son scapulaire une prière, qu'il avait composée quand il fut reçu membre de cette pieuse confrérie. Voici la fin de cette admirable prière : « Faites-moi marcher dans l'esprit de cette vocation d'en haut, et enfin, bonne Mère, que, après avoir souffert des outrages pour le nom de Jésus-Christ, je parvienne, par la palme du martyre, si cela vous est agréable, au port du salut éternel ! »
Le 12 juin 1829 il fut ordonné sous-diacre, et pendant les vacances qui suivirent, il redoubla de ferveur pour connaître la volonté de Dieu, consulta des prêtres pieux et éclairés, et alla recommander cette importante affaire à la sainte Vierge, en faisant le pèlerinage de Roc-Amadour. Au retour de ce pieux voyage, il se sentit plein de force et d'ardeur et communiqua son dessein à sa mère. La nature parla un langage bien fort et bien tendre ; mais la grâce l'emporta et dans le cœur du fils et dans le cœur de la mère. L'abbé Borie entra au séminaire des Missions étrangères, à Paris, le 1er octobre 1829. Sa première pensée, en arrivant dans cette sainte maison, où se sont formés tant d'apôtres et de martyrs, fut de remercier le Dieu des miséricordes, et de dire comme le divin Sauveur : « Seigneur, voici que je viens pour faire votre volonté ». La seconde, fut d'écrire à sa mère une lettre pleine de tendresse et de foi. « Me voici enfin arrivé depuis trois jours à ma destination. Vous dire combien il fut pénible pour moi de me dérober à votre tendresse, comme je l'ai fait, pour avoir la force de sortir de la maison, ce serait, si vous me rendez justice, vouloir vous prouver une chose dont vous devez être persuadée. Oui, il a fallu étouffer tous les cris du cœur pour n'écouter que la voix de Dieu, qui m'appelait à tout quitter pour son service et le salut de nos frères non
encore chrétiens. Votre résignation à la volonté divine m'a édifié. Dieu vous tiendra compte de ce sacrifice. Si votre cœur n'y consent qu'à regret, que votre foi le soutienne et le fortifie. Quoique éloigné de vous, je ne cesserai de vous avoir présenté à ma pensée ; votre tendresse toute maternelle sera toujours gravée dans mon cœur. Ah ! ne croyez pas que j'aie été insensible à tant d'efforts que vous avez faits pour me retenir. J'en ai versé bien des larmes. Dieu les a vues et m'a consolé ; j'espère qu'il vous consolera aussi... Il y a quatre ans que je ne me sens d'autre attrait que celui des missions ; la volonté de Dieu est que je le suive. Pardonnez-moi, ma chère mère, l'inquiétude que je vous donne ; croyez que mon éloignement ne saurait diminuer en rien le respect et la reconnaissance que je dois à vos bontés spéciales pour le plus indigne de vos enfants. Aimez-moi comme je vous aime en Notre-Seigneur et priez pour moi ».
Au séminaire de Paris, Dumoulin vécut saintement, se préparant, par les sacrifices qu'exige la vie commune, aux sacrifices de la vie apostolique ; il passa treize mois à Paris ; il en partit le 2 novembre 1830, et comme il était trop jeune, il ne devait recevoir la prêtrise qu'à Pondichéry. Il reçut au Havre une dispense d'âge et fut ordonné prêtre à Bayeux. « Que d'obligations je contractai en ce beau jour », écrivit-il, « la dette est immense et le débiteur fort pauvre ! si on ne lui fait remise, il est insolvable. Je vous assure que j'eus besoin d'un courage tout particulier pour me décider à recevoir un si redoutable fardeau avec tant de précipitation. Je fus dispensé à la fois d'âge, d'examen et de retraite. J'en suis tout confus quand j'y pense. La seule circonstance du jour (21 novembre, fête de la Présentation de la sainte Vierge au temple) m'inspire quelque confiance, et ce n'est pas la première fois que l'auguste Marie me donne des marques spéciales de sa protection. Il est vrai qu'elle est la médiatrice et le refuge des pécheurs, et qu'à ce titre, j'ai de grands droits à sa puissante intercession ». Le 1er décembre, il se mit en route pour sa nouvelle patrie, ou plutôt pour ses chères missions, où il devait, par ses travaux et sa mort glorieuse, mériter d'entrer dans la véritable patrie. Le 15 juillet 1831 il aborda à Macao. Le courrier qui devait l'introduire au Tong-King n'étant pas encore arrivé, son cœur brûlait d'impatience : « Oh ! qu'il me tarde », écrivait-il, « d'arriver dans cette mission ! de pouvoir faire et de souffrir quelque chose pour la gloire de Dieu ! car je vous assure que jusqu'ici mes jours ont été bien vides de bonnes œuvres ». Il s'écrie dans une autre lettre : « Je m'épuise en vains désirs ! il est bien triste de rester les bras croisés au milieu de tant de peuples qui périssent sans secours. Mais que faire ? attendre avec résignation que Dieu, touché de notre bonne volonté, nous accorde l'unique faveur de faire et de souffrir quelque chose pour sa gloire... J'aurai de grands dangers à courir, de grandes fatigues à supporter ; mais avec le secours de Celui qui est notre force et notre modèle, je ne crains rien. Il est d'ailleurs bien juste que je commence à payer l'immense dette que j'ai contractée par mes péchés ».
Enfin, il apprit qu'il pouvait aller prêcher Jésus-Christ, ou plutôt verser son sang pour son saint nom ; car la persécution faisait tous ses efforts pour détruire le royaume naissant de Jésus-Christ. Dès qu'il fut arrivé dans le Xu-Nghé, province du Tong-King occidental, terme de son voyage, le 15 mai 1832, il mit la main à l'œuvre de Dieu ; à force d'ardeur, et grâce aussi à l'assistance divine, il apprit promptement la langue ; dès lors il allait partout où le conduisait l'obéissance, prêchant, catéchisant, baptisant, fortifiant les chrétiens. Le 6 janvier 1837, le tyran Minh-Menh, véri-
table Néron de l'Asie, ayant lancé un édit sanglant de persécution, une grande terreur se répandit parmi les chrétiens. Les missionnaires étaient obligés de fuir de maison en maison pour conserver une vie si utile à l'Église ; mais aucune crainte humaine ne pouvait ralentir le zèle de notre saint apôtre. Dans les derniers mois de 1832, il entendit plus de mille confessions. La perte d'un grand nombre d'âmes qui périssent faute de sacrements, sa grande indignité surtout et son peu de correspondance à la grâce, voilà ce qui l'effrayait et le faisait craindre pour son salut ; mais sa bonne Mère était sa consolation et lui obtenait la paix au milieu de tant d'événements qui se succédaient autour de lui. C'était sous sa tutélaire protection qu'il remettait le pasteur et le troupeau. « Ainsi donc, mon cher ami », disait-il en terminant une lettre, « je fais toujours mes délices d'être au Tong-King, et bénie soit la Providence qui m'a appelé à une si sublime vocation ! toutes mes craintes sont de ne pas y correspondre dignement. Aidez-moi du secours de vos prières, obtenez-moi le bonheur de n'aimer que notre divin Jésus et sa croix ! priez beaucoup pour moi et obtenez-moi, s'il est possible, de toucher du bout de mes lèvres au moins le calice d'amertume. Mais, hélas, qu'ai-je fait et que puis-je faire pour mériter un si grand bonheur ! »
Au milieu de tant de dangers, le saint missionnaire put en 1836 achever la visite de toutes les chrétientés de son district. Ces courses, ces fatigues, ces peines étaient pour lui la cause d'instables jouissances. Il pouvait dire, comme le dira quelque temps après son vénérable successeur : « Oh ! que le Seigneur est bon ! que sa Providence est admirable ! que les enfants de la terre s'attachent à ce monceau de boue ; qu'ils se disputent à l'envi quelques grains de sable ! pour moi, je ne veux que vous, ô mon Dieu ! et je me tiens bien content de la part que vous m'avez assignée ! Prêcher l'Évangile aux pauvres, courir de cabane en cabane sur les pas de Jésus, oh ! que ce ministère est beau ! »
Toute la vie des missionnaires se trouve dans ces belles paroles : « Je marche au milieu d'une nuit profonde, dans des chemins tortueux et étroits, bien souvent dans la boue et dans l'eau jusqu'à la ceinture et malgré la pluie et les vents. — Où allez-vous dans cet équipage ? me direz-vous. — Où je vais ? Oh, quelquefois chercher la brebis errante pour l'arracher au loup infernal ; d'autres fois je fuis pour m'arracher moi-même à la fureur des persécuteurs ; mais, peu importe, je me trouve heureux. Dans le silence de mes pensées, je réfléchis que notre vie n'est aussi qu'un pèlerinage, ce monde entier un lieu d'exil, et que Jésus-Christ, notre maître et notre modèle, a, comme moi, parcouru les bourgs et les bourgades, tantôt pour prêcher aux pauvres, tantôt pour fuir les méchants ».
Mais, pour imiter en tout Jésus-Christ, il faut boire avec lui dans le calice de sa passion ; cette grâce ne devait pas être refusée à notre apôtre. Les mandarins le cherchaient depuis longtemps. Un chrétien fut assez malheureux pour le trahir, et on se mit à sa poursuite ; il se sauva dans les montagnes et se cacha. Le mandarin, assuré par les dénonciations du traître qu'il était sur les traces du missionnaire, explora avec ses soldats tous les lieux d'alentour. Après minuit, M. Borie, entendant le bruit des pas des satellites, comprit qu'il ne pouvait échapper ; il souleva le sable qui le couvrait, sortit brusquement de l'espèce de tombeau où il était caché, et s'écria : « Qui cherchez-vous ? »
Les soldats reculent d'abord comme ceux qui venaient arrêter le Sauveur ; mais bientôt l'un d'eux, pour rendre la fuite du missionnaire impos-
VIES DES SAINTS. — TOME XV. 9
sible, commença le martyre du saint apôtre en lui assénant sur les reins un violent coup de bâton. On conduisit le prisonnier de Jésus-Christ au village de Dieno-Phuc. Sur son chemin accourut Pierre Tû, son élève, qui voulut partager ses souffrances. M. Borie, comptant sur son courage et sa foi, le reçut avec joie pour l'enfanter à la gloire, après l'avoir enfanté à la grâce. Ils furent conduits tous deux avec le Père Diem, vieillard de soixante-dix-sept ans, à la ville capitale de la province. On arrive à la salle d'audience. Laissons parler Pierre Tû, témoin oculaire ; ce sont les actes d'un martyr racontés par un autre martyr. Le mandarin commence : « Chef de religion, Cao (c'était le nom de M. Borie), et vous aussi, chef de religion, Diem, il est vrai que le roi a défendu sévèrement votre religion ; malgré cela, si vous consentez à fouler la croix aux pieds, je vous mettrai en liberté sur-le-champ ». M. Borie répondit : « Mieux vaut cent fois mourir ». Le Père Diem fit la même réponse. Le mandarin ajouta : « Chef de religion, Cao, vous êtes Européen et vous êtes venu dans ce pays pour y prêcher la religion ; pourquoi n'avez-vous pas cherché à vous en retourner chez vous, plutôt que de vous cacher ici et là et vous faire arrêter pour être ensuite exposé aux supplices ? Avant qu'on vous eût arrêté, où étiez-vous ? Dites-moi la vérité tout entière, afin que je puisse travailler à l'instruction de votre procès ». — « À peine étais-je arrivé dans ce pays, où je venais prêcher la religion, que le roi l'a prohibée. Il a aussi défendu l'accès à tous les navires étrangers, de sorte que, quand même j'aurais voulu m'en aller, je n'aurais pu le faire. Quant aux peuples que j'ai visités, ils appartiennent au roi. Je vous prie d'avoir pitié d'eux et de ne pas m'obliger à les nommer. Je suis entre vos mains ; faites de moi ce que vous voudrez ; je demande à supporter la peine tout seul ».
Ces paroles ne furent à peine prononcées que les soldats plantèrent des pieux en terre ; les pieds et les mains du confesseur y furent attachés. On plaça une tuile sous son ventre et une autre sous son menton et on le frappa de trente coups de rotin. Pendant les vingt premiers coups, il ne donna aucun signe de douleur, ne poussa pas un seul soupir, quoique le sang ruisselât de sa chair en lambeaux. Ce ne fut qu'aux dix derniers qu'il fit entendre quelques gémissements. « C'est assez », dit le mandarin aux exécuteurs, « nous perdons notre temps à le frapper ». — « On me releva », dit le saint martyr, « car j'étais incapable de me relever moi-même ; mais un instant après qu'on eut jeté une poignée de sel sur mes plaies et que j'eus éprouvé des douleurs cuisantes, je me sentis aussi bien portant qu'avant la cérémonie ». Le mandarin lui ayant demandé s'il souffrait beaucoup, le martyr dit : « Je suis de chair et d'os comme les autres, pourquoi serais-je exempt de douleurs ? Mais n'importe, avant comme après la torture, je suis également content ».
Pendant toute la procédure, M. Borie inspira au mandarin du respect et de l'admiration par son héroïque fermeté. Son humilité indiquait assez d'où lui venait cette force, dont l'homme n'est guère capable de lui-même. « Vous ne voulez pas parler maintenant », dit le mandarin, « mais supposons que le roi vous mande à la capitale : là, un grand feu est allumé, les tenailles sont rougies, et votre chair arrachée par lambeaux : pourrez-vous l'endurer et vous taire ? » — « Mandarin, quand le roi me mandera, je verrai ; je n'ose présumer de moi-même à l'avance ». Le généreux confesseur fut reconduit en prison avec ses compagnons, et on expédia leur sentence à la capitale, afin de la soumettre à la sanction royale. La réponse du roi se fit attendre longtemps.
Pour faire connaître quel sentiment occupait, pendant ce délai, l'âme du saint missionnaire, chargé d'une lourde cangue, au fond d'un cachot, attendant une mort affreuse, loin de ses amis, loin de tout ce qu'il aime en ce monde, n'ayant d'autre consolation que de souffrir pour la justice, nous nous contenterons de citer quelques lignes des lettres qu'il écrivit à ses supérieurs et à ses parents.
« Quant à l'espoir de nous revoir en ce monde, il ne faut plus y songer. Depuis 1826, où le bon Dieu m'a désabusé des folies du monde, j'ai nourri dans mon cœur le désir de verser mon sang pour l'expiation de mes péchés. Je ne voudrais pas échanger mon énorme cangue pour la plus belle couronne de l'univers. J'ai l'espoir, avec la grâce de Dieu, de n'en voir débarrasser mon cou que pour recevoir le coup mortel.
« La nuit dernière nous avons fait retentir les prisons du chant du psaume Miserere. Le Père Khoá et mon cher Tú ajoutaient pour refrain, à chaque verset : Parce, Domine, parce popule tuo... Et les gardes nous priaient de continuer notre psalmodie. On dit que nous sommes condamnés, MM. Khoá, Diem et moi, à avoir la tête tranchée, mon disciple Tú à être étranglé. Voilà donc notre arrêt porté ; le roi n'a qu'à le ratifier, et nous aurons le bonheur d'être réunis pour jamais à Notre-Seigneur. Fiat, fiat !!
« La sentence portée contre nous part aujourd'hui ou demain pour la ville royale ; il ne nous reste donc plus que dix ou quinze jours à vivre. Puissions-nous être assez heureux pour disposer nos âmes à paraître devant le souverain Juge !... J'aurais désiré travailler à la vigne du Seigneur pendant beaucoup d'années... mais le Seigneur en a disposé autrement ; que son saint nom soit béni ! Mes vœux de douze ans seront accomplis, je l'espère ; j'ai été ordonné prêtre le 21 novembre 1830, et ce sera pour en célébrer l'anniversaire que j'aurai le bonheur de voir terminer mon inutile existence dans cette vallée de larmes. Adieu, et à Dieu seul, cher confrère !
« En prison, et chargé d'une cangue pesant vingt-cinq livres, je sens mon âme en paix ; j'attends avec résignation, j'oserais même dire avec joie, le moment peu éloigné où je serai pour toujours délivré des misères et des illusions de ce monde. Je pense souvent à l'auguste Marie, et je répète avec confiance l'Ave, maris Stella, que vous m'avez appris dans mon enfance.
« Je vous avoue que la multitude de mes péchés m'effraie, et que je m'estime le plus heureux du monde d'avoir été appelé à les expier par l'effusion de mon sang ! les mérites de mon divin Maître me rassurent.
« L'auguste Marie, notre mère commune, m'a conduit par la main jusqu'à ce jour ; offrez-lui des actions de grâces pour les bienfaits dont elle m'a comblé... Depuis le premier jour de la persécution, j'ai supplié notre bonne mère de m'obtenir la grâce d'expier mes péchés par l'effusion de mon sang ».
Ce fut dans les fers qu'il reçut la lettre qui le nommait évêque d'Acanthe ; enfin, le 24 novembre, tandis que les prisonniers prenaient leur léger repas dans la joie du Seigneur, arriva de la capitale la ratification du jugement qui condamnait Mgr Borie à avoir la tête tranchée, les deux prêtres à être étranglés, et les deux autres confesseurs à attendre dans les fers qu'il plût au tyran de fixer le jour de leur supplice. Aussitôt le mandarin criminel ordonna au géolier de faire cuire une poule pour les trois Pères. (C'est l'usage du pays de régaler ceux que l'on va mettre à mort). Comme c'était
un samedi, et qu'ils jeûnaient tous les trois, Mgr Borie répondit qu'ils ne mangeaient pas de viande ce jour-là ; que néanmoins, pour plaire au mandarin criminel, ils boiraient un peu de vin. Alors tous les autres prisonniers se levèrent pour saluer une dernière fois les saints martyrs. Mgr Borie n'oublia pas son jeune élève. Il le confia à un des compagnons de sa captivité, le vénérable Antoine Nam : « Je pensais », dit-il, « que nous irions tous ensemble au supplice ; mais puisqu'il en est autrement, je déclare que j'adopte ce jeune homme pour mon fils : ainsi toute l'affection que vous avez eue pour moi, je vous prie de la reporter sur mon cher enfant ». Tous les prisonniers fondaient en larmes, et ce fut au milieu des sanglots que se firent les derniers adieux. Le mandarin leur laissa donner pendant quelques instants un libre cours à leur douleur ; il lut aux condamnés leur sentence, ajoutant : « Quoique le roi vous condamne définitivement, le roi vous pardonnera si vous consentez à fouler la croix aux pieds » — « Nous aimons tous beaucoup mieux la mort ! » s'écria Mgr Borie. Alors l'arrêt fut irrévocablement prononcé. Aussitôt Mgr Borie se leva et dit au mandarin : « Depuis mon enfance, je ne me suis encore prosterné devant personne ; maintenant, je remercie le grand mandarin de la faveur qu'il m'a procurée, et je lui en témoigne ma reconnaissance par cette prostration ». Mais l'officier l'empêcha de se jeter à ses pieds, et se mit à pleurer comme les autres. Les Pères Diem et Khoá firent à leur tour les mêmes remerciements, et on partit pour le lieu du supplice. Mgr Borie marchait à grands pas, et se retournait de temps à autre pour voir si les deux Pères pouvaient le suivre. Tous les trois montraient une figure rayonnante d'une sainte joie. Chemin faisant, le missionnaire saluait tous ceux qu'il connaissait, et leur souhaitait la paix. Le mandarin Bo fut un de ceux qui se rencontrèrent sur son passage ; il fit faire halte au cortège, et demanda au prêtre européen si, à cette heure, il craignait enfin la mort ? « Je ne suis point un rebelle ni un brigand », répond le martyr, « je ne crains que Dieu. Aujourd'hui c'est à moi de mourir, demain ce sera le tour d'un autre » — « Quelle insolence », dit le mandarin, « qu'on le soufflette ! » et il s'éloigna. Les soldats ne tinrent pas compte de son ordre.
Arrivé sur le lieu de l'exécution, Mgr Borie fit appeler un des écrivains, et le chargea de dire au mandarin Bo que si sa réponse avait pu l'offenser, il lui en demandait pardon. Sur le lieu désigné pour le dernier supplice, six nattes avaient été étendues d'avance par un chrétien ; les trois martyrs s'y agenouillèrent et prièrent quelque temps, le visage tourné vers l'Europe. La prière terminée, un serrurier brisa le fer qui réunissait les deux parties de leurs cangues. On fit coucher les Pères Diem et Khoá à plat-ventre, pour être étranglés. Mgr Borie était assis, les jambes croisées, son habit replié jusqu'au-dessous des épaules. Alors le mandarin prit son porte-voix, et donna pour signal, qu'au troisième coup de cymbale, les exécuteurs fissent leur devoir. Le supplice des deux prêtres annamites fut prompt ; celui de Mgr Borie fut affreux. L'exécuteur, à demi ivre, ne savait presque pas ce qu'il faisait.
Le missionnaire était tellement aimé, que personne n'avait voulu se charger de l'office du bourreau. Le premier coup de sabre porta sur l'oreille du martyr et descendit jusqu'à la mâchoire ; le second enleva le haut des épaules et le replia sur le cou ; le troisième fut mieux dirigé, mais il ne sépara point encore la tête du tronc. Il fallut y revenir jusqu'à sept fois pour achever cette œuvre de sang. En punition de sa maladresse, le bourreau fut condamné à recevoir quarante coups de rotin. Aussitôt après l'exé-
cution, chrétiens et païens, mandarins et soldats, se jetèrent à l'envi sur les dépouilles des saints martyrs, et se les disputèrent comme autant de trésors. Quelques fidèles réclamèrent et obtinrent la permission de leur donner la sépulture sur le lieu même de leur supplice. Dans la suite, à la demande de M. Masson, deux chrétiens purent, de l'agrément du mandarin, exhumer le corps de Mgr Borie, pour le placer dans un lieu plus convenable : l'ordre avait été donné de macérer le corps dans la chaux, pour détacher les parties charnues des ossements que l'on voulait conserver. Le corps fut retrouvé dans un état parfait de conservation, quoiqu'il fût enterré depuis un an ; mais les catéchistes voulurent exécuter ponctuellement les ordres de M. Masson. On eut beaucoup de peine à séparer la chair, et enfin les ossements furent ensevelis honorablement à Ké-Gom. Plus tard, les directeurs du séminaire des Missions étrangères exprimèrent le désir ardent de posséder ces reliques, et Mgr Retord, évêque d'Acanthc, successeur de Mgr Borie, leur envoya ce trésor en 1842. Les ossements, au nombre de cent dix-neuf, sont dans un état parfait de conservation. On remarque à la mâchoire inférieure l'entaille faite par le sabre du bourreau. Le 3 août 1843, les ossements furent placés dans une chasse, avec les procès-verbaux, et on y mit les sceaux.
Le pape Grégoire XVI l'a déclaré vénérable le 19 juin 1840.
## VIe JOUR DE FÉVRIER
## ANNIVERSAIRES ET COMMÉMORATIONS.
Jean-Pierre Alingrin, né à Lacaune (Tarn) en 1749, prêtre ; exécuté comme réfractaire à l'âge de quarante-six ans. 1795. — Étienne Brunet, né à Lyon vers 1750 ; curé de Grézieux-la-Varenne (Rhône) ; condamné à mort comme contre-révolutionnaire par le tribunal criminel de Lyon, à l'âge de quarante-quatre ans. 1794. — Christophe Laurent, curé de Saint-Genis-les-Ollières (Rhône) ; fit le serment schismatique de 1791 ; continua d'exercer son ministère dans sa paroisse ; pressé de remords, rétracta son serment ; arrêté après le siège de Lyon et traduit devant la commission militaire de cette ville en novembre 1793 ; condamné à mort comme prêtre réfractaire et préconisant le fanatisme. 1794.
Sœur Marguerite de Saint-Joseph, religieuse Carmélite au couvent de Paris (1606), pria à une au couvent de Nevers, réformatrice du couvent des Carmélites de Bourges, prieure de celui d'Orléans, et enfin fondatrice du couvent des Carmélites de Mâcon. Après avoir propagé avec un grand zèle l'Ordre de Sainte-Thérèse et soutenu dans la ferveur les monastères qui furent tour à tour confiés à sa vigilance, elle mourut à Bourges en odeur de sainteté. Il se fit à son tombeau des miracles attestés par plusieurs historiens. 1653.