Les Vingt-Six Martyrs du Japon

Martyrs

Fête : 5 fevrier 16ᵉ siècle • saints

Résumé

En 1597, sous l'empereur Taïcosama, vingt-six chrétiens comprenant des Franciscains, des Jésuites et des laïques japonais furent martyrisés à Nagasaki. Après avoir été mutilés et promenés par dérision dans plusieurs villes, ils furent crucifiés et percés de lances sur une colline. Leur courage, notamment celui des trois enfants du groupe, marqua profondément les témoins et l'histoire de l'Église au Japon.

Biographie

LES VINGT-SIX MARTYRS DU JAPON

Le ciel serait sans don, si la vie était sans souffrances. Saint Augustin, sect. XXI.

L'empire du Japon, situé à l'extrémité orientale de l'Asie, se compose de cinq grandes îles et d'un grand nombre de petites. Il surpasse la France en superficie, peut-être même en population. Si l'on s'en rapporte au récit des missionnaires, mieux renseignés que personne sur ce sujet, les habitants de ces îles sont sagaces, spirituels, doués d'un jugement très-droit, et d'une mémoire qu'on ne trouve point chez les autres peuples. Leurs manières sont nobles, leur caractère loyal. Autrefois, le gouvernement était monarchique. Au XVIe siècle, une révolution avait transformé le Japon en soixante-six principautés ou royaumes indépendants. C'était le bon moment pour le conquérir à l'Évangile : saint François Xavier, qui, comme on le sait, en moins de onze ans de travaux évangéliques, baptisa près de deux millions d'infidèles et recula les bornes du monde chrétien de cinq mille lieues, gagnant au salutaire empire de l'Église romaine en Orient ce qu'elle venait de perdre au nord de l'Europe, aborda, dans sa course gigantesque, au Japon, le 15 août 1549. Au bout de vingt-six mois, il avait baptisé des païens, converti des rois, ruiné l'autorité des bonzes (les prêtres païens de cette contrée), établi des ouvriers évangéliques chargés de continuer et d'achever son œuvre ; il avait fondé les importantes chrétientés de l'île de Firando, celle de Saxuma et Bungo, comprenant presque toute l'île de Kiou-siou, et il avait entamé la grande île de Niphon par le royaume de Naugato ou d'Aman-guchi. Les religieux de la Compagnie de Jésus (le Saint-Siège interdisait dans ces commencements l'entrée du Japon à tous autres missionnaires) continuèrent avec un grand succès l'œuvre de saint François Xavier. Pendant quarante ans, le christianisme fleurit librement au Japon ; mais en 1582, un homme qui, sorti du rang le plus obscur, s'était avancé à grands pas dans le chemin de l'ambition et de la fortune, se fit reconnaître empereur sous le nom de Taïcosama. Jamais souverain ne fut plus puissant : il réduisit les autres rois à n'être que des gouverneurs, qu'il changeait à volonté.

D'abord il favorise la religion chrétienne ; il répète même plusieurs fois aux Jésuites qu'il l'embrasserait volontiers si elle n'interdisait pas la pluralité des femmes. Mais ces sentiments d'un athée pour le christianisme ne devaient pas durer : la bienveillance était prête à se changer en haine, dès qu'il craindrait que cette religion ne contrariât les calculs de la volupté ou de l'ambition.

Un ex-bonze, de la secte la plus perverse, le médecin Jacuin, chargé de rechercher dans tout le Japon ce qui devait être prostitué à la luxure de Taïcosama, voulant lui inspirer sa propre haine pour la foi catholique, lui exposa que les femmes catholiques seules ne tenaient aucun compte de ses promesses, de son argent, de ses menaces ; que l'autorité des Jésuites était plus forte que celle de l'empereur ; qu'ils finiraient par gouverner à sa place, ou par livrer le Japon aux Espagnols. Ce discours s'adressait à la fois

à toutes les passions de l'empereur; il n'en fallut pas davantage pour amener un édit de persécution. Les Jésuites reçurent ordre de sortir du Japon dans les six mois. Eux, qui ne désiraient que la victoire des martyrs, n'eurent garde de déserter ainsi le champ de bataille. Mais la persécution n'éclata point tout d'un coup. Pendant dix ans l'orage se prépara plutôt qu'il n'éclata; d'ailleurs, jamais le nombre des chrétiens n'avait augmenté dans de telles proportions; de 1591 à 1592, plus de douze mille adultes reçurent le baptême. La noblesse surtout s'enrôlait sous l'étendard de Jésus-Christ. Au mois de mai 1593, quatre religieux franciscains abordèrent au Japon sous le titre d'ambassadeurs, qui leur permit d'éluder la bulle de Grégoire XIII, réservant exclusivement à la Compagnie de Jésus l'évangélisation du Japon et de séjourner dans l'empire. Ils bâtirent deux monastères : Sainte-Marie de la Portioncule et Bethléem, et ayant reçu un renfort de trois religieux profès, ils prêchent, malgré la défense qui leur en a été faite, ébranlent, convertissent les masses et les baptisent. L'empereur entra dans une grande fureur en apprenant qu'on enfreignait ainsi ses ordres; un Espagnol y mit le comble par sa fanfaronnade, se vantant auprès d'un courtisan japonais que sa nation, déjà maîtresse de la moitié du monde, le serait bientôt du Japon; et cela, comme toujours, par le moyen des missionnaires. Talcosama ordonna d'arrêter et de faire mourir tous les Pères; mais il restreignit cette condamnation aux Franciscains. Ils apprirent cette nouvelle avec la joie la plus vive, et rendirent grâces à Dieu. Ce fut le sentiment de toute cette sainte et brillante chrétienté : une foule de familles accoururent de diverses contrées à Meaco, pour être arrêtées avec les Missionnaires et confesser la foi en leur compagnie.

La liste des premiers Martyrs du Japon en comprend vingt-six, qu'on divise ordinairement en trois groupes : six religieux franciscains, trois religieux jésuites, et dix-sept laïques japonais, du Tiers Ordre de Saint-François. Voici quelques mots sur chacun d'eux :

Né en Espagne, à San-Estevan, saint Pierre-Baptiste renonça au monde dès qu'il put le connaître, embrassa l'institut du séraphique saint François, et, envoyé à la mission des Indes, il remplit à Manille la charge de gardien ou supérieur d'un couvent de son Ordre, puis celle de commissaire. Il fut le chef des Franciscains, apôtres du Japon. Il avait le don des miracles : il guérit, un jour de la Pentecôte, publiquement, une jeune fille gravement atteinte de la lèpre.

Saint Martin de l'Ascension ou d'Aguire, prêtre franciscain, était de la ville de Vergara, dans la province de Guipuscoa, en Espagne. Il avait déjà rempli les fonctions de prédicateur et de professeur de théologie, quoiqu'il n'eût que trente ans. Il savait assez bien la langue japonaise et prêchait avec un grand zèle et beaucoup de fruit. On a de lui une belle exhortation qu'il fit à ses compagnons lorsqu'on les conduisait au martyre.

Saint François Blanco, prêtre et religieux de Saint-François, était aussi espagnol. Monte-Rey, en Galice, a l'honneur d'être sa patrie. On peut voir, dans les Bollandistes, les belles choses qu'il écrivait à un de ses amis dans l'attente du martyre. Il dit, en parlant des nouveaux chrétiens qui se disputaient le bonheur de mourir pour Jésus-Christ : « J'ai honte de moi-même en voyant des hommes si récemment entrés dans le sein de l'Église montrer un tel courage en face de la mort ».

Saint Philippe de Las Casas ou de Jésus, clerc et religieux franciscain, était né à Mexico, de parents espagnols. Dès sa jeunesse, il se livra aux plaisirs : ses désordres furent tels que sa famille en fut réduite à le bannir de

son sein comme un objet de dégoût et de déshonneur. Ce traitement sévère le foudroya, pour ainsi dire, et lui ouvrit les yeux : il vit son malheur, le pleura, se convertit et prit l'habit de Saint-François. Mais ses passions le suivirent dans le cloître ; il lutta d'abord ; puis, vaincu par ces terribles ennemies, il quitte son habit religieux et se plonge de nouveau dans ses désordres. Ses parents, pour l'éloigner d'eux, le font passer en Chine pour y faire le négoce. Là, le souvenir du couvent s'empare tout entier de cette âme et l'arrache définitivement aux voluptés de la terre. Il s'enrôle de nouveau dans la milice sainte de Saint-François, au monastère des Anges, à Manille. Ses parents, à la nouvelle de sa conversion, ayant désiré le revoir, il s'embarque pour la nouvelle Espagne ; mais le navire obéissait au souffle de la Providence ; on vit une croix du côté du Japon, présage du martyre pour le jeune Philippe. Une tempête oblige le navire à relâcher au port japonais de Firando ; Philippe se retire au monastère de son Ordre, à Meaco. C'est le moment où l'on fait les arrestations : il se trouve sur la liste des prisonniers. Le jour du triomphe, il embrassa avec tendresse la croix où il devait mourir ; comme elle était mal construite, il souffrit plus que les autres et se contentait de dire : « Jésus ! Jésus ! » On le perça alors de trois coups de lance ; de sorte que, arrivé le dernier au Japon, il entra le premier dans la céleste patrie, à l'âge de vingt-trois ans.

Saint Gonzalès Garcia, frère lai, de l'Ordre des Franciscains, était né à Bazain dans les Indes-Orientales, d'un père portugais et d'une mère indienne. Il se livra au négoce : frappé, dans un voyage qu'il fit aux Philippines, de la pauvreté des Franciscains, qui suivaient la réforme austère de Pierre d'Alcantara, il renonça à ses immenses richesses pour se revêtir de la bure. Le bienheureux Pierre-Baptiste l'emmena avec lui au Japon, parce qu'il savait la langue de ce pays. Le jour de son martyre, il exhortait du haut de sa croix les Japonais à reconnaître la vérité de la religion de Jésus-Christ. Il était d'une rare humilité. Avant d'expirer, il n'osa pas se servir d'autres paroles que de celles du bon larron : « Seigneur, souvenez-vous de moi ».

Saint François-de-Saint-Michel, frère lai, religieux franciscain, naquit à Padilha, non loin de Valladolid, dans le diocèse de Palencia. Il quitta l'Ordre des Cordeliers pour celui des Franciscains, parce qu'il espérait y trouver plus d'austérités. Envoyé aux îles Philippines, il y fut favorisé du don des miracles. Il rendit la parole à une femme indienne qui allait rendre le dernier soupir, et lui administra le baptême. Par un signe de croix, il guérit un indien mordu mortellement par un serpent. Sa mémoire était si prodigieuse, qu'on la regarda comme un don surnaturel. Emmené au Japon par le bienheureux Pierre-Baptiste, ce fut lui qui y fit le plus de conversions. Un jour, pour mieux faire comprendre à ses auditeurs la passion de Jésus-Christ, il se dépouilla de ses habits jusqu'à la ceinture, se fit attacher les mains derrière le dos et frapper avec des cordes, sans pitié, longtemps, jusqu'au sang.

Voici maintenant les noms des dix-sept laïques japonais qui aidaient les Pères Franciscains, vivaient avec eux, selon les termes de la bulle d'Urbain VIII, du 14 septembre 1627, et partagèrent leur prison et leur martyre : Saint Côme Tachegia, du royaume d'Oaris. — Saint Michel Cozaki, du royaume d'Isc, le père de Thomas Cozaki, un des trois enfants dont nous allons parler. — Saint Paul Ibarki, du royaume d'Oaris. — Saint Léon Carasumo, frère cadet du bienheureux Paul Ibarki ; il était catéchiste, interprète des Pères, plein de zèle pour les œuvres de charité et bon surtout pour les malades incurables. — Saint Louis, enfant de onze ans ; lui, Antoine et Tho

mas servaient à l'autel chez les Pères franciscains; ils auraient pu éviter d'être mis sur la liste des martyrs, mais ces admirables enfants réclamèrent cette faveur par des pleurs et des prières. Un païen, proposant à Louis de renoncer à la foi chrétienne pour échapper à la mort, il répondit : « C'est au contraire vous qui devez vous faire chrétien, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen de se sauver ». Arrivé au lieu du supplice, il demanda quelle était sa croix; quand il la vit, il y courut avec une sainte joie qui émut tous les spectateurs. Lorsqu'il y fut attaché, ses yeux, ses lèvres souriantes, le mouvement de ses petits doigts, tout chez lui indiquait le contentement céleste qui rayonnait sur son visage. — Saint Antoine, enfant de treize ans, né à Nangazaki. Au moment où il approchait du supplice, ses parents, bons chrétiens, d'ailleurs, mais vaincus par les sentiments de la nature, le conjurèrent de ne pas mourir si tôt et d'attendre, pour confesser la foi, un âge plus avancé. L'héroïque enfant, recevant de Dieu une fermeté virile, ne se laisse point attendrir par ces gémissements et ces larmes : « Dieu me donnera le courage nécessaire pour cette lutte », répondit-il à ses parents : « cessez vos conseils, n'exposez pas ainsi notre sainte foi au mépris et à la risée des païens ». Le magistrat, ému de ce spectacle, joint ses instances à celles des parents; il promet à Antoine des richesses, des honneurs; il emploie tout pour le séduire : « Je méprise vos promesses et la vie elle-même », répondit le jeune martyr; « la mort ne me fait pas peur; la croix où je vais être attaché ne me trouble point; c'est, au contraire, ce que je désire uniquement, par amour pour Jésus, qui a voulu expirer aussi sur une croix pour nous sauver ». Puis, s'adressant à son père et à sa mère, il leur dit adieu, promettant de prier pour eux dans le ciel. Quand il fut attaché et élevé sur sa croix, il invita le Père Pierre-Baptiste à chanter le psaume Laudate, pueri, Dominum, et comme ce Père, absorbé et ravi en extase, ne répondait point, le saint enfant entonna tout seul le psaume, et le chanta d'une voix angélique : il arrivait au Gloria Patri lorsque le fer de la lance perçant son cœur, envoya son âme continuer ses chants dans le ciel.

Saint Thomas Cozaki, enfant de quatorze ans, fils de Michel Cozaki, eut la gloire et le bonheur de souffrir pour Jésus-Christ avec son père, avec la même constance que les deux autres enfants. — Saint Mathias : quand on vint au couvent des Franciscains de Pilaco, pour y dresser une liste de douze chrétiens, de ceux qui vivaient avec les Pères, pour les crucifier avec eux, l'un de ces chrétiens, qui se nommait Mathias, pourvoyeur du couvent, était absent; les exécuteurs le réclamaient partout, disant : « Où est Mathias ? que Mathias se présente ». Un chrétien du voisinage, qui portait le même nom, l'entendant prononcer, se présenta et dit : « Voici un Mathias; ce n'est pas celui que vous demandez; mais moi aussi je suis chrétien et l'ami de ces Pères ». Ils l'arrêtèrent, et il dut ainsi à cette circonstance le bonheur du martyre.

Saint Ventura ou Bonaventure, qui, baptisé dans sa première enfance, puis élevé dans le paganisme, fut plus tard éclairé intérieurement d'une lumière divine, se fit instruire dans la foi de son baptême et abjura ses erreurs. — Saint Joachim Saccakibara, médecin des Pères franciscains. — Saint François de Meaco, autre médecin; il avait composé quelques traités pour défendre la religion chrétienne contre les préjugés de sa nation. — Saint Thomas Dauki, qui servait d'interprète aux Pères. — Saint Jean Ki-moia. — Saint Gabriel de Duisco, originaire du royaume d'Isc, âgé de dix-neuf ans, élève des Pères franciscains. — Saint Paul Suzuki, du royaume d'Oaris, catéchiste et interprète, auteur de quelques écrits pour l'instruction des néophytes.

Il y a deux autres Japonais qu'on appelle les deux Sur-ajoutés, et qui furent comme les surnuméraires du martyre. Lorsqu'on conduisait au supplice les vingt-quatre martyrs, ces deux chrétiens, saint François et saint Pierre Sukegiro, suivirent cette glorieuse troupe pour lui prodiguer les soins les plus tendres, et pourvoir à toutes ses nécessités. Les mauvais traitements des gardes ne purent arrêter leur zèle. Il fallut les arrêter et les joindre aux vingt-quatre martyrs : ce qui mit le comble à leur bonheur.

Il nous reste à dire quelques mots sur les trois Japonais jésuites. Ils furent arrêtés et mis en prison le 9 décembre 1596 : quoique plus tard la sentence de mort n'atteignit point les Jésuites, mais fût restreinte aux Pères franciscains, lorsque, le 31 décembre 1596, Taïcosama donna l'ordre de faire partir d'Ozaca, le Père Franciscain et les compagnons de sa prison, les trois jésuites Japonais étant de ce nombre, le gouverneur n'osa pas les délivrer. Il les envoya au supplice avec les autres prisonniers. C'étaient Paul Miki, Jean de Goto, et Jacques Kizai.

Paul Miki, d'une famille noble et chrétienne, élève des Jésuites dès l'âge de onze ans, fut, dès son jeune âge, un modèle de ferveur. A vingt-deux ans il embrassa la vie religieuse, et, par sa science, sa modestie, son éloquence, il devint le plus célèbre des missionnaires de la Compagnie au Japon, et celui qui faisait le plus de conversions. Quand il fut mis en prison, quelques chrétiens ayant fait des démarches pour obtenir son élargissement, il leur en fit des reproches : « Est-ce donc ainsi », leur dit-il, « que vous m'aimez ? quoi ! vous avez voulu me priver de cette immense faveur de Dieu, pour laquelle vous auriez dû, au contraire, vous réjouir et louer son infinie bonté ». Pendant la route, en allant au supplice, Paul Miki ne pouvait contenir sa joie ; il ne cessa d'exhorter ses compagnons à la constance, ses gardiens et les païens à embrasser la religion chrétienne. On se pressait autour de lui pour baiser ses habits ; mais son humilité ne le put souffrir. Quand il fut sur sa croix, il prêcha encore Jésus-Christ : du haut de cette glorieuse chaire, il dit : « Arrivé au terme où vous me voyez, je ne pense pas qu'aucun de vous me croie capable de trahir la vérité. Eh bien ! je vous le déclare, il n'y a pas d'autre moyen de salut que la religion chrétienne. Et comme cette religion nous ordonne de pardonner à nos ennemis et à tous ceux qui nous ont offensés, je pardonne, quant à moi, très-volontiers à l'Empereur et aux auteurs de ma mort. Je les conjure de recevoir le baptême ».

Saint Jean de Goto, né de parents chrétiens en 1578, dans l'île de Goto, entra dans l'Ordre des Jésuites, peu avant son arrestation. Lorsqu'il fut sur le point d'être attaché à sa croix, son père vint lui faire ses adieux ; Jean, alors âgé de dix-neuf ans, lui adressa le premier la parole : « Vous le voyez bien, mon père », lui dit-il, « le salut éternel doit être préféré à tout ! ayez soin de ne rien négliger pour vous l'assurer ». — « Mon fils », répondit ce père héroïque, « je vous remercie de votre excellente exhortation, et vous aussi, en ce moment, soyez ferme et supportez avec joie la mort, puisque vous la subissez pour la cause de notre sainte foi. Quant à moi et à votre mère, nous sommes prêts, s'il le faut, à mourir pour la même cause ». Il eut le courage d'assister à la mort de son cher enfant ; il se retira teint de son sang, qu'il baisa avec respect comme celui d'un martyr.

Saint Jacques Kizai était un vieillard de soixante-quatre ans, catéchiste chez les Jésuites, et chargé surtout d'exercer l'hospitalité. Sa pratique de piété la plus habituelle était de méditer la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Comme on lui donnait de grands témoignages de vénération en sa qualité

de martyr, il se contentait de répondre : « Je suis un grand pécheur ». Il fallut user de violence pour lui arracher quelques objets lui appartenant, qu'on désirait conserver comme reliques.

Le 2 janvier 1597, les vingt-quatre prisonniers de Meaco, conduits sur la grande place, eurent le bout de l'oreille gauche coupé. Ce qu'on coupa ainsi aux martyrs fut recueilli et vénéré : le père Augustin, aux mains duquel les chrétiens remirent les vingt-quatre précieuses reliques, les leva vers le ciel en disant : « Je vous offre, mon Dieu, ces fleurs de l'église du Japon ». Ensuite, flétrissure réservée aux plus grands malfaiteurs du Japon, nos saints martyrs furent promenés sur des chars dans la ville. Mais, partout où ils devaient passer, les habitants avaient sablé les rues, honneur exclusivement réservé aux rois : on se pressait aux portes, aux fenêtres, sur les toits, pour voir ce douloureux triomphe, et partout éclataient des témoignages de sympathie et d'admiration. Les trois enfants surtout attiraient le regard et faisaient couler les larmes, par leur air angélique et la douce joie que le ciel semblait déjà répandre sur leurs visages. Beaucoup de chrétiens essayaient de monter sur les chars pour avoir part au martyre : on eut beaucoup de peine à les écarter à grands coups de fouet et de bâton ; l'un d'eux, François Fahélenté, dont nous avons parlé, y resta cramponné.

Quand les saints furent de retour à la prison, l'un des trois Jésuites, Paul Miki, embrassa les pères Franciscains et leur témoigna vivement sa reconnaissance des souffrances dont il leur était redevable, car eux seuls, et non les Jésuites, se trouvaient condamnés à mort, dans l'édit de l'empereur, et de ce qu'il allait être martyr à leur ombre. On conduisit ensuite les saints à Ozaca, puis à Sacaïa, puis à Nangazaki. Le voyage fut long et pénible, à cause du froid, de la neige et des glaces ; d'ailleurs, ils ne voulurent point recevoir les adoucissements que tous, les païens eux-mêmes, s'empressaient d'apporter à leurs maux ; mais ils eurent une grande consolation, lorsque leur glorieuse troupe s'augmenta de deux fervents chrétiens, Pierre Sukégiro et François Fahélenté, comme nous l'avons raconté plus haut. Sur leur passage, ils excitaient une admiration universelle : les païens mêmes murmuraient contre l'empereur et disaient : « C'est une folie, c'est une injustice criante ». Beaucoup se convertissaient ; les bonzes exaspérés disaient que l'empereur ne pouvait choisir un meilleur moyen de fortifier et de propager la religion chrétienne. Les martyrs voyagèrent ainsi pendant un mois. Le 4 février, ils rencontrèrent les deux Pères Jésuites Pasio et Rodriguez, venus pour leur offrir le secours des sacrements. Mais le gouverneur de Nangazaki ne leur en laissa pas le temps. Ils ne purent que se confesser. Le lieu du supplice était une colline aux environs de Nangazaki, nommée depuis le Mont-des-Martyrs, ou la Sainte-Colline. Les bourreaux et les croix les attendaient. Les croix du Japon, ont, vers le bas, une pièce de bois en travers, sur laquelle les patients ont les pieds posés, et au milieu une espèce de billot, destiné à soutenir le poids du corps. On les attache avec des cordes, par les bras, par les cuisses et par les pieds, qui sont un peu écartés. On ajouta pour ceux-ci (je ne sais pourquoi, peut-être est-ce une coutume locale), un collier de fer qui leur tenait le cou fort raide. Quand ils sont ainsi liés, on élève la croix et on la place dans son trou. Ensuite le bourreau prend une lance et en perce de telle manière le crucifié, qu'il la fait entrer par le côté et sortir par l'épaule. Quelquefois cela se fait en même temps des deux côtés ; et si le patient respire encore, on redouble sur-le-champ. Nous ne raconterons pas ici avec quelle constance quelques-uns des martyrs triomphèrent des tentations les plus périlleuses : nous l'avons fait ci-dessus dans la

vie de chacun d'eux; tous se rendirent vers leurs croix avec un empressement qui frappa les païens de stupeur. Chacun de ces vaillants soldats de Jésus-Christ est à son poste : à un signal donné, ils sont attachés à leurs croix placées à quatre pas de distance l'une de l'autre, sur une seule ligne, d'Orient en Occident : les croix se dressent et sont fixées : les martyrs ont le visage tourné au Midi, vers la ville. Le chef de cette sainte milice, saint Pierre-Baptiste, entonne le Benedictus que les autres continuent. Pour lui, il tombe dans une extase où il demeure jusqu'au dernier soupir. Paul Miki prêche la foule; le petit Antoine chante le psaume: Enfants, louez le Seigneur; le P. Gonzalès répète en mourant les paroles du bon larron: « Seigneur, souvenez-vous de moi »; et tous prient et attendent le coup mortel avec une joie surnaturelle. Enfin un coup de lance envoie leurs bienheureuses âmes dans le ciel.

L'évêque du Japon, qui n'avait pas obtenu la permission d'assister à la mort des Martyrs, les aida du moins de ses prières, et le soir, il vint se prosterner au pied des croix pour vénérer les saintes victimes. Tous les fidèles s'y pressèrent: en vain le gouverneur de Nangazaki menaça de brûler toutes les maisons de la ville si ce concours continuait. Mais l'évêque, à cause de cette menace, défendit, sous peine d'excommunication, de franchir les barrières que les soldats avaient élevées autour des croix, et sa voix seule fut obéie.

Telle fut la première phase de la persécution qui ne finit qu'avec l'extinction du christianisme. Il est difficile d'évaluer combien de sang fut versé, car le nombre des chrétiens s'éleva jusqu'à deux millions, et, lorsque quelques-uns apostasiaient, ils étaient souvent remplacés par des païens. La plus grande partie de ce sang marquera d'une ignominie éternelle le front de la Hollande, car c'est elle qui l'a vendu. C'est la Hollande qui, dans sa haine du catholicisme et dans son esprit le plus vil de mercantilisme, exposa à l'empereur que les missionnaires étaient le rebut de l'Europe; qu'aucun pays civilisé ne pouvait les souffrir; que l'Espagne seule les envoyait comme espions dans les continents étrangers pour s'en emparer. Cela fut cause d'une proscription universelle: tout le Japon ne fut bientôt plus qu'une mare de sang. Et, pour le fermer à toute civilisation, on n'en permit l'entrée qu'aux Hollandais. Tous les autres étrangers en furent exclus, même les Chinois, même les Coréens, des voisins. Personne ne put vivre ni aborder au Japon sans fouler aux pieds le crucifix. Les Hollandais le foulèrent pour avoir le monopole du commerce. Oh! ce n'est pas comme cela que la noble France a des relations avec les peuples étrangers. Dieu a permis qu'elle pût traiter enfin avec le Japon, le 9 octobre 1848; il n'est point dit dans ce traité: « Il sera permis aux Français de faire du négoce au Japon, à condition qu'ils marcheront sur l'image de la rédemption du monde ». Mais « les sujets français, au Japon, auront le droit d'exercer librement leur religion, et, à cet effet, ils pourront y élever, dans le terrain destiné à leur résidence, les édifices convenables à leur culte, comme églises, chapelles, cimetières ».

Le pape Urbain VIII déclara bienheureux les vingt-six suppliciés de Nangazaki, par un décret du 10 juillet 1627. Le 11 septembre de la même année, les vingt-trois membres de l'Ordre de Saint-François furent déclarés bienheureux. En 1629, la même qualité fut étendue aux trois membres de la Compagnie de Jésus. Enfin, ces vingt-six Martyrs furent canonisés le 8 juin 1862, jour de la Pentecôte, avec une solennité sans exemple en pareil cas. Sur un simple désir du souverain pontife Pie IX, des évêques de presque

tous les points du monde catholique accoururent pour consoler le chef de l'Église privé de la plus grande partie des États que comprenait son pouvoir temporel. La plupart des prélats qui ne purent assister et adhérer de vive voix à ce grand acte, le firent depuis par écrit.

On représente ordinairement ces bienheureux Martyrs, en deux groupes différents : l'un composé des cinq Pères Franciscains et des dix-sept Japonais auxquels on donne souvent l'habit de Frères Mineurs parce qu'ils étaient agrégés au Tiers Ordre de Saint-François ; l'autre des trois religieux de la Compagnie de Jésus.

Nous nous sommes servi, pour l'histoire de ces Martyrs, des ouvrages de MM. Bontz et Villefranche.

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## SAINTE AGATHE HILDEGARDE (1024).

Agathe Hildegarde était épouse du comte palatin Paul. Celui-ci s'était couvert de gloire à la guerre ; celle-là avait travaillé à orner son âme de toutes les vertus des Saints. Cependant sa vie si pure ne fut pas à l'abri de la calomnie. Le comte, abusé par des rapports mensongers, suspecta la fidélité d'Agathe et la fit d'abord enfermer dans une tour du château de Stein, sans lui permettre un mot pour sa justification. Agathe subit avec une patience angélique la perte de sa liberté qu'elle ne regrettait qu'à cause des malheureux qu'elle ne pouvait plus soulager. Calme et résignée, elle consolait ses domestiques chargés de lui porter sa nourriture. Tout le monde au château était persuadé de son innocence. Mais le comte, dont la fureur était attisée par de perfides instigations, nourrissait de sinistres projets. S'étant rendu un jour à la prison d'Agathe, celle-ci loin de se livrer à des plaintes ou à des reproches, lui fit un tendre accueil, heureuse enfin de trouver une occasion de le désabuser ; mais le comte ne lui laissa pas le temps de prononcer un seul mot. L'ayant conduite, sous le prétexte d'une promenade, sur la terrasse du donjon, il la précipita dans les fossés du château. Il jette ensuite un cri perçant et feignant un profond désespoir, il court annoncer à ses gens que la comtesse est tombée du haut des murs. Les domestiques se précipitent, croyant bien ne plus trouver qu'un cadavre. Mais quelle n'est pas leur surprise d'apercevoir Agathe, à genoux et priant Dieu ! Ils s'imaginent voir un spectre et s'enfuient effrayés. S'étant relevés, elle les rappela et leur dit que Dieu, à qui elle s'était recommandée au moment de sa chute, avait permis qu'elle tombât sans se faire aucun mal. À la vue de ce prodige, le comte rentra en lui-même, reconnut son crime et l'expia par une longue pénitence. Hildegarde vécut encore plusieurs années qu'elle employa à faire des bonnes œuvres. Elle mourut le 5 février 1024.

Dieu confirma sa sainteté par plusieurs autres miracles opérés avant et après sa mort. Une partie de ses reliques fut transférée dans la suite à Graetz, sous l'archiduc Ferdinand, qui en montant sur le trône d'Allemagne, prit le nom de Ferdinand II.

Agathe Hildegarde est honorée dans la Carinthie et dans le Pusterthal.

Acta Sanctorum.

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## SAINT BERTULPHE, ABBÉ (705).

Bertulphe, né en Germanie, de parents païens, au VIIe siècle, quitta sa patrie étant encore jeune, et vint à Thérouanne. Là il s'enrôla sous les enseignes du Christ, et fut dans la suite admis dans l'Ordre des clercs par saint Omer. Wambert, homme remarquable par sa piété non moins que par ses richesses, lui ayant cédé la propriété de Renti, en Artois, Bertulphe y réunit des religieux qu'il dirigea plus par l'exemple de ses vertus que par l'autorité et la domination. Il était très-large dans la distribution des aumônes aux pauvres ; il procurait le salut de tout le monde avec une ingénieuse sollicitude, jusqu'au jour où il rendit son âme à Dieu par une sainte mort. Son corps, enseveli à Renti, et conservé en ce lieu pendant deux cents ans, fut, au Xe siècle, transféré à Boulogne, dans la crainte des Normands. Ces saintes reliques furent dans la suite transférées à Harlebeck, bourg de

Flandre, sur la Lys, puis à Blandinberg, monastère qui fut plus tard l'abbaye de Saint-Pierre de Gand. — Les Huguenots les brûlèrent en 1578 avec celles de huit autres saints : un ancien historien fait observer que les hérétiques « n'eurent garde de laisser perdre les châsses qui étaient d'or et d'argent ».

On le peint avec une bourse à la ceinture, occupé à faire l'aumône, et tous les ans, le jour de sa fête, on distribue mille pains aux pauvres dans l'église de Saint-Vaast de Benti.

Propre d'Arras et Légendaire de Marinie.

Date de fête

5 fevrier

Époque

16ᵉ siècle

Décès

5 février 1597