Bienheureuse Sybilline de Pavie
Vierge, Aveugle et Recluse
Résumé
Orpheline et devenue aveugle à l'âge de douze ans, Sybilline de Pavie rejoignit le Tiers Ordre de Saint-Dominique. Elle vécut recluse pendant plus de soixante ans dans un étroit réduit, pratiquant des mortifications extrêmes et se consacrant à la méditation de la Passion du Christ. Elle mourut octogénaire en 1367, réputée pour sa patience et ses visions célestes.
Biographie
LA BIENHEUREUSE SYBILLINE DE PAVIE
ET LA BIENHEUREUSE MARGUERITE DE MÉTOLA, — DEUX PAUVRES AVEUGLES DU XIVe SIÈCLE
Oui, dans ma chair, je verrai mon Sauveur. Cette espérance repose dans mon cœur. Job, xxx, 26.
En 1287, et peut-être le même jour et à la même heure, Dieu appela à la vie parfaite des religieuses du Tiers Ordre de Saint-Dominique deux âmes d'une admirable beauté, et tellement semblables, que l'on a peine à les distinguer l'une de l'autre. À toutes deux il imposa la même mission, et les favorisa des mêmes dons ; seulement, il assigna à l'une une épreuve plus douloureuse et plus courte, tandis que si celle de l'autre fut moins amère, elle fut plus durable. Mais il les marqua toutes deux de sa croix, et les envoya en ce monde, afin de témoigner aux yeux des hommes, des soins pieux que notre Père céleste prend des malheureux.
L'une naquit dans la haute Italie, sur les bords riants du Tessin ; l'autre s'arrêta un moment aux cimes des Apennins, puis descendit aux humbles collines du Tibre. Enfin, après avoir toutes deux accompli la mission qui leur avait été confiée, elles se rejoignirent dans les splendeurs éternelles, pour ne plus se séparer jamais. Ce sont la bienheureuse Marguerite de Castello et la bienheureuse Sybilline de Pavie, toutes deux aveugles et toutes deux éclairées de la lumière de cette science céleste qui révèle ses merveilles aux humbles et à ceux qui ont le cœur pur.
Sur la cime la plus élevée des Apennins, là où elles séparent l'Ombrie des Marches et de la Toscane, non loin de la ville qui vit naître le roi de la peinture, sont encore aujourd'hui les ruines d'anciens châteaux détruits
par le temps et la main des hommes. L'un d'eux était celui de la Métola, pays de Marguerite. En sortant du sein maternel, elle ne fit qu'entrer dans une prison plus vaste, et éprouva bientôt ce que la vie a de plus amer : la cécité, la pauvreté et la barbarie de ses parents qui, au lieu d'être émus de compassion en la voyant livrée à tant de maux, formèrent le dessein cruel de l'abandonner si elle ne recouvrait pas la vue. Ce qui parut un affreux malheur, n'arriva cependant que par un pieux conseil de la Providence, pour la soustraire à la cruauté de parents qui lui eussent fait endurer un trop long et trop constant supplice.
Il arriva donc qu'en 1292, alors que Marguerite avait cinq ans, le P. Jacques, de l'Ordre des Frères Mineurs, qui, selon l'usage du temps, exprimait par la sculpture les grandes vérités, en rendant sensibles ses pieuses contemplations, vint à mourir à Castello. On racontait des choses merveilleuses, on parlait de guérisons et autres grâces obtenues par son intercession. Les parents de Marguerite, l'ayant appris, conduisirent leur petite fille au sépulcre du bienheureux, et supplièrent Dieu de vouloir bien, par les mérites de son fidèle serviteur, ouvrir ses yeux, comme il avait lui-même ouvert ceux de l'aveugle-né, dont l'admirable guérison se trouve relatée dans l'Évangile. La prière de ces cœurs méchants ne monta point aux pieds de l'Éternel comme un encens d'agréable odeur, mais plutôt comme une vapeur nauséabonde qu'il repoussa ; Dieu voulait être glorifié par les douleurs de sa servante bien-aimée, qu'il gardait sous les ailes de son infinie bonté. Déçus de toute espérance, au lieu de s'humilier en adorant les sages décisions du Seigneur, les parents de Marguerite s'attristèrent davantage, et la laissèrent au pied des autels, seule et privée de tout secours ; ils regagnèrent leur montagne en toute hâte, sans plus se soucier de leur fille.
Marguerite étant demeurée quelque temps sans entendre les chères voix de son père et de sa mère, se mit à sangloter, avançant ses petites mains pour chercher les bras maternels, et appelant ses cruels parents par des cris déchirants. Les échos du temple furent frappés de ces lamentations bien longtemps avant que personne ne s'aperçût qu'elle était là, tâtonnant sur le sol. Enfin, une dame de la ville, nommée Grigia, pressentant un affreux malheur, la releva, la pressa sur sa poitrine, l'emmena chez elle, et du consentement de son mari, se proposa de lui servir de mère.
Sous ce toit hospitalier, la pauvre enfant trouva des soins affectueux qu'elle eût vainement cherchés dans sa famille ; car, bien que sa pieuse protectrice fût mère de plusieurs enfants, son généreux cœur suffisait à tous et les embrassait tous dans une égale charité. Le développement de la raison, si long d'habitude chez les aveugles, fut admirable en Marguerite, à ce point qu'elle semblait recevoir d'un souffle céleste la vie et l'accroissement. Il est vrai que chez les infortunés affligés de son infirmité, la raison se fortifie merveilleusement, parce que, étant recueillie et concentrée dans un petit cercle d'idées, elle les grave profondément en elle-même et les conserve de façon à ce qu'elles ne puissent plus s'effacer. L'imagination, qui trouble plus souvent la raison qu'elle ne la sert, ne peuple point leur esprit de vains fantômes qu'on a tant de peine ensuite à séparer de la réalité. Dans le siècle dernier, nous en avons vu un remarquable exemple en Nicolas Sanderson, Anglais, qui perdit la vue à peine âgé d'un an, de sorte qu'il n'avait conservé aucun souvenir de la lumière et des couleurs. Malgré cela, par la seule force de son génie, il acquit une science parfaite dans les mathématiques qu'il professa publiquement à l'Université de Cambridge, stupéfaite d'entendre un aveugle démontrer les savantes théories de Newton
sur la lumière et les couleurs, et cela avec une telle lucidité et une si grande profondeur de pensées, que, sur cette science, il n'avait à redouter aucun rival.
Mais revenons à notre aveugle de Métola. Elle fit bientôt preuve d'un esprit vif et pénétrant, d'une mémoire heureuse et fidèle ; elle apprit en peu de temps les cent cinquante psaumes de David, qui lui inspirèrent plus tard de belles réflexions, et qu'elle récita chaque jour pour entretenir sa piété. Ce développement précoce ne lui fit que mieux sentir son malheur vraiment incomparable. Pauvre jeune fille privée de la vue, misérablement délaissée par sa famille, seule et sans ressources, que serait-elle devenue, si sa mère d'adoption lui avait fait tout à coup défaut ? Pour nous, nous aimons à penser que souvent elle gémissait sur son sort devant Dieu, et lui adressait en soupirant ces paroles de Job : « Pourquoi, Seigneur, m'avez-vous tirée du sein maternel ? Il eût été mieux pour moi de mourir avant qu'aucun homme ne m'eût vue, et d'avoir passé, comme n'ayant jamais vécu, du sein de ma mère à un tombeau ».
Elle disait encore : « Seigneur, je vous en supplie, faites que je ne sombre point dans la tempête qui gronde autour de moi ; faites plutôt qu'il me soit donné de m'écrier dans la joie de mon cœur : Mon père et ma mère m'ont abandonnée, mais le Seigneur, dans sa miséricorde, m'a recueillie et abritée ».
Dieu voulut éprouver Marguerite et la purifier par de nouvelles douleurs, afin que se défiant d'elle et des autres, elle s'abandonnât entièrement entre ses bras. Il est des âmes faibles et lâches, que la moindre peine trouble et abat, de telle sorte qu'elles tombent dans la boue comme des fleurs secouées par la tempête ; il en est d'autres d'une trempe si vigoureuse que les tribulations ne servent qu'à accroître leur force. La noblesse et la beauté de ces âmes d'élite ne se révèle jamais mieux que lorsque, renfermées dans la citadelle des consolations religieuses, elles portent un courageux défi à tout ce que la vie a de plus amer, à tout ce que la mort a de plus effrayant.
L'on parla bientôt dans la ville de cette pauvre aveugle, de son intelligence, et chacun voulait la voir et l'entendre, l'estimant plutôt un ange du ciel qu'une créature mortelle. Ce désir vint à certaines religieuses ; mais la piété qui, dans les âmes bien nées, est un feu céleste qui les enflamme d'une ardente charité, n'est pour les âmes basses qu'un manteau dont elles recouvrent des désirs d'avarice et d'ambition, ou, tout au moins, la distraction d'une coupable oisiveté qui excite d'envieux et malveillants rapports. Ces religieuses vinrent donc trouver Grigia, et la prièrent de vouloir bien leur confier l'aveugle de Métola, qu'elles considéreraient comme leur fille, et à qui elles enseigneraient la religion et toutes choses. Cette pieuse dame, trompée par les visages menteurs et les paroles mielleuses de ces hypocrites, leur abandonna Marguerite qui, craignant d'être une charge trop lourde à la famille si nombreuse de sa bienfaitrice, et se figurant trouver des maîtresses savantes et affectueuses, fut elle-même satisfaite de cet arrangement. Mais les choses furent toutes différentes de ce qu'elle se les était figurées, et peu à peu, ces méchantes femmes se détachèrent d'elle, au point d'en arriver.
ver à la haïr. Elles la soumirent aux plus durs et plus outrageux traitements, jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter sa vue, elles la chassèrent impitoyablement. L'infortunée revint donc implorer la charité de sa mère adoptive, qui la recueillit et l'aima comme par le passé et ne consentit plus jamais à se séparer d'elle.
Dans ce temps où, abreuvée de larmes, elle gémissait sans consolation, aux pieds du Sauveur, il s'élevait des rives du Tessin un gémissement tellement semblable, qu'on eût dit l'écho fidèle de la voix de Marguerite représentée à cet endroit où se renouvelait le même sacrifice. Cette voix lamentable était celle d'une autre malheureuse aveugle orpheline et abandonnée. Née à Pavie la même année que Marguerite, elle trouva dans son père Humbert Biscossi et dans sa mère Honorée de Vezzy des instituteurs attentifs et affectueux qui, s'ils n'étaient point pourvus des biens de la fortune, étaient du moins riches de cette douce bonté de cœur qui console la vie mieux que ne pourraient le faire les richesses, une naissance illustre et de nombreuses et puissantes protections. Quand Sybilline entra dans la vie, il lui sembla donc que la terre et le ciel lui souriaient, puisque dans les caresses de ses parents, elle pouvait entrevoir à son gré le ciel serein, les champs fertiles de la Lombardie, les murailles et les tours, les anciens temples et les somptueux palais de son illustre ville, et se faire un trésor de nobles idées et de chers souvenirs capables de féconder sa raison, et de lui mettre la joie au cœur. À mesure qu'elle avançait en âge, son âme s'ouvrait à l'espoir, et elle s'abandonnait avec confiance à cet avenir lointain et indéfini qui apparaît à la jeunesse comme un jour de printemps. Temps heureux, dans lequel l'imagination s'en va tissant des rêves dorés et des illusions toujours nouvelles, qui s'évanouissent ensuite au fur et à mesure que la vie s'avance et que l'on aperçoit le soir dans le lointain. Mais dans un instant, cette courte aurore de Sybilline se changea en une nuit sombre, menaçante et terrible, de même qu'une tempête imprévue dérobe la lumière du jour au voyageur et le plonge inopinément dans les ténèbres et les terreurs. Elle perdit d'abord son père et sa mère, et se trouva sans amis, pauvre et abandonnée ; puis, un mal subit et cruel lui attaqua la vue qu'elle perdit totalement vers l'âge de douze ans. Il est impossible de décrire la douleur et l'effroi de cette malheureuse enfant, en se sentant ainsi privée de tout secours à un âge si tendre encore, et déshéritée en même temps du spectacle enchanteur de cette nature qu'elle avait tant admirée dans son enfance. Mais ce qui lui était le plus douloureux, et elle s'en plaignait souvent, c'était de ne pouvoir s'aider en rien, et de se voir dans la nécessité de trouver sa vie morceau par morceau, quand encore les aumônes ne lui manquaient pas, ce qui arrivait quelquefois ; il n'était pas rare non plus qu'on les lui fît payer par des reproches et des humiliations. Cependant, Dieu qui n'abandonne jamais celui qui se confie en lui, inspira aux Sœurs du Tiers Ordre de Saint-Dominique, connues à Pavie pour leur piété, de se charger de cette infortunée. Elles l'agrégèrent donc à leur association, lui prodiguèrent tous les soins que réclamait son état, et s'entendirent surtout à l'affermir dans la piété, afin qu'elle pût puiser dans la religion la force qui lui était nécessaire pour supporter l'épreuve si difficile que Dieu lui avait envoyée. Puis, elles l'instruisirent de la nature des offices et des parties de l'oraison vocale et mentale, et lui rendirent familiers et les pieuses méditations de saint Bernard, et les soliloques de saint Augustin, si doux, si tendres, et qui, après les livres divinement inspirés, n'ont rien qui leur soit supérieur. La pauvre enfant y puisa un nouveau courage, et il lui sembla
que le poids de ses maux s'était allégé. Mais elle n'avait point perdu l'espoir de recouvrer la vue un jour, et se confiait pour l'obtenir dans l'intercession de son père saint Dominique. Elle jeûna et pria à cette intention durant plusieurs mois. Sa foi était si vive, qu'elle était convaincue que ses vœux seraient exaucés le jour même de la fête de son saint protecteur, c'est-à-dire le 4 août. Le jour solennel étant donc arrivé, Sybilline se leva de très-grand matin, et se mit à prier en attendant l'effet si ardemment désiré. Elle pria et pleura longtemps, et ses yeux ne s'ouvrirent point ; puis, pensant qu'elle obtiendrait cette grâce vers midi, elle redoubla ses prières, ses pleurs et ses gémissements de façon à toucher les âmes les plus dures : tout fut inutile. Cependant elle ne se découragea pas, et continua ainsi jusqu'au soir, cherchant en vain, de ses pupilles éteintes, à découvrir cette lumière tant souhaitée : mais ses ténèbres étaient aussi profondes. Alors, vaincue par la douleur, elle se mit avec une naïveté enfantine à adresser ces reproches à son bienheureux intercesseur : « C'est donc ainsi, Père sans entrailles, que tu peux rejeter l'humble et confiante prière, je ne veux plus dire de ta fille, mais de ta misérable servante ! Tu n'as nulle pitié de moi, pauvre infortunée tombée dans un abîme de maux, errante dans les ombres d'une nuit perpétuelle, et pour qui la vie n'est pas un don, mais le plus cruel supplice. De qui donc auras-tu compassion, si ce n'est de moi ? Puisque tu ne te soucies pas autrement de ma vie, alors, rends-moi mes larmes, mes peines, mes veilles, mon anxieuse inquiétude et ma longue et inutile attente, afin que je puisse les offrir à un autre protecteur ou plus puissant ou plus compatissant que toi ». La pieuse légende raconte qu'elle continua ainsi à pleurer et à se plaindre comme si le Saint eût été présent, jusqu'à ce que, saisie par la main et comme soulevée de terre, elle fut conduite en esprit en présence de lieux tellement horribles, que son cœur en fut accablé de douleur et de tristesse, au point que ses ténèbres lui parurent désirables. Ayant prié le Saint de faire cesser un aussi affreux spectacle, il la consola en lui faisant contempler des lieux d'une beauté si nouvelle et si merveilleuse, qu'elle ne pouvait se rassasier de les admirer ; il lui semblait avoir quitté la terre pour les joies de la Jérusalem céleste. Alors, par d'affectueuses paroles, saint Dominique l'engagea à supporter la cruelle épreuve de sa cécité, que Dieu lui envoyait afin de lui cacher la vue des choses grossières et fugitives du monde, et lui rendre ainsi plus aisée la conquête de ces lieux ravissants qu'elle venait d'entrevoir ; du reste, l'horreur de cette nuit pénible ne devait guère durer, et bientôt lui apparaîtrait le soleil d'un jour resplendissant et heureux qui n'aurait point de soir, et dans lequel elle jouirait de la récompense promise à ceux qui souffrent avec résignation. Alors, la vision disparut. Sybilline remercia Dieu des salutaires réprimandes qu'il lui avait faites par le ministère de son fidèle serviteur, et se soumit à porter sa croix tout le temps qu'il plairait à Dieu, puisque cela était nécessaire à son salut, et elle la porta en effet pendant soixante-huit ans avec un courage tel qu'elle semblait un miracle de force.
Tandis que Sybilline revêtait à Pavie les livrées dominicaines, Marguerite, en dépit de la douloureuse expérience qu'elle avait faite à Castello de l'hypocrisie de ces religieuses qui l'avaient si cruellement trompée, voulut s'associer aux Sœurs du Tiers Ordre de Saint-Dominique, dites vulgairement Sœurs en Manteaux ou de la Pénitence. Celles-ci l'aimèrent sincèrement et lui furent toujours des sœurs dévouées. Ainsi le saint Patriarche reçut en même temps au nombre de ses filles ces deux pauvres orphelines aveugles et abandonnées, qui furent les prémices les plus dignes que le Tiers Ordre
offrit à son Fondateur. L'une et l'autre, en s'associant à la Congrégation Dominicaine de la Pénitence, étaient par ce titre seul instruites de la vie à laquelle elles se consacraient. En effet, le saint Fondateur avait organisé le Tiers Ordre comme une milice spirituelle, qui devait combattre les combats du Seigneur avec les armes de la prière et de la mortification, sans qu'il fallût pour cela rompre ou relâcher les liens naturels de la famille, montrant ainsi de plus près au monde ces perfections sublimes qui semblent le partage exclusif de ceux qui vivent retirés dans les cloîtres. La vie de ces deux anges fut tellement austère, que l'on trouve à peine l'exemple d'un aussi long et si volontaire martyre chez quelques grands pécheurs convertis, qui veulent venger sur eux-mêmes une vie passée dans la fange du vice et les atrocités du crime. Elles avaient cependant passé leur jeunesse dans l'innocence et la pratique des vertus chrétiennes. Étrangères aux folles et tumultueuses joies du monde, privées de toutes consolations humaines, isolées au milieu de la foule, inconnues ou méprisées, elles souffraient d'un supplice que tous estiment le plus affreux que l'homme puisse endurer. Les biographes donnent sur les mortifications de Marguerite des détails qui font frissonner. À l'exemple de son saint Fondateur, trois fois par nuit elle macérait son corps délicat par des disciplines données avec si peu de ménagement, que l'on trouva après sa mort les chairs de son dos meurtries, déchirées et ulcérées. Elle joignait à la flagellation des jeûnes presque quotidiens, souvent même au pain et à l'eau, et la fatigue d'oraisons et de gémissements continuels ; ce qui faisait de sa vie une sorte de miracle. Mais tout en étant dure et impitoyable pour elle-même, elle était douce et remplie de tendresse pour les autres. Elle prenait un soin attentif de tous les malheureux, était émue de leurs maux, les consolait avec bonté, les instruisait et les réprimandait s'ils étaient égarés, ne dédaignant pas de visiter les malfaiteurs dans les prisons publiques pour tenter de les ramener dans la voie de la vertu, avec cette puissante parole qui sort si naturellement d'un cœur rempli d'amour pour Dieu et pour les hommes.
Sybilline surpassa de beaucoup sa compagne dans les austérités de la pénitence. Durant trois ans, elle fut avec les Sœurs du Tiers Ordre assidue aux sermons, aux prières et autres pieux exercices qu'on avait coutume de faire à l'église des Dominicains, et sa mémoire accueillait avec avidité et conservait fidèlement pour en faire le sujet de ses méditations, tout ce qu'elle entendait enseigner sur la parole évangélique. Elle demeurait avec une autre sœur de son Ordre dans un étroit et misérable réduit, je dirai presque un autre ou un sépulcre, qui, étant très-près de l'église des Pères, lui permettait de recevoir de leurs mains le pain eucharistique. Un auteur qui les connut toutes deux, dirigea leur conscience et nous en a laissé une courte et fidèle histoire, dit que toute leur vie elles s'adonnèrent à des mortifications tellement extraordinaires qu'elles sont plutôt bonnes à admirer qu'à imiter. Chaque soir, pour s'unir à la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et boire pour ainsi dire au calice de ses douleurs, Sybilline se flagellait le corps de manière à se déchirer les chairs et à répandre son sang avec une si grande abondance, que l'hiver il arrivait quelquefois que ce sang, amassé autour de ses genoux appuyés sur le sol, se congelait de façon à la maintenir collée à terre, si bien qu'elle ne pouvait plus se relever qu'en y appuyant fortement les mains. Durant l'hiver, très-rude en Lombardie, elle ne se servait point de feu et se couvrait à peine ; aussi ses mains enflaient et s'ulcéraient de telle sorte, qu'en rompant le pain dur qui la nourrissait, elle le souillait de sang et de pus. Puis, lorsque accablée par le jeûne,
les macérations, les oraisons et les pleurs continuels, elle était contrainte de prendre quelque repos, elle s'endormait un instant sur une planche nue. La compagne de son martyre, ne pouvant supporter un tel genre de vie, mourut au bout de trois ans, et Sybilline, par une sorte de miracle, vécut seule dans cette espèce de prison et parvint même à un âge avancé. Quand elle crut avoir vaincu la rébellion des sens et s'être assuré le paisible empire de la raison, elle modéra un peu ses austérités, et jouit par anticipation des fruits de la victoire ; et, comme elle pensait qu'elle avait pu outrepasser les rigueurs de la pénitence, elle conseillait aux Sœurs qui venaient la visiter, d'être moins dures pour la chair et plus sévères pour l'esprit, ce qui est une victoire infiniment plus belle et plus difficile. Songez à ce que devait être le caractère de cette femme, à qui ne suffit point le martyre de la cécité, qui voulut y joindre celui de la solitude, presque aussi pénible, et qui, aux ténèbres et à l'isolement, ajoute encore les rigueurs volontaires d'une douloureuse pénitence. Et quand un seul de ces supplices enduré pendant quelque temps eût suffi pour éprouver la vertu d'un homme très-fort, elle, elle les supporta tous pendant plus de soixante ans.
Mais pour souffrir ce triple martyre, il fallait une grande abondance de consolations célestes ; ainsi, nos deux pauvres aveugles dominicaines les demandaient-elles constamment par les prières et par les larmes (voir les Soliloques de saint Augustin). Les autres se récréent du gai spectacle de la science créatrice ; ils jouissent de l'éclatante splendeur du soleil, de l'azur du firmament, des douces mélancolies de la nuit, de la fraîcheur des prairies, du murmure des eaux, du courant des rivières, du calme des lacs, de l'agitation des mers ; et ce qui est plus désirable encore, leurs yeux s'enivrent du regard affectueux et du sourire bienveillant de ceux qui leur sont chers, qui communique au cœur ce rayon divin de l'amour : que tout cela nous soit enlevé à nous, pauvres aveugles, pourvu qu'il nous soit donné de te contempler, Seigneur, toi qui es le soleil de justice.
Cette lumière, si longtemps invoquée et attendue, rayonna éternelle et splendide, les environnant de toute part, et les introduisant dans les secrètes demeures de la science céleste. Elles virent les mystères de Dieu, de nouveaux cieux, de nouvelles terres ; les merveilles de l'amour, les triomphes de la foi, les saintes joies des esprits immortels, chantant des hymnes à Jéhovah. Leur âme, purifiée par les larmes et lavée du sang de l'Agneau sans tache, put lire dans le livre de vie des choses mystérieuses et surprenantes qu'aucun langage humain ne saurait exprimer. Ainsi remplies et comme enivrées d'amour, on les entendit développer des doctrines et prophétiser l'avenir. À la bienheureuse Marguerite furent dévoilés les mystères de la vie de Jésus-Christ, et à la bienheureuse Sybilline ceux de sa douloureuse Passion. Des scènes de joie ou de deuil se présentaient sans cesse à leur esprit, et ces visions étaient suivies de réflexions qu'il ne nous est pas possible de rendre. La première méditait jour et nuit les mystères de l'amour du Verbe fait chair, et approfondissait cet abîme de charité qui lui fit revêtir notre dépouille mortelle, afin de nous racheter d'un terrible esclavage. Elle ne pouvait se séparer de la grotte de Bethléem ; et il lui semblait être mêlée aux bergers, et confondre sa voix avec celles de ces pauvres gens qui bénissaient Dieu pour avoir régénéré l'humanité déchue. La seconde, montant au Calvaire, serrait amoureusement la croix, et pleurait en pensant aux ineffables douleurs de Jésus qui répandit tout son sang, s'offrant en holocauste à son Père afin d'expier nos péchés. L'une tressaillait de joie, l'autre d'amertume ; et aimant et pleurant, toutes deux s'immolaient dans
un semblable sacrifice. L'amour, cette puissance merveilleuse, par un artifice divin, grava, imprima dans le cœur de Marguerite, la scène de ses pieuses contemplations. La souffrance donna à Sybilline la couronne d'épines et les fouets, aussi porta-t-elle dans ses membres de vierge les marques cruelles de la passion de son divin Époux. L'amour, plus puissant que la douleur, consomma en peu de temps les forces de Marguerite, qui, à peine à sa trentième année, s'envola vers la céleste patrie, hâtant de ses désirs l'arrivée de la compagne de son martyre (1320). Sybilline, gémissante et solitaire, vécut encore de longues années dans sa prison; enfin, après avoir été pour le ciel et la terre un sublime spectacle, le 19 mars 1367, déjà octogénaire, elle alla rejoindre sa compagne d'infortune dans le sein de la lumière incréée et dans l'éternel amour.
Puisse l'exemple de ces deux chères aveugles apporter quelque courage aux malheureux éprouvés par une tribulation aussi amère; que cette source de consolations célestes, à laquelle burent si largement ces infortunées, soit ouverte pour tous, et que ces eaux s'en échappent abondantes et continuelles pour rafraîchir les cœurs humbles et purs, selon qu'il est écrit: Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt.
On représente la bienheureuse Marguerite avec trois petites pierres à la main, parce que, après sa mort, on trouva dans son cœur trois petits cailloux sculptés qui portaient l'image de Notre-Seigneur adoré, dans la crèche, par Joseph et Marie.
Nous avons emprunté ce récit au Père Marchèse, traduction de l'Année dominicaine. L'auteur italien l'a fait précéder d'une dissertation dans laquelle il examine la question de savoir qui sont les plus malheureux des aveugles-nés ou des sourds-muets: il trouve les premiers plus à plaindre que les seconds, comparant leur âme aux terres australes, ensevelies dans des glaces et des ténèbres éternelles. Si l'éducation s'efforce de répondre la vérité sur ce sol stérile et froid, la meilleure fertilité ne peut parvenir à réchauffer et subir cette semence. « À mon avis », ajoute le Père Marchèse, « il est bien difficile de concevoir comment un aveugle-né peut parvenir à la connaissance de la vérité. — Cf. Année dominicaine, t. v, p. 263 et suiv., 509 et suiv. — Les Bellandistes donnent la vie de sainte Marguerite le 18 avril, et celle de sainte Sybilline le 19 mars.