Saint Épipode
Martyr à Lyon
Résumé
Jeune Lyonnais d'une famille distinguée, Épipode fut martyrisé au IIe siècle avec son ami Alexandre. Après s'être caché chez la veuve Lucie, il fut arrêté, torturé sur le chevalet et décapité pour sa foi chrétienne. Son soulier, conservé par Lucie, fut à l'origine de nombreux miracles.
Biographie
S. ÉPIPODE ET S. ALEXANDRE, MARTYRS À LYON
Un véritable ami aime en tout temps. Proc., XVII, 17.
Épipode et Alexandre étaient issus l'un et l'autre d'une famille très distinguée : le premier était de Lyon, et le second grec de naissance, tous deux à la fleur de leur âge. Ils avaient étudié sous les mêmes maîtres, et s'étaient liés dès l'enfance d'une étroite amitié qui croissait tous les jours. Cette amitié était d'autant plus solide que la religion en était la base. Les deux Saints s'exhortaient continuellement à la perfection chrétienne. Ils se préparaient au martyre par une foi vive, par la pratique de la tempérance, de la chasteté et des œuvres de miséricorde. Ils ne voulurent point s'engager dans le mariage, afin de pouvoir servir Dieu avec plus de liberté.
Le feu de la persécution s'étant allumé, ils prirent le parti de se cacher, pour suivre le conseil de l'Évangile. Ils sortirent donc secrètement de Lyon, et se retirèrent dans le bourg de Pierre-Scize, où une veuve chrétienne leur offrit sa maison ; ils y vécurent quelque temps inconnus, par la fidélité que leur garda leur sainte hôtesse, et par le peu d'apparence qu'avait leur asile : mais ils ne purent échapper aux perquisitions des païens, et on les découvrit à la fin. Épipode, voulant se sauver, perdit un de ses souliers, que la veuve chrétienne trouva et conserva comme un riche trésor. À peine eurent-ils été arrêtés qu'on les mit en prison, même avant de les avoir interrogés, quoique cette formalité fût prescrite par les lois romaines.
Trois jours après, ils furent conduits, les mains liées derrière le dos, devant le tribunal du gouverneur. Ils eurent à peine confessé qu'ils étaient chrétiens, que le peuple jeta un cri d'indignation contre eux. Le magistrat, transporté de fureur, s'écria : « De quoi ont donc servi toutes les tortures que nous avons employées, s'il est encore des hommes assez audacieux pour suivre la doctrine du Christ ? » Il sépara ensuite les deux Saints, pour empêcher qu'ils ne s'encourageassent mutuellement, même par signes. Il prit à part Épipode qu'il croyait le plus faible, parce qu'il lui paraissait le plus jeune, et tâcha de le séduire par une bonté affectée, par de belles promesses et par l'appât du plaisir ; mais le Saint lui répondit généreusement : « Sachez que je ne me laisserai jamais surprendre par votre cruelle compassion... Vos plaisirs n'ont rien qui me touche. Vous ignorez apparemment que l'homme est composé de deux substances, d'un corps et d'une âme. Chez nous l'âme commande et le corps obéit. Les plaisirs honteux auxquels vous vous livrez en l'honneur de vos prétendus dieux, flattent agréablement le corps ; mais ils donnent la mort à l'âme. Nous faisons donc la guerre au corps, afin de le soumettre à l'âme... Pour vous, après vous être rabaissés jusqu'à la condition des brutes, vous trouverez à la fin une mort épouvantable. Il n'en est pas ainsi de nous : lorsque nous périssons par vos ordres, nous entrons en possession d'une vie éternelle ». Le juge, irrité de la noblesse de cette réponse, fit frapper rudement la bouche qui l'avait prononcée. Le Martyr, dont les dents étaient tout en sang, continua de parler ainsi : « Je
confesse que Jésus-Christ est un seul Dieu avec le Père et le Saint-Esprit. Il est juste que je lui remette une âme qu'il a créée et rachetée. Je ne perdrai point la vie, je ne ferai que la changer en une plus heureuse ».
A ces mots, le juge le fait élever sur le chevalet. On lui déchire les côtés avec les ongles de fer. Le peuple devient furieux en voyant la constance et la tranquillité avec lesquelles Épipode souffre; il demande qu'on le lui abandonne pour le mettre en pièces; il trouve que la cruauté des bourreaux est trop lente à son gré. Le juge, craignant une sédition ouverte, fait enlever le Martyr, et ordonne qu'on lui coupe la tête, ce qui est promptement exécuté.
Deux jours après, le juge se fit amener Alexandre. Il essaya de l'effrayer par le récit des tourments d'Épipode et des autres chrétiens; mais il fut trompé dans son espérance. Le Martyr lui répondit que tout cela ne l'épouvantait point, et que, en lui rappelant les souvenirs de ce que les Martyrs avaient souffert, on n'avait fait que l'encourager à marcher sur leurs traces et surtout à suivre l'exemple de son cher Épipode. Le juge, transporté de fureur, ordonna qu'on lui tînt les jambes écartées et que trois bourreaux le frappassent successivement. Cette torture dura longtemps, sans que le Martyr poussât un seul soupir; et comme on lui demandait s'il persistait toujours dans sa première confession, il répondit: « Eh! comment n'y persisterais-je pas? Les idoles des païens ne sont que des démons; mais le Dieu que j'adore, et qui est tout-puissant et éternel, me donnera la force de le confesser jusqu'à la fin; il sera le gardien de ma foi et de mes saintes résolutions». Le juge, désespérant de le vaincre, et voulant lui ravir la gloire d'une plus longue constance, le condamna à être crucifié. L'instrument de son supplice n'eut pas plus tôt été préparé, que les bourreaux l'y attachèrent. Un instant après, il expirait en invoquant le saint nom de Jésus.
Les chrétiens enlevèrent secrètement les corps des deux martyrs et les enterrèrent sur une colline qui était auprès de la ville. Ce lieu devint célèbre par la piété des fidèles et par un grand nombre de miracles. Un jeune homme de qualité, ayant été attaqué d'une maladie contagieuse qui ravageait la ville de Lyon, fut guéri avec de l'eau bénite, par la veuve chrétienne, dépositaire du soulier de saint Épipode; plusieurs autres personnes reçurent, par de semblables moyens, non-seulement la santé du corps, mais même la lumière de l'Évangile. Les possédés étaient délivrés du démon devant le tombeau des saints martyrs; il s'y passait, en un mot, de si grandes choses, que l'incrédulité était obligée de se rendre à l'évidence des faits.
Tout ce que nous avons dit jusqu'ici se trouve dans les actes des saints martyrs, dont l'auteur vivait au quatrième siècle, et avait été témoin oculaire de plusieurs miracles qu'il rapporte.
Ce tombeau, qui était hors de la ville, se trouvait renfermé dans son enceinte lorsque saint Eucher, évêque de Lyon, écrivit au cinquième siècle le panégyrique des saints martyrs. Il y est dit qu'on emportait la poussière de leur tombe pour guérir les malades et qu'il y en avait dans tout le pays. La vertu de cette poussière est aussi attestée par saint Grégoire de Tours.
## CULTE ET RELIQUES; — LA VÉNÉRABLE LUCIE, VEUVE.
Quant à la veuve chrétienne qui abrita les deux amis dans sa modeste demeure, nous sommes dépourvu de renseignements à son égard; sa figure reste voilée à nos yeux. Lucie ne nous est guère connue que par le fait signalé dans les Actes des saints Épipode et Alexandre. Elle y est qualifiée de veuve religieuse et fidèle. Cette qualification donnerait à penser qu'elle appartenait au
SAINT ÉPIPODE ET SAINT ALEXANDRE, MARTYRS À LYON.
corps des diaconesses formé par le bienheureux Pothin. Quoi qu'il en soit, pour la récompenser, le Seigneur permit que la chaussure d'Épipode devînt, entre ses mains, l'instrument de nombreux miracles. Lucie paya-t-elle de sa tête la généreuse hospitalité donnée par elle aux deux saints Martyrs, ou bien, après une vie pleine de mérites, s'endormit-elle paisiblement de la mort des justes ? nous l'ignorons. La charitable veuve fut enterrée dans un des faubourgs de la ville, vraisemblablement celui de Pierre-Scize.
Après sa mort, Dieu se plaît à manifester sa sainteté par d'éclatants prodiges. C'est sans doute sur ce fondement qu'un auteur lui donne le titre de Sainte. Toutefois, l'église de Lyon ne lui a jamais rendu un culte public ; le nom de Lucie ne paraît nulle part dans la liturgie lyonnaise. Elle n'est mentionnée ni dans le martyrologe d'Adon, ni dans les additions de Florus à celui de Bède ; elle n'a pas trouvé place non plus dans le catalogue des Saints de Lyon, par le père Théophile Raynaud.
Il ne serait pas sans intérêt de savoir où se trouvait la caverne dans laquelle furent cachés les corps de saint Épipode et de saint Alexandre. Malheureusement les indications données par leurs Actes ne peuvent être d'aucune utilité, après les bouleversements successifs qui ont changé la physionomie du sol. Où reconnaître la dépression de terrain mentionnée dans ces Actes ? Où retrouver cette grotte entourée d'un rideau d'arbres, cachée aux regards par un épuis fourré de ronces et d'arbustes ?
Tout ce que l'on peut dire, c'est que cette grotte, convertie en martyrium, devint bientôt le centre du culte décerné aux saints Épipode et Alexandre ; c'est que de nombreux prodiges y furent opérés par le Seigneur pour glorifier ces deux Martyrs et récompenser la confiance des fidèles. Leurs dépouilles mortelles demeurèrent en ce lieu probablement jusqu'au triomphe définitif du christianisme. A cette époque, elles durent être relevées et transportées solennellement dans la crypte de Saint-Jean-l'Évangéliste. Cet oratoire, placé plus tard sous le vocable de saint Irénée, avait été consacré par le bienheureux Pothin. Ce qui n'est pas douteux, c'est que saint Irénée ayant été immolé pour Jésus-Christ, son corps y fut déposé ; c'est que, au VIIe siècle, les reliques de saint Épipode et de saint Alexandre y reposaient à droite et à gauche de celles du second évêque de Lyon.
Ces trois corps, trésor de l'église qui les abritait, attirèrent longtemps le pieux concours des fidèles. Dans la suite, les invasions des barbares, les guerres où la ville de Lyon fut entraînée, ses luttes intestines, et surtout l'affaiblissement de la foi, toutes ces causes réunies firent oublier Épipode et Alexandre, et perdre de vue leurs ossements. De là cette vive contestation qui s'éleva, au commencement du XVe siècle, entre les chanoines de Saint-Irénée et ceux de Saint-Just. Les uns et les autres prétendaient posséder dans leur église les corps des deux saints amis, avec celui de saint Irénée. Le cardinal Pierre de Turcy, légat du Saint-Siège, fut chargé par Alexandre V d'examiner cette affaire et de prononcer sur les prétentions rivales. Après examen des titres et inspections des reliques, le cardinal reconnut le droit des chanoines de Saint-Irénée et leur donna gain de cause. Nonobstant cette décision, les chanoines de Saint-Just ne se tinrent pas pour battus. La cause fut portée successivement devant le sénéchal du Lyonnais et devant le parlement de Paris. Enfin, elle fut terminée par une décision de Jean, patriarche de Constantinople, légat, a latere, du Saint-Siège, rendue le 12 août 1413 ; ce prélat déclara que les trois corps en litige se trouvaient dans l'église de Saint-Irénée.
Les corps des saints Épipode et Alexandre demeurèrent dans la crypte de Saint-Irénée jusqu'à la prise de Lyon par les calvinistes, en 1562. A cette époque néfaste, les tombeaux des deux Martyrs furent violés, et leurs précieux restes jetés au feu. Au milieu du désordre, les catholiques purent sauver quelques ossements de saint Épipode, et la main gauche de saint Alexandre. Malheureusement les reliques de saint Épipode, arrachées aux flammes allumées par les Huguenots, ont disparu pendant la terreur.
Quant à la main de saint Alexandre, elle nous a été conservée d'une manière qui mérite d'être connue. Voici ce que nous lisons dans un opuscule de M. Meynis : « Après le siège de notre ville, un dimanche 10 novembre 1793, le clergé schismatique ayant été chassé de toutes les églises qu'il desservait, des commissaires de section s'installèrent dans celle de Saint-Just, et la dévastation commença. On fit main basse sur tout ce qui pouvait avoir quelque prix : ce fut alors notamment que la croix de jaspe, le calice et la rose d'or, donnés aux chanoines par Innocent IV, disparurent. Les reliques furent, en partie, jetées dans le feu et, en partie, foulées aux pieds ou délaissées dans le cimetière qui était joint à l'église ; la tête de saint Just fut au nombre de ces dernières.
Or, le 1er août 1819, M. Antoine Caille, ancien prêtre perpétuel de la collégiale de Saint-Just, alors chanoine d'honneur de l'église métropolitaine, vit venir à lui deux femmes dont l'une, la rougeur sur le front, lui dit que, « après avoir participé au pillage de l'église, pendant la terreur, son mari, rentrant dans sa maison, tira de sa poche une main qu'il lui remit en disant : « Prenez et cachez vite ». Cet homme, connu par ses méfaits, ayant péri ensuite dans une réaction civile, la relique était demeurée cachée pendant près de vingt-six ans, lorsqu'une amie de la femme, dont il est question, l'ayant aperçue, insista vivement pour qu'elle ne demeurât pas plus longtemps enfouie.
M. Caille, ayant donc reçu la relique qu'on lui apportait, convoqua les prêtres de l'ancien
clergé de Saint-Just qui vivaient encore ; ils étaient au nombre de cinq. Tous, après un examen attentif, reconnurent que c'était la main de saint Alexandre, qu'ils avaient vénérée autrefois, savoir : « la main gauche du saint Martyr, attenante aux fragments des os de l'avant-bras, dont l'un plus long que l'autre, et qui avait été jetée dans le feu par les calvinistes ». On dressa un procès-verbal, où les diverses dépositions furent consignées et revêtues des signatures de ceux qui les avaient faites. Cette pièce fut ensuite soumise à l'autorité diocésaine, qui la sanctionna et permit d'exposer la relique à la vénération des fidèles. La fête de saint Alexandre fut fixée dès lors, pour la paroisse de Saint-Just, au second dimanche après Pâques, jour auquel on la célèbre sous le rit solennel mineur.
La main de saint Alexandre se voit aujourd'hui dans un reliquaire en vermeil, oblong, de forme carrée, et flanquée de colonnes torses. Tout autour se déroule la légende : S. Alexander, martyr Lugdunensis, amicus S. Epipodii. C'est un don de M. le chanoine Antoine Caille.
Voir les Actes sincères des Martyrs, par Dom Ruinart, et les Origines de l'Église de Lyon, par le Père Gaultier, S. J.