Saint Boniface de Mayence
Archevêque de Mayence, Apôtre de l'Allemagne et Martyr
Résumé
Né Winfrid en Angleterre, saint Boniface devint l'apôtre de l'Allemagne sous l'autorité des papes Grégoire II et III. Il organisa l'Église germanique, fonda l'abbaye de Fulda et devint archevêque de Mayence. Il mourut martyr en Frise en 754, massacré par des païens alors qu'il s'apprêtait à célébrer une confirmation.
Biographie
SAINT BONIFACE, ARCHEVÊQUE DE MAYENCE,
APÔTRE DE L'ALLEMAGNE ET MARTYR
(80-754. — Papes : Agathen; Étienne II. — Rois des Francs : Thierry III; Pépin le Bref.
*Vita mihi, si non evangelizavero.*
Malheur à moi, si je ne prêche pas l'Évangile.
I Cor., iv, 17.
Rendons à l'Angleterre la gloire qui lui est due pour les grands personnages qu'elle a donnés à l'Église catholique, avant qu'elle en fût séparée par l'hérésie et par le schisme. Saint Boniface, appelé d'abord Winfrid, naquit à Kirton, dans le Devonshire, de parents considérables, et qui eurent un grand soin de son éducation. Dès l'âge de cinq ans, ayant vu dans la maison paternelle quelques religieux qui faisaient des missions dans le pays, il demanda à les suivre dans leur monastère ; toutefois, son père, prenant ses souhaits pour des fantaisies d'enfant, lui refusa absolument ce qu'il demandait. Mais il eut beau faire, le désir de la vie monastique croissait dans le cœur de son fils, et, comme il s'y opposait, il tomba dangereusement malade ; il reconnut alors la main de Dieu qui le punissait, et permit à Winfrid de suivre sa vocation. Notre Saint passa treize ans dans le monastère d'Adescan-Castre, aujourd'hui Exeter, qui était sous la conduite d'un saint abbé nommé Wolphard. Il passa ensuite dans l'abbaye de Nutcell, dont le vénérable Winbert était abbé ; il n'y fit pas un moindre progrès dans les lettres humaines que dans la vertu.
Après avoir été écolier, il devint maître, et enseigna aux autres ce qu'il avait appris avec tant de soin. Beaucoup d'élèves, de couvents éloignés, accouraient à ses leçons. À l'âge de trente ans, il fut ordonné prêtre. Peu de temps après, le roi Ina et le clergé, réunis dans un synode, le chargèrent d'une ambassade auprès de Britkwald, archevêque de Cantorbéry, qui devait approuver les décisions de ce synode ; il s'acquitta de cette négociation avec tant d'habilité et de prudence, qu'il jouit dès lors de la plus grande considération ; on l'invitait à presque tous les synodes.
Mais Winfrid était destiné par la Providence à une plus grande mission.
La Grande-Bretagne travailla pendant un siècle à christianiser l'Allemagne : notre Saint devait achever cette sainte entreprise et organiser définitivement l'Église chez les peuples germaniques.
Il vint d'abord dans la Frise, et s'avança jusqu'à Utrecht, la capitale de ce pays; mais le roi Radbod, qui persécutait le christianisme, rendit inutiles tous les efforts de l'Apôtre. Il fut obligé de revenir en Angleterre, où on le nomma abbé de son monastère.
Après un séjour de deux ans (718), il résolut de recommencer son apostolat. Muni de lettres de recommandation de son évêque, le sage Daniel, de Winchester, il partit pour Rome, afin de recevoir sa mission du vicaire de Jésus-Christ lui-même. Grégoire II, après avoir éprouvé sa foi, sa vertu et la pureté de ses intentions, l'encouragea par de sages conseils et le nomma, le 15 mai 719, missionnaire apostolique. Il lui donna aussi de saintes reliques et des lettres de recommandation pour les princes chrétiens qui se trouveraient sur sa route.
Comblé de faveurs et muni de tous les pouvoirs nécessaires, le Saint partit de Rome; et, après avoir visité en passant Luitprand, roi des Lombards, qui lui fit très bon accueil, il entra en Allemagne, et alla jusqu'en Thuringe, où il séjourna quelque temps, exhortant les princes et les plus considérables de la province à embrasser la foi de Jésus-Christ. Il y reforma aussi quelques prêtres qui s'étaient abandonnés à plusieurs dérèglements. Mais ayant entendu dire que Radbod, roi des Frisons et ennemi juré de la religion chrétienne, était mort, il monta sur un vaisseau pour passer en Frise; et, y étant arrivé, il travailla glorieusement à la conversion des infidèles. Il obéissait, en tous ses travaux, à saint Willibrod, archevêque d'Utrecht. Celui-ci voulait l'avoir pour coadjuteur et comme successeur : mais le Saint refusa cette dignité, disant qu'il devait évangéliser les idolâtres de toute l'Allemagne. Après être resté trois ans dans la Frise, il parcourut de nouveau la Thuringe et la Hesse, que les armes de Charles-Martel lui avaient ouvertes, en délivrant les deux pays des Saxons. Il fonda le couvent de Hamelbourg, sur la Saale.
Ensuite, il envoya au pape Grégoire un de ses disciples et de ses associés, pour lui rendre compte du progrès de l'Évangile, et pour le consulter sur quelques difficultés touchant la discipline ecclésiastique, et sur la manière dont il se devait comporter avec les nouveaux convertis. Le Pape lui répondit article par article; mais voulant être plus amplement informé du succès de cette grande mission, il lui manda de le venir trouver à Rome. Winfrid s'y rendit aussitôt par obéissance, et fit connaître de vive voix à Sa Sainteté ce qu'il lui avait mandé dans ses lettres. Il lui donna aussi, par écrit, sa profession de foi, et lui prêta le serment que les évêques ont coutume de faire au Saint-Siège en leur ordination; après quoi le Pape lui-même le consacra évêque régionnaire, le 30 novembre 723. De plus, il lui changea le nom de Winfrid, qu'il avait porté jusqu'alors, en celui de Boniface, et lui fit présent d'un livre contenant les règles et les institutions canoniques, tirées des Conciles approuvés de l'Église, et des ordonnances des souverains Pontifes. Il lui mit encore entre les mains des lettres, non-seulement pour Charles-Martel, qui gouvernait alors la France, mais aussi pour les ecclésiastiques et les princes d'Allemagne; il exhortait les uns à le favoriser et à le secourir dans ses besoins, et les autres à la persévérance dans la foi et dans la religion chrétienne. Il y en avait aussi pour le peuple de Thuringe, où il l'instruisait de quelques points de la foi et lui recommandait de rendre toute sorte d'obéissance à Boniface, son évêque, et de le recevoir comme
SAINT BONIFACE, ARCHEVÊQUE DE MAYENCE.
celui qui lui était envoyé, non pas pour profiter de ses biens temporels, mais pour gagner les âmes à Jésus-Christ. Il n'y eut pas même jusqu'aux Saxons nouvellement convertis que ce vigilant Pape n'honorât d'une lettre, pour les exhorter à demeurer constants dans la religion qu'ils venaient d'embrasser.
Boniface étant muni de ces provisions apostoliques, s'en vint en Austrasie pour présenter les lettres du Pape à Charles-Martel, qui lui en donna en même temps d'autres de faveur et de protection pour les souverains d'Allemagne. Cependant, avec toutes ces puissantes recommandations, il ne manqua pas de difficultés dans l'exécution de ses desseins, particulièrement lorsqu'il prêcha aux Hessois et aux Goths qui étaient extrêmement attachés aux superstitions du paganisme : il osa entreprendre d'abattre le principal sanctuaire païen de la contrée : c'était le chêne de Thor ou du Tonnerre, arbre gigantesque, près du village de Geismar. Les idolâtres menaçaient Boniface de le massacrer; mais le chêne s'étant fendu en quatre, et étant tombé au premier coup de cognée qu'il lui donna, ils en furent si épouvantés, que, plusieurs ouvrant les yeux à la lumière de l'Évangile, se convertirent à la foi. À la suite de ce miracle, il fit bâtir, dans le même endroit, du bois même de cet arbre, une petite chapelle qu'il consacra en l'honneur du prince des Apôtres, et ce fut la première église de ces pays.
Saint Boniface, vivant ainsi parmi les païens et les infidèles, souffrait de grandes nécessités; mais Dieu suscita plusieurs bonnes personnes pour le secourir; de plus, ses amis et ses compatriotes en étant informés, firent leur possible pour l'assister: les uns lui envoyant des habits, d'autres des provisions pour sa nourriture, et d'autres des livres et des lettres pleines de consolation. Daniel, évêque de Winchester, dont nous avons déjà parlé, lui envoya une brève instruction pour convaincre les païens de leurs erreurs et de la vanité de leurs faux dieux. L'abbesse Eadburge, parente du roi de Kent, lui fit aussi présent de quelques livres sacrés pour l'instruction des peuples, particulièrement des Épîtres de saint Pierre, écrites en lettres d'or, que le Saint lui avait demandées avec instance. Enfin, Dieu même pourvut à ses nécessités par des moyens extraordinaires. Un jour, qu'après avoir dédié une église à saint Michel, auprès du fleuve d'Oraha, et avoir été consolé par une vision de cet archange, il n'avait rien pour son dîner, un grand oiseau, volant au-dessus de sa table, y laissa tomber un fort beau poisson; il en fit sa réfection, en remerciant la divine Bonté d'une faveur si miraculeuse. Comme il travaillait sans relâche à la vigne du Seigneur, les fruits de sa mission s'augmentèrent tellement de jour en jour, qu'il fut contraint de faire venir d'Angleterre plusieurs nouveaux ouvriers: il les nomma recteurs des églises qu'il avait fait bâtir.
On vit sortir aussi des couvents de la Grande-Bretagne un essaim de veuves et de vierges, mères, sœurs, parentes des missionnaires, jalouses de partager leurs mérites et leurs périls. Chunihild et Berathgit, sa fille, s'arrêtèrent en Thuringe. Chunidrat fut envoyée en Bavière; Thecla demeura à Kitzingen, sur le Mein. Lioba, « belle comme les anges, ravissante dans ses discours, savante dans les Écritures et les saints Canons », gouverna l'abbaye de Bischofsheim. Les farouches Germains, qui autrefois aimaient le sang et se mêlaient aux batailles, venaient maintenant s'agenouiller au pied de ces douces maîtresses. Le silence et l'humilité ont caché leurs travaux aux regards du monde; mais l'histoire marque leur place aux origines de la civilisation germanique: la providence a mis des femmes auprès de tous les berceaux.
Au bout de quelques années, l'Apôtre comptait cent mille convertis.
Tandis que saint Boniface était occupé en Allemagne, non-seulement à prêcher aux infidèles, mais aussi à corriger les mœurs déréglées des chrétiens de Thuringe, qui, par la négligence des pasteurs, commençaient à chanceler en la foi, Grégoire II passa de cette vie à une meilleure, et Grégoire III fut élu en sa place pour remplir le Siège apostolique. Notre Saint se vit obligé, par là, d'envoyer des députés à Rome, pour rendre ses respects au nouveau Pape; et il le consulta, par le même moyen, sur quelques doutes qui concernaient sa mission. Le souverain Pontife lui fit une réponse très-favorable, et lui accorda même plus qu'il ne demandait: car il lui envoya le *Pallium* pour marque de sa dignité archiépiscopale, et lui donna pouvoir de créer de nouveaux évêques, selon qu'il le jugerait plus nécessaire pour l'avancement de notre sainte religion.
L'an 738, il eut dévotion de visiter une troisième fois les sépulcres des bienheureux Apôtres, à Rome, désirant en même temps consulter le souverain Pontife sur plusieurs articles importants pour le salut des âmes. Le Saint-Père lui fit un très-bon accueil, et pareil à celui que ses prédécesseurs avaient fait autrefois à saint Athanase, à saint Épiphane et à d'autres grands personnages qui avaient bien servi l'Église. À son départ, il lui donna plusieurs reliques qu'il lui avait demandées; il lui accorda aussi Wilibaud, anglais, religieux du Mont-Cassin, pour l'aider dans ses fonctions apostoliques. Boniface se dirigea vers la ville de Pavie, tant pour visiter Luitprand, roi des Lombards, que pour y voir les saintes reliques de saint Augustin, apportées, depuis quelques années, de l'Île de Sardaigne, par les soins de ce prince.
Il passa ensuite en Bavière; après avoir délivré la province de plusieurs faux ministres, qui usurpaient l'office des prêtres, et de quelques autres qui se disaient évêques, il érigea trois évêchés: celui de Salzbourg, celui de Freisingen et celui de Ratisbonne, outre celui de Passau qui était déjà établi. Il en donna avis au souverain Pontife qui approuva tout ce qu'il avait fait, avec ce bel éloge: qu'après Dieu, la conversion de cent mille païens lui était due, à lui et à Charles-Martel, prince des Francs, qui l'avait beaucoup assisté dans cette entreprise.
L'an 742, il assembla, par l'ordre de Grégoire III, le concile d'Allemagne, dans lequel il fit faire plusieurs saints décrets pour l'heureux établissement de ces nouvelles églises. Il présida, en 744, le concile de Soissons, où l'on rétablit l'autorité des métropolitains, ébranlée en quelques endroits. Il présida encore d'autres conciles. Il était puissamment soutenu par Carloman et Pépin, qui avaient succédé à Charles-Martel leur père, en 741. Dans l'année 744, il posa les bases du couvent de Fulde, ce grand monastère qui fut pour l'Allemagne centrale ce que furent le Mont-Cassin pour l'Italie, Saint-Gall pour l'Allemagne méridionale, la nouvelle Corbie pour la Saxe et le nord de l'Allemagne.
Gewilled, évêque de Mayence, ayant été déposé, le pape Zacharie créa Boniface archevêque de Mayence, primat de toute l'Allemagne, et son légat en Germanie et dans les Gaules (747). En cette qualité il sacra, à Soissons, en 752, roi des Francs, Pépin le Bref, tige de nos rois appelés Carolingiens, à cause de Charlemagne, fils aîné de ce prince, comme la première s'appelait des Mérovingiens, à cause de Mérovée, fils de Pharamond.
Enfin, Dieu voulant récompenser les illustres travaux de son serviteur par la couronne du martyre, lui donna l'inspiration de retourner en Frise, où le peuple, qu'il avait converti plusieurs années auparavant, s'était replongé dans l'idolâtrie. Il en demanda la permission au Pape, qui la lui accorda volontiers; ensuite il écrivit à Fulrade, abbé de Saint-Denis, premier aumônier du roi, afin qu'il suppliât Pépin de l'assister de son autorité dans cette entreprise, et de secourir aussi ses disciples qui étaient dans la dernière indigence. Enfin, ayant ordonné en sa place un saint prêtre appelé Lulle, selon le pouvoir qu'il en avait reçu de Rome, et l'ayant prié d'avoir soin, quand il aurait reçu les nouvelles de sa mort, de retirer son corps pour le faire inhumer, il partit de Mayence et s'embarqua sur le Rhin, avec Eoban, évêque, trois diacres et quatre religieux. Ils arrivèrent tous heureusement en Frise où ils baptisèrent en peu de jours plusieurs milliers de personnes.
Un jour, le 5 juin, le pavillon de l'archevêque avait été dressé près de Dockum, au bord de la Burda, qui sépare les Frisons orientaux et les occidentaux. L'autel était prêt et les vases sacrés disposés pour le sacrifice, car une grande multitude était convoquée pour recevoir l'imposition des mains. Après le lever du soleil, une nuée de barbares, armés de lances et de boucliers, parut dans la plaine et vint fondre sur le camp. Les serviteurs coururent aux armes et se préparèrent à défendre leurs maîtres. Mais l'homme de Dieu, au premier tumulte de l'attaque, sortit de sa tente entouré de ses clercs et portant les saintes reliques, qui ne le quittaient point : « Cessez ce combat, mes enfants ! » s'écria-t-il ; « souvenez-vous que l'Écriture nous apprend à rendre le bien pour le mal. Car ce jour est celui que j'ai désiré longtemps, et l'heure de notre délivrance est venue. Soyez forts dans le Seigneur, espérez en lui, et il sauvera vos âmes ». Puis, se retournant vers les prêtres, les diacres et les clercs inférieurs, il leur dit ces paroles : « Frères, soyez fermes, et ne craignez point ceux qui ne peuvent rien sur l'âme ; mais réjouissez-vous en Dieu, qui vous prépare une demeure dans la cité des anges. Ne regrettez pas les vaines joies du monde, mais traversez courageusement ce court passage de la mort, qui vous mène à un royaume éternel ». Aussitôt une bande furieuse de barbares les enveloppa, égorgea les serviteurs de Dieu, et se précipita dans les tentes, où, au lieu d'or et d'argent, ils ne trouvèrent que des reliques, des livres, et le vin réservé pour le saint sacrifice. Irrités de la stérilité du pillage, ils s'enivrèrent, ils se querellèrent et se tuèrent entre eux. Les chrétiens, se levant en armes de toutes parts, exterminèrent ce qui était resté de ces misérables.
Saint Boniface tenait en mourant le livre des Évangiles entre les mains : ces infidèles le percèrent d'un coup d'épée ; mais ils n'en coupèrent pas une seule lettre : ce qui ne put se faire sans miracle.
Son corps fut d'abord porté à Maëstricht, ensuite à Mayence, et, de là, il fut solennellement transféré au monastère de Fulde, comme il l'avait ordonné. Il a fait, depuis, beaucoup de miracles, que l'on peut voir dans ses actes.
Nous ne voulons pas omettre ici un très-bel apophthegme qui est attribué à ce saint Apôtre et Martyr, au concile de Tivoli. Faisant allusion à la mauvaise vie de quelques prêtres de son temps, il disait : « Qu'autrefois les prêtres étaient d'or, et se servaient de calices de bois ; mais qu'alors ils étaient de bois, et se servaient de calices d'or ».
On peint saint Boniface tenant un livre qui est traversé par une épée. Comme cette épée n'endommagea pas le texte sacré, les tailleurs qui ont
besoin d'avoir le coup de ciseaux sûr et adroit, ont choisi saint Boniface pour leur patron.
## ÉCRITS DE SAINT BONIFACE.
Nous avons de saint Boniface : 1° des Lettres ; 2° des Sermons ; 3° une Grammaire latine ; 4° un grand Poème. — On lui attribue aussi une Copie des Évangiles : Ce volume est écrit sur parchemin, in-12, en caractères courants de Saxe. Des lettres en or qui se trouvent sur la dernière page et qui sont d'une date plus récente, disent formellement que ce livre est de la main même de saint Boniface. Il est conservé dans la bibliothèque publique de Fulde.
Serrarius publia, en 1605, un recueil de lettres de saint Boniface ; mais de cent cinquante-deux lettres que contient ce recueil, il n'y en a que trente-neuf qui soient de Saint ; les autres lui ont été adressées par des Papes et des évêques, des princes, etc. On voit par les épîtres de saint Boniface, qu'il ne se proposait en tout que la gloire de Dieu.
D. Martène et D. Durant ont publié un grand nombre de lettres du Saint qui sont fort curieuses, et qui n'avaient jamais été imprimées. Ils ont donné aussi dix-neuf homélies du même auteur. Voici ce qui est dit dans la quatrième, de la nécessité de la confession : « Si nous cachons nos péchés, Dieu les découvrira publiquement malgré nous. Il vaut mieux les confesser à un homme, que de s'exposer à être couvert de confusion à la vue de tous les habitants du ciel, de la terre et de l'enfer ». On trouve, dans le Spicilege de d'Achery, un recueil de canons que saint Boniface avait faits pour la conduite de son clergé. Il y a un sermon du même Saint sur la renonciation qui se fait au baptême, dans le *Thesaurus anecdotorum novissimus*, que D. Bernard Pex publia à Augsbourg, en 1729.
Le style de saint Boniface est clair, grave et simple ; ses pensées sont justes et solides. On remarque dans tous ses écrits beaucoup d'onction et un esprit vraiment apostolique. Toutes ses lettres sont en latin, quoique, selon les plus habiles antiquaires, la langue anglo-saxonne fût si semblable à celle de la plupart des peuples d'Allemagne, que les missionnaires de ce pays n'avaient pas besoin d'interprètes pour se faire entendre.
Sa vie a été écrite d'abord par saint Willibaud, un de ses disciples, et ensuite par Othon, prêtre de Mayence, à la prière des moines de Fulde. Le premier se trouve dans Baronius au neuvième tome de ses Annales, et tous les deux dans Surius. On peut lire aussi : *Boniface, apôtre des Allemands, sa vie, ses œuvres*, par J.-Ch.-A. Selters, enrôlé catholique de Gonttugue ; Mayence, 1845. — Cf. Ozanam, *Études germaniques*.
## SAINT EUTROPE II, ÉVÊQUE D'ORANGE (Ier siècle).
Saint Eutrope, issu d'une famille noble et riche, naquit à Marseille, sous le règne de l'empereur Honorius. Après la mort de sa femme, il se consacra sans réserve au service de Dieu. L'éclat de ses vertus engagea Eustache, évêque de Marseille, à lui proposer d'entrer dans son clergé. Il refusa par humilité, mais Eustache le fit enlever malgré lui, et, sans avoir égard à sa résistance, il lui coupa les cheveux et l'engagea dans la cléricature. Dès lors, il obéit plus volontiers à son évêque. Il travailla avec une grande ardeur à l'acquisition de toutes les vertus d'un état qu'il n'avait d'abord refusé que parce qu'il s'en jugeait indigne. Lorsqu'il fut ordonné diacre, ayant fait un sévère examen de tous les péchés de sa vie passée, il redoubla ses austérités et ses bonnes œuvres pour en obtenir le pardon. Sa contrition fut si sincère et si vive, et sa pénitence si efficace que Dieu daigna lui faire connaître, par deux songes qu'il lui envoya, qu'il lui avait remis tous les péchés commis avant sa conversion.
Cependant Juste, évêque d'Orange, étant mort, le clergé et le peuple de cette ville élurent unanimement Eutrope pour lui succéder. Il fut sacré, et aussitôt il se mit en route pour se rendre à son église. Mais la ville venait d'être ruinée par les barbares Wisigoths ou Bourguignons, et Eutrope fut tellement frappé de la désolation où il la vit que, désespérant de pouvoir jamais réparer ce désastre, il prit la fuite sans réfléchir que son devoir était de rester au poste où il venait d'être appelé et d'y travailler sans s'inquiéter du résultat de ses efforts, s'en remettant totalement à Dieu pour le succès. Dieu permit qu'il rencontrât un saint homme, nommé Aper, que quelques-uns prétendent avoir été disciple de saint Augustin. Aper lui fit sentir que sa fuite était
contraire à la volonté du ciel : « Vous êtes donc », lui dit-il, « cet Eutrope que l'on avait choisi sur le témoignage que l'on avait rendu au mérite dont on vous croyait pourvu ? Parce que vous avez trouvé une église affligée, réduite à la pauvreté, dépourvue de ministres, déchue de ses privilèges, tourmentée par des soldats et des étrangers, vous l'avez méprisée et vous l'avez rejetée comme indigne de vous. C'est un piège que le démon vous a tendu. Retournez donc promptement et ne faites point difficulté de prendre soin d'une église que Dieu vous a confiée : croyez qu'elle sera toujours assez noble et assez riche tant qu'elle sera ornée des mérites de ses enfants. Ce qui reste pour l'enrichir vous est réservé ; et vous ne craindrez pas d'y mourir de faim, si vous suivez le conseil et l'exemple du grand maître, l'apôtre saint Paul, qui veut que l'on travaille de ses mains pour pourvoir à sa nécessité particulière et à celle des autres ».
Eutrope, honteux de ce qu'il avait fait, et animé par cette vive exhortation d'Aper, retourna sans peine à son église d'Orange, et ne songea plus qu'à lui rendre tous les services qu'elle pouvait attendre de lui dans ses besoins. Il s'acquitta envers son peuple de tous les devoirs d'un pasteur zélé, vigilant et plein de charité. Mais pour ne pas s'exposer à se faire réprouver en prêchant aux autres, jamais il n'abandonna l'ouvrage de sa propre sanctification, lors même qu'il était le plus appliqué à les sanctifier. Il affaiblissait son corps par le travail et l'abstinence à mesure qu'il soutenait et fortifiait son âme par la prière. Par ce moyen, il corrigea la délicatesse où il avait été élevé, et il s'endurcit malgré son tempérament et sa complexion aux injures de l'air, aux rigueurs des saisons, à la pesanteur des fardeaux et à toutes les fatigues corporelles. Il labourait la terre avec beaucoup d'assiduité, et ne cessait durant tout ce travail de prier ou d'instruire. Lorsque son corps, déjà atténué par les jeûnes et les autres mortifications, succombait à la peine du labour, il ne savait d'autre moyen de le délasser qu'en le faisant passer d'un travail à un autre : de sorte que s'il quittait la charrue, c'était pour aller couper du bois, déraciner des ronces et des épines, nettoyer les cailloux ou les chardons d'un champ, ou travailler à la vigne, cherchant partout à soulager la peine des ouvriers, en augmentant la sienne.
Il délivra plusieurs possédés ; il arrêta un incendie par sa prière. Il annonça une famine et exhorta ses diocésains à faire des provisions de blé pour se mettre en mesure de la supporter. Sa charité apparut tout entière dans les *sumones* inépuisables qu'il versa dans le sein des pauvres. Son zèle se signala aussi contre les hérétiques. Il signa la lettre que saint Faust, évêque de Riez, écrivit, en 475, contre Lucide, qui propageait l'erreur des Prédestinations. Il fut lié avec saint Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont, en Auvergne, lequel, dans une lettre qui existe encore (liv. VI, ép. 6), le suppliait de venir en aide à son indigence et à son aridité par la salutaire onction de son discours. Il assista au Concile d'Arles, présidé par l'évêque Léonce. Il se trouva mentionné parmi les évêques des Gaules, dans la lettre de saint Hilaire, pape, relative à l'élection illicite d'un évêque de Die. Il parvint à une extrême vieillesse, et, après sa mort, on l'ensevelit en sa ville épiscopale, dans une église qui porta ensuite son nom.
A peine saint Eutrope eut-il rendu son âme à Dieu, que le peuple, touché de la sainteté de sa vie, lui offrit ses pieux hommages, et lui rendit les honneurs que l'Église n'accorde qu'aux saints. Ses restes furent déposés dans un riche tombeau, au-dessus duquel fut placée cette inscription qui dit en peu de mots la vénération qu'on avait pour lui :
| GAUDENTIUS ET PALLADIUS PRATRI INNOCENTISSIMO FECER. | GAUDENCE ET PALLADIUS ONT ÉLEVÉ CE MONUMENT À LA GLOIRE DE LEUR TRÈS-ILLUSTRE FRÈRE. | | --- | --- |
La plaque en marbre qui porte cette inscription est soutenue par un génie.
Le peuple d'Orange ne se contenta pas du tombeau où ses reliques furent renfermées, il voulut encore élever une église en son honneur. Cette église fut érigée en abbaye, on ne sait à quelle époque. Il en est fait mention dans la *Gaule chrétienne*, en l'an 1094, époque où elle avait pour abbé Olivier, dont on ne connaît que le nom. Il y est parlé aussi de Raimond de Saint-Maurice, qui en était abbé en 1147. Elle fut ensuite réduite à un prieuré, et enfin réunie à la mense épiscopale, en 1297, par Guillaume de Spinoza, alors évêque d'Orange. Saint Eutrope y fut vénéré jusqu'à l'époque où Maurice, prince d'Orange, la fit démolir. Ses reliques n'eurent pas un meilleur sort ; les protestants ayant pris Orange d'assaut, les livrèrent aux femmes. On croit cependant qu'on put soustraire à leur fureur la tête du saint évêque, qui fut portée à Tarbes, suivant quelques auteurs, et, d'après Rufi, à Toulouse, où on la gardait de son temps dans l'église de Saint-Sernin.
VIES DES SAINTS. — TOM. VI. 30
Sernin. Pour satisfaire la foi du peuple, et pour contenter la dévotion qu'il avait lui-même à saint Eutrope, son successeur immédiat, Vérus, écrivit sa vie dans un style élégant et pieux. Elle n'est pas venue en entier jusqu'à nous ; mais le peu que nous en avons fait regretter la perte du reste.
Ce n'est pas seulement à Orange que saint Eutrope fut vénéré. La Provence tout entière, remplie d'estime pour ses vertus, l'honora comme un Saint, et son culte fut reçu dans plusieurs villes importantes. Aix et Avignon l'honoraient d'une manière spéciale. Le Bausset et Méounes l'adoptèrent pour patron, et ont encore pour lui une dévotion particulière. Marseille, qui lui avait donné le jour, ne pouvait oublier celui qui était son enfant et devenait son protecteur dans le ciel. Elle joignit ses hommages à ceux que toute la Provence rendait à saint Eutrope, et implora sa protection avec une tendre confiance. De temps immémorial, saint Eutrope a été honoré comme un Saint dans notre ville.
L'hospice desservi par les Trinitaires, où les hydropiques étaient reçus à l'exclusion de tout autre malade, était placé sous son invocation. Fondé par saint Jean de Matha lui-même, il fut placé d'abord sous le patronage de saint Martin, comme on le voit dans la bulle que le pape Innocent IV donna à Lyon en 1246 pour le mettre sous la protection du Saint-Siège. Il fut ensuite dédié à la Très-Sainte Trinité, et enfin, il eut pour patron saint Eutrope. Déjà, en 1477, il portait son nom. Lorsque le connétable de Bourbon vint mettre le siège devant Marseille, l'hôpital Saint-Eutrope, qui pouvait gêner la défense de la ville, fut rasé ainsi que le couvent des Trinitaires. Quand le danger fut passé, il fut reconstruit auprès de la nouvelle église que les Trinitaires venaient de bâtir. Sur la porte, on voyait un relief fort ancien, représentant des malades aux pieds de saint Eutrope, et implorant sa protection. Dans l'église des Trinitaires, une chapelle était dédiée à saint Eutrope. La fête du Saint y était célébrée, chaque année, le 27 mai, avec beaucoup de solennité. Le Saint-Sacrement était exposé tout le jour. Le soir, le panégyrique du Saint était prononcé ; une procession terminait enfin la solennité. L'hôpital et la chapelle de Saint-Eutrope ont été de nouveau détruits pendant la Révolution, mais le souvenir de saint Eutrope n'a pas été aboli dans notre ville. Marseille n'a pas oublié son protecteur, elle le vénéra, elle le prie encore avec la même dévotion qu'autrefois.
Ce n'est pas à Marseille seulement que les hydropiques furent placés sous la protection de saint Eutrope, il en était de même à Aix, où on leur fit bâtir, en 1469, un hôpital connu sous le titre de Saint-Eutrope. À côté, on avait élevé une chapelle en son honneur.
Tiré de Ballet, de Godessard et des Propres d'Avignon et de Marseille, et des Vies des Papes de l'Église de Marseille, par l'abbé Magnau.
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