Sainte Roseline de Villeneuve
Religieuse Chartreuse
Résumé
Issue de la noblesse provençale, Roseline de Villeneuve entra chez les Chartreuses après avoir manifesté une charité précoce illustrée par le miracle des roses. Prieure de Celle-Roubaud, elle fut une mystique dont le corps et les yeux restèrent miraculeusement intacts après sa mort. Son culte, lié à la protection des récoltes, demeure vivace en Provence.
Biographie
SAINTE ROSELINE DE VILLENEUVE,
RELIGIEUSE CHARTREUSE
Ô bienheureuse Roseline! véritable rose sans épines! vous remplissez de vos parfums les célestes parterres.
*Ex hymno Offic. S. Rosseline.*
Dans la partie orientale de la Provence, entre Lorgues et Draguignan, s'étale un plateau que domine encore aujourd'hui l'antique tour des Arcs. Elle pouvait voir à ses pieds, au XIIIe siècle, les majestueuses constructions d'un château princier qu'habitaient deux nobles et pieux personnages, Arnaud de Villeneuve et Sibylle de Sabran. Rejetons généreux de deux grandes familles dont les membres apparaissent comme une splendide constellation de Saints, il semblait qu'ils ne se fussent unis que pour fournir au ciel de nouveaux habitants.
Portant encore dans ses entrailles le premier fruit d'une union qui devait être si merveilleusement féconde et bénie, Sibylle de Sabran, du fond de son oratoire, demandait à la Reine des anges de protéger l'enfant qu'elle allait mettre au monde. Au milieu de son ardente prière, un saint ravissement lui apprit qu'elle enfanterait une rose sans épines, dont le parfum embaumerait la contrée tout entière. Le 27 janvier 1263, le château des Arcs était en fête : une enfant venait d'y naître : c'était Roseline. Il y avait depuis longtemps déjà, dans la famille des Villeneuve et des Sabran, de la vertu et de l'illustration chrétienne ; et la jeune enfant y apparaissait comme le point brillant d'un lumineux groupe de personnages vertueux.
Guidée, dès ses premiers pas dans le monde, par des saintetés illustres dont les auréoles confondues ensemble formaient un si riche faisceau de lumière, il semble légitime que la jeune châtelaine ait voulu se montrer digne de la pieuse noblesse dont les gloires religieuses exaltèrent sa belle âme, et qu'à de telles armoiries, elle ait été jalouse d'ajouter, s'il était possible, un fleuron plus gracieux encore que les autres. Il était juste d'ailleurs que toutes les traditions expressives, tous les emblèmes de notre Sainte vinssent se refléter dans l'image de la reine des parterres, que celle-ci offrit le résumé de son histoire, qu'elle fût une armoirie parlante, et que Roseline fût véritablement la rose du désert, comme Pierre est l'apôtre fondateur de l'édifice indestructible qui constitue l'Église. Notre Sainte ne faillit pas à son nom.
Les juvéniles élans de la piété allaient croissant dans l'enfant initiée peu à peu à la vie chrétienne : des ravissements célestes se retraçaient sur ses yeux transparents et sur ses traits enfantins. Le jour de sa confirmation, l'évêque de Fréjus vit briller une lumière surnaturelle sur le front de Roseline, à peine âgée de sept ans.
Ses premiers ébats furent de bonnes œuvres, et ce fut surtout l'amour des pauvres qui embrasa son jeune cœur. La timide, l'obéissante jeune fille devenait hardie, entreprenante, presque audacieuse pour soulager les besoins des indigents et les souffrances des malades : elle alla jusqu'à de pieux larcins, jusqu'à des témérités. Les provisions de pain de la maison seigneuriale disparaissaient avec une inexplicable rapidité ; par les mains de Roseline, elles étaient secrètement distribuées aux pauvres. Les serviteurs du château, responsables des aliments placés sous leur garde, dévoilèrent au père la charitable voleuse. Ce père chrétien, heureux de découvrir tant de vertus dans sa fille, voulut la mettre à une sérieuse épreuve.
Un jour, à la porte du château, des pauvres pressés par la faim implorent du pain ; Roseline les entend, et le père feint d'être sourd à leur prière. Roseline accourt pour leur distribuer les aliments dont elle a rempli son tablier. Le père caché s'élance au-devant de sa fille, et avec une sévérité simulée : « Que portez-vous là ? » dit-il à Roseline. « Mon père, ce sont des roses fleuries » ; et ouvrant son tablier, elle étale de magnifiques bouquets de roses. Le père, ravi de la sainteté de sa fille, se retourne vers ses serviteurs et leur intime cet ordre : « Désormais, on la laissera faire ».
Toutes les douleurs touchaient le cœur de Roseline. Les malades, les affligés voyaient entrer dans leur réduit cet ange consolateur ; et leurs tourments étaient apaisés par un charme divin. Rien ne répugnait à son ardeur de guérir ; d'une main que la tendre piété rendait habile et légère, elle pansait sans exciter la souffrance les plus cuisantes blessures, les plaies les plus repoussantes ; les humeurs contagieuses étaient touchées sans crainte, la contagion ne pouvait l'atteindre. Ô prodige de la charité courageuse ! les lèvres délicates de la jeune fille sans souillure faisaient disparaître à jamais les impuretés des ulcères !
Roseline, sanctifiée déjà par tant de bonnes œuvres, déjà miraculeuse dispensatrice des grâces célestes, ne pouvait plus trouver d'amour charnel digne d'elle. Aînée des enfants d'Arnaud et de Sibylle, elle s'était déjà acquittée envers ses jeunes sœurs et ses frères enfants des devoirs et des soins intérieurs de la famille, elle avait déjà payé les dettes terrestres : elle aspirait à jouir librement des ravissements de l'amour divin ; la beauté sans tache, infinie, voilà ce qu'elle voulait posséder !...
L'enthousiasme des jeunes années est magnifique, mais il est quelquefois éphémère, parce qu'il est inexpérimenté. Il faut qu'il soit éprouvé ; cette épreuve est un devoir des parents chrétiens, qui doivent écarter toute chance d'engagement religieux irréfléchi, suivi quelquefois de tristes conséquences et de regrets amers. Les parents de Roseline ne manquèrent pas à cette pénible partie de leurs devoirs religieux.
Beaucoup d'offres brillantes furent faites à la jeune fille : mais elle répondit qu'elle cédait tous ses droits à l'une de ses quatre sœurs ; qu'elle-même, consacrant à Dieu sa virginité dans un monastère de Chartreuses, serait plus utile à sa famille par le secours de ses prières ; qu'elle implorait la permission d'aller se former aux connaissances et aux pratiques carthusiennes dans la maison de Bertaud.
Dom Bruno, prieur de la chartreuse de Montrieux, reçut la confidence de la ferme résolution de Roseline et fut chargé de faire comprendre aux parents que la détermination de leur fille était aussi réfléchie qu'irrévocable ; le vœu fut écouté... il fallait l'exécuter.
Le monastère des Chartreuses de Bertaud avec ses vastes solitudes, ses orages tropicaux et ses frimas polaires, était le site favori qui avait séduit la jeune imagination de Roseline, jalouse de placer la pratique des plus hautes austérités en face des plus grandes rigueurs du climat, et les merveilles de la sérénité chrétienne vis-à-vis des plus grands troubles de la création.
Mais cette maison était bien éloignée du château des Arcs, et un grand voyage pour une jeune fille de quinze ans était encore, au XIIIe siècle, une entreprise difficile et dangereuse. La Providence y pouvait.
En 1278, Josselin, évêque d'Orange, au retour d'un pèlerinage fait au tombeau des saints Apôtres de Rome, reçut l'hospitalité d'Arnaud de Villeneuve. Roseline, toujours plus ardente dans ses pieux désirs, en présence des retards et des difficultés, prit l'évêque Josselin pour protecteur, comme elle avait pris le prieur dom Bruno pour avocat. L'évêque aplanit toutes les difficultés, en déclarant qu'il se chargeait de faire arriver sans danger la noble postulante jusqu'à la chartreuse de Saint-André de Ramires, monastère de dames placé aux confins de son diocèse. De Saint-André à Bertaud, les saintes maisons, multipliées comme des grains de chapelet et visitées par de nombreux messagers religieux, établissaient des communications multipliées et bien sûres.
La pieuse voyageuse dut se mettre sous la protection de l'habit religieux, couverte de la grossière étoffe de postulante, qui contrastait avec la délicatesse de ses traits ; elle comprimait les soupirs et les intimes douleurs de la première séparation de famille et du perpétuel abandon de la maison paternelle.
Le père, qui avait vu le miracle de sa sainte fille, et sachant bien qu'elle marchait vers le ciel, lui donna sa bénédiction mêlée de ses larmes. La mère chrétienne serra contre son cœur cette rose sans épine qui faisait sa joie et son orgueil, et dont elle offrait à Dieu désormais tout le parfum. Et les sœurs et les frères, qui perdaient leur meilleure amie, couvrirent de leurs baisers celle qui leur enseignait si bien à aimer et à prier Dieu !
Roseline s'arracha enfin à ces embrassements, et, ferme et résolue, elle se mit en marche vers le lieu où devait s'accomplir le sacrifice ; l'évêque d'Orange, guidant et protégeant la belle et sainte fille, était un nouvel ange Raphaël menant le jeune Tobie vers le lieu où Dieu lui destinait une épouse fidèle et bien-aimée. Après de longs jours de marche, on parvint à Saint-André. Le voyage, accompli comme un pèlerinage avec un évêque pour guide et pour explicateur, avait excité le zèle de Roseline et agrandi la lumière de sa foi. Il avait été un enchaînement de saintes impressions provoquées par chaque fondation religieuse, par chaque relique dont on allait de ville en ville, de monastère en monastère, apprendre l'histoire et saluer les merveilleuses influences.
A Saint-André, où elle demeura quelque temps, Roseline commença son entreprise, et quand elle fut bien initiée aux devoirs matériels et aux exercices religieux de ce monastère, elle songea seulement à atteindre la maison qui était le terme du voyage. Mais il fallait traverser des montagnes escarpées pour aller acquérir la doctrine religieuse complète dans la maison de Bertaud : une petite caravane s'organisa qui accompagna notre jeune vierge jusqu'à ce qu'elle put se reposer à l'ombre de sa solitude bien-aimée.
Au XIIIe siècle, des seigneurs turbulents, comme ceux de Mont-Maur et de la Roche, et des hérétiques persécuteurs, tels que les Vaudois, les Pastoureaux et les Albigeois, ennemis nombreux et implacables, causaient aux religieuses de Bertaud de vives inquiétudes, et menaçaient leur faiblesse des derniers outrages. La jeune postulante du château des Arcs arrivait comme une messagère de paix ; elle apportait l'assurance de l'énergique intervention des Souverains de Provence contre les ennemis du monastère : parente du gouverneur actuel de ce pays, la jeune vierge n'était-elle pas un otage rassurant pour l'avenir de la maison ? Roseline paraissait donc l'arc-en-ciel de la sérénité désormais assurée : son entrée à Bertaud fut un jour de fête, car on saluait un ange gardien sous le manteau de la novice. Comme en 1095, saint Bruno déterminait la grande croisade et se faisait le secret missionnaire de la foi pacifique et civilisatrice, en 1278, sainte Roseline, à peine admise dans la famille du fondateur chartreux, déterminait déjà autour d'elle la protection de l'ordre public, le respect des lois de la religion et de la civilisation chrétienne.
Pendant que Roseline procurait la paix au couvent, novice la plus humble et la plus zélée, elle y puisait la science religieuse et la science profane. Les lettres sacrées, les douces et pieuses mélodies, les Règles de son Ordre et leurs motifs étaient appris avec bonheur, avec empressement par notre Sainte ; les variations des pratiques, leurs alternatives dans les heures de la journée lui paraissaient une succession de jouissances ; ses progrès stimulaient le zèle de ses compagnes, tandis que la douce gaieté qui rayonnait de toute sa personne donnait un charme séducteur aux exercices les plus austères ou les plus monotones. Sous chaque simple détail matériel elle lisait une importante intention et une haute pensée. Avancer toujours vers Dieu, par l'intelligence et par le cœur, était pour elle un besoin constant, et ce qui rebutait les vocations équivoques surexcitait la sienne.
Après deux années de noviciat, et à trois reprises successives, pendant le dernier mois, Roseline avait demandé la faveur d'être admise à la dignité de professe ; trois fois l'unanimité des vœux avait accueilli ses désirs soumis au Chapitre général. En 1280, vers Noël, le moment solennel des vœux irrévocables était arrivé, et l'humble Roseline, déjà éprouvée par les sacrifices héroïques, tremblait cependant encore pour sa faiblesse ; elle demandait autour d'elle le concours de toutes les prières.
Enfin le jour se leva où, riche de cette sainte et généreuse hardiesse qui s'acquiert au contact de longs et pénibles combats dont elle est le couronnement obligé, Roseline s'avança résolue à la face des autels pour y prononcer ses vœux et y recevoir la bénédiction du prêtre : elle était professe. En immolant sa virginité au Dieu de pureté, elle se parait avec empressement de la blanche robe de chartreuse, plus éclatante à ses yeux que la pourpre et la soie. Elle avait quitté les richesses pour la pauvreté, les soins empressés des serviteurs pour se faire humble servante, elle avait renoncé en un seul jour aux douces caresses d'une mère, aux honneurs enivrants d'une famille princière. Les filles de saint Bruno étaient en possession d'un trésor qui devait leur être bientôt ravi.
Non loin du château des Arcs venait de s'élever un nouveau couvent de Chartreuses : c'était Celle-Roubaud, fruit des libéralités du père de notre Sainte. La prieure s'appelait Jeanne de Villeneuve : elle était la tante de notre héroïne. Fléchissant sous le double poids des années et des austérités, elle réclamait avec instances celle qui devait l'aider dans l'administration de la maison et à étendre sur la contrée un salutaire prosélytisme. Roseline, instruite maintenant des intérêts de son Ordre, bien initiée aux pratiques carthusiennes, pouvait être d'une grande utilité dans ce monastère naissant : le bien général exigeait qu'elle apparût à Celle-Roubaud, ses supérieurs l'y appelèrent.
En 1282, elle quitta ces majestueuses Alpes, témoins de ses vœux religieux et des plus beaux élans de sa foi, pour aller près du château des Arcs, commencer une entreprise digne d'elle. Tout était prêt pour accueillir la sainte chartreuse. L'évêque de Fréjus, Bertrand de Favières, allait lui-même consacrer sainte Roseline, et en l'élevant à la dignité de diaconesse, lui donner le caractère religieux le plus haut que puissent recevoir les personnes du sexe. Parvenue à sa vingt-cinquième année, notre Sainte avait atteint l'âge minimum exigé pour recevoir cette consécration : elle aspirait ardemment aux suprêmes honneurs de cette cérémonie, qui lui conférait les saints privilèges du titre d'épouse de Jésus-Christ. La consécration carthusienne est une reproduction des plus gracieux élans du Cantique des Cantiques : sublimes transports des célestes amours poétiquement chantées dans les offices de la sainte Vierge : c'est l'union intime avec la victime qui se sacrifie chaque jour sur l'autel. Les désirs de notre Sainte furent enfin comblés : il lui fut donné de recevoir des mains de l'évêque le voile qui la séparait du monde, et l'anneau d'or qui l'enchaînait à Dieu ; la couronne de pierres précieuses qui la rendait participante de la gloire et de la puissance du Roi des cieux ; le manipule qui devait orner son bras droit du signe de la force ; l'étole, symbole du joug du Seigneur ; la croix, signe du sacrifice absolu, du dévouement complet ; enfin, le livre des saints Cantiques que l'âme religieuse aime à chanter à la louange de l'Époux.
Pendant cette heureuse journée, Roseline ne put prononcer aucune parole ; elle ne put prendre aucun aliment. Toutes les nécessités terrestres étaient suspendues ; les larmes de l'extase voilaient ses yeux dirigés vers le ciel, pendant que les élans de son cœur étouffaient sa voix. Comme Marie, sœur de Lazare, elle ne cessait de contempler la beauté divine et d'écouter l'intime conversation de l'Époux mystique. L'épouse ne vécut que du souffle de l'Époux.
Quelle était alors la joie de son père, du noble chancelier du royaume des Deux-Siciles ! Il voyait la réalisation de ses espérances dans le développement de cette maison de Chartreuses qu'il avait fondée avec ses dons, qu'il peuplait de sa famille. En donnant à ce couvent et sa sœur pour prieure et sa fille comme diaconesse, n'assurait-il pas à sa lignée, à ses vassaux, toutes les grâces de la prière et du sacrifice ?
Mais, parmi tous ces cœurs dilatés, il en était un surtout que le bonheur accablait, c'était celui de la mère de la chartreuse couronnée et élevée en gloire. Sibylle de Sabran voyait sa Rose sans épine arrivée à son plus splendide épanouissement. Les présages de la naissance de sa sainte fille, précieusement conservés dans le cœur maternel, marchaient vers leur entier accomplissement.
Forte désormais d'une force toute divine, notre jeune vierge l'emploie généreusement à l'amélioration successive des diverses parties de l'administration intérieure de la maison monastique de Celle-Roubaud. Dans son noviciat, terminé au sein de l'éminente maison de Bertaud, dans son pèlerinage à travers les principales institutions religieuses de la Provence, elle avait beaucoup appris. Le zèle de Roseline professe, de Roseline consacrée, propagea tout ce qu'avait saisi l'esprit ouvert de Roseline novice. Sous son intelligente impulsion, les chants religieux sont exécutés avec ce sentiment exquis des poésies sacrées, qui savent élever vers le ciel les pensées des plus grossiers travailleurs de la terre ; on voit naître cette musique religieuse des filles de saint Bruno, dont les accords sont comme un gémissement de la terre suivi d'une espérance vers le ciel. La vierge modèle de Celle-Roubaud fait admirer de tous sa pieuse application et son habileté dans l'art matériel de l'écriture, se plaisant à retracer en gracieux caractères les merveilleuses beautés des poésies sacrées, et écrivant avec délices le langage divin qu'elle sentait avec ravissement. Fervente interprète de Celui qui a dit : Allez et enseignez, elle s'applique à faire briller vivement la lumière des doctrines sacrées, et les charmes de son enseignement édifient tous ceux qui l'environnent. Généreuse et fidèle servante dans les petites choses, que Dieu va élever à de plus grandes !
La prieure Jeanne de Villeneuve venait d'abdiquer ses fonctions religieuses, et le prieur général des Chartreux, Boson, écoutant le vœu unanime des vierges du monastère de Celle-Roubaud, imposa à Roseline d'accepter les travaux et la dignité du priorat. Après trente années de charité, après vingt-deux années de prières, d'exercices sanctifiants et de pratiques sévères, la sainte chartreuse, arrivée avec sa trente-septième année à la perfection carthusienne, pouvait exiger et enseigner la vertu, dont le type se trouvait en elle-même. La sévérité des avertissements, les touchantes exhortations à l'immolation perpétuelle et à la prière, la vigilance incessante contre les séductions de la tiédeur et de la mollesse : tels étaient désormais les graves devoirs qui lui incombaient. C'est en les accomplissant qu'elle a fondé les traditions des religieuses chartreuses qui l'ont élevée au rang de modèle des vierges de leur Ordre.
Roseline novice s'était montrée avide d'acquérir les vertus de cet Ordre ; professe, on avait pu l'appeler sa vierge modèle ; prieure, elle sera sa plus haute protectrice, et comme le centre d'un cercle d'intelligences actives, vouées au développement religieux dont l'Ordre carthusien va être un des principaux foyers. A cette œuvre gigantesque de paix et de protection, dans un pays et en un temps où l'un et l'autre étaient si rares et si difficiles, la fille de Bruno conviera l'immense cortège de ses parents et amis, dans l'ordre politique et l'ordre religieux. Indépendamment de la protection de son frère, le seigneur des Arcs, chargé de la défense du diocèse de Fréjus et des monastères carthusiens jusqu'à la Verne, elle invoquera celle d'un autre frère, Raymond de Villeneuve, gouverneur de Marseille ; de son frère Raynaud, chancelier du duc de Tarente ; de son beau-frère de Villeneuve-Vence, grand sénéchal de Provence ; de son cousin-germain saint Elzéas de Sabran, gouverneur du prince héritier et ambassadeur du roi Robert ; puis, dans l'ordre religieux, celle de son frère Elzéas de Villeneuve, chanoine de Marseille ; de son oncle-germain, Guillaume de Sabran, évêque de Digne ; et, au-dessus de toutes ces influences, elle appellera à son aide le grand maître des chevaliers de Saint-Jean, son frère, et le souverain Pontife, son ami.
Jamais à aucune époque, ni avant après Roseline, on ne vit un assemblage de puissances et de vertus civilisatrices aussi étroitement unies : aussi, que d'importants résultats dus à ce faisceau de pouvoirs religieux, d'autorités militaires, de hautes fonctions civiles, toutes réunies par les grandes vertus et par les liens du sang, par la réciprocité d'estime et d'affection dévouée ! Pour n'en citer que quelques-uns, le souverain provençal institue, en 1308, un chevalier protecteur spécial des Chartreux ; en 1310, l'ancien évêque de Fréjus, le grand admirateur des vertus de Roseline, devenu pape sous le nom de Jean XXII, dote l'Ordre carthusien de la maison hospitalière de Bonpas, près d'Avignon, tandis que l'année suivante, il ajoute à cette première faveur l'affranchissement des dîmes pour ses terres, et que, par sa bulle de décembre 1323, il accroît d'une manière durable les ressources de la Chartreuse de Celle-Roubaud, en décrétant l'adjonction des revenus du prieuré de Saint-Martin aux biens du monastère. En 1320, la sécurité de l'Ordre atteint son apogée, assurée qu'elle est pour jamais par l'établissement d'un poste de chevaliers de Saint-Jean, dirigés par un de Villeneuve, pendant que l'archevêque d'Arles, et les évêques de Vaison et de Senez sont nommés conservateurs des biens et des personnes des Chartreuses.
Voilà quelques-uns des fruits éclos dans l'intervalle des vingt-cinq années du priorat de Roseline (1300-1325). Cependant elle avait vieilli dans cette longue suite de bonnes œuvres ; elle avait pourvu son monastère des biens spirituels et des biens temporels, elle avait elle-même acquis des perfections qui la séparaient de plus en plus des faiblesses humaines. Elle avait soif des délices de la contemplation des perfections divines, et elle en était sevrée par les soins matériels, par les préoccupations et les soucis de la direction.
Elle descendit du rang suprême pour se faire oublier dans l'isolement et la réclusion. Étrangère aux besoins terrestres, elle se rapprochait de la spiritualité angélique. Elle restait jusqu'à une semaine entière sans nourriture... Quelques légumes sans apprêts, du pain souillé de cendre, telle était la grossière et chétive nourriture qui lui suffisait, les jours où elle savourait les délices spirituelles du pain des anges !
Les nécessités matérielles devenant chaque jour moins impérieuses, son âme, toujours plus active, pénétrait dans le secret des cœurs. Elle était impressionnée par les souillures intérieures de ceux qui demandaient à l'entretenir, et nul n'osa plus l'aborder qu'après s'être purifié par la confession. L'auteur du péché lui-même, le démon, ne pouvait plus résister aux prières de la Sainte qui repoussait l'approche de la moindre tache, et la moindre pensée du mal.
La grâce de se préparer au dernier combat dont l'heure lui était révélée, fut la plus insigne des faveurs divines accordées aux vertus de sainte Roseline. Appelant sa chère nièce Marguerite, la plus aimée de ses prosélytes, celle qui depuis la perte de sa sœur Sanche représentait à la fois la famille du sang et la famille de la religion, elle la pria de l'assister de ses derniers soins, au moment où la mort allait délier son âme des chaînes matérielles.
Les religieuses convoquées autour de sa couche entendirent ses dernières tendresses et ses derniers conseils. « La confiance et l'amour du Seigneur, voilà », disait-elle, « le patrimoine que je vous laisse, il suffira à tous vos besoins ». Son exemple n'était-il pas une palpable démonstration de ce grand principe ? Renonçant à tout et donnant sans cesse, tous les secours ne lui étaient-ils pas venus à point ?
Il était beau de voir cette amante des pauvres et de Dieu couchée sur la paille, supportant l'aiguillon de la maladie, comme si elle eût été mollement étendue sur un lit de roses, exhalant d'humbles plaintes sur ses légères faiblesses qui laissaient à peine dans sa mémoire une trace nuageuse; confuse de son indignité, comme si elle n'eût pas sans cesse triomphé de la chair, et comme si chacune de ses années n'eût point été un pas vers la plus haute perfection. Les yeux vers le ciel : « Appelez-moi vers vous », disait-elle, « afin que j'unisse ma faible voix, ô mon Dieu, aux cantiques de vos anges, que j'arrive à vous, à la faveur des indulgences que votre vicaire m'a accordées et que, munie des forces puisées dans votre pain mystérieux, ma faiblesse puisse cheminer jusqu'à votre sublimité ! »
Ainsi gémissait dans les étreintes de son humble amour pour Dieu, la vierge qui n'avait été que prière et charité, la digne émule des vertus de saint Bruno. Bientôt rassasiée des douceurs surnaturelles de la divine Eucharistie, elle tomba dans une extase qui dura une journée entière. Était-ce une excursion vers le paradis qui suspendait ainsi les communications terrestres ?
Après ce ravissement, les dernières onctions d'huiles saintes vinrent comme un embaumement préparer le corps virginal à l'éternelle incorruptibilité. Tous les sens humains, dès lors séparés de leurs infirmités terrestres, furent appliqués aux messages célestes. La communauté, agenouillée devant la sainte prieure, reçut au milieu des sanglots, ses dernières bénédictions... Dans un silence solennel, les vierges carthusiennes se retirèrent emportant dans leur cœur une tendre émotion et un souvenir sanctifiant.
La nièce Marguerite restait seule en oraison dans un coin de la cellule, lorsqu'elle entendit sainte Roseline dire d'une voix claire et satisfaite : « Adieu pour la dernière fois, je vais à mon Créateur ». A ces mots éclate un nouveau prodige : alors apparaît la sainte triade carthusienne, saint Bruno, saint Hugues de Grenoble, saint Hugues de Lincoln, tous en habits de chartreux, l'encensoir à la main et précédant la sainte Mère de Dieu portant son divin Fils dans ses bras. La Vierge divine ayant permis à saint Bruno de faire encenser la cellule, saint Hugues de Lincoln enveloppa de cercles parfumés la chambre et le lit de la malade : le démon, sommé d'articuler les reproches à formuler contre Roseline : « Elle s'est laissée aller », dit-il, « au repos durant une après-midi ». Par l'inanité d'un tel reproche, l'esprit insidieux du mal confessait bien la sainteté de Roseline ! Alors la sainte Mère de Dieu, avec l'ineffable grâce de son sourire, prononça ces douces paroles : « Conduisez la chaste fiancée au lit nuptial du céleste Époux ».
A ces mots, éclata le concert d'actions de grâces de la sainte triade, et la vénérable mère expira !
Désormais la vertu carthusienne avait deux modèles : saint Bruno et sainte Roseline, c'était la douce personnification de la prière, sur des lèvres sans souillures, et sous les deux formes de l'humanité.
Le corps de la vierge sans taches fut alors, suivant le rite carthusien, orné des insignes de la consécration. Sur le front de la Sainte de Celle-Roubaud brillaient les pierres précieuses de la couronne reçue à vingt-cinq ans, à son bras droit était le manipule, sur sa robe blanche descendait l'étole qui entourait sa poitrine comme l'auréole de la pureté, sur son cœur était appuyée la croix qui avait inspiré toutes ses pensées.
Lorsqu'on introduisit le corps dans le cercueil, les membres de la Sainte, froids comme le marbre, conservèrent avec la douceur de leur forme, une merveilleuse flexibilité.
Au même instant, la voix de Dieu se fit entendre par la bouche des enfants. Dans tous les bourgs, dans les villes du voisinage retentirent ces cris : LA SAINTE EST MORTE ! Alors un immense concours se dirigea vers le monastère, tous voulurent voir, tous voulurent toucher la sainte dépouille. Des aveugles recouvrant la vue, des membres perclus revenus à leurs fonctions, et de nombreux malades guéris par le seul contact du cercueil furent les témoignages publics de la sainteté de Roseline. Il fallut reculer l'ensevelissement jusqu'au troisième jour. Ainsi l'exigea la population, qui ne pouvait se rassasier de contempler la Sainte.
Elle fut inhumée dans le cimetière commun du monastère, suivant le rite de son Ordre religieux, et déposée auprès de la précédente prieure, Jeanne de Villeneuve, morte depuis dix-neuf ans.
Notre Sainte s'était envolée au ciel le 17 janvier 1329, âgée de près de soixante-six ans : religieuse à seize, elle allait célébrer avec son céleste Époux le cinquantième anniversaire de ses vœux carthusiens si bien remplis.
On la représente portant un reliquaire qui contient deux yeux, parce que les yeux de la Sainte se conservèrent vifs et nets plusieurs siècles après sa mort. On la voit aussi dispersant des troupes mahométanes, symbole de la protection dont elle entoura l'Ordre carthusien. Enfin, on la dépeint couronnée de roses, en mémoire de la révélation qu'eut sa mère quand elle portait encore cette enfant dans son sein, et pour rappeler le miracle des pains changés en roses.
Elle est la patronne des Chartreux et de l'Ordre de Malte.
## CULTE ET RELIQUES.
Bientôt les vœux des religieuses et ceux des populations environnantes s'élevèrent en concerts jusqu'à Avignon, jusqu'au représentant de saint Pierre, à l'illustre vieillard ami de Roseline, pour demander l'exhumation du corps saint. Elle s'exécuta le jour de l'octave de la Pentecôte, le 11 juin 1334, au milieu du concours le plus nombreux et le plus solennel ; à la suite de cinq années de séjour en terre, le corps apparut en entier, sans corruption ; les yeux, ordinairement si altérables, étaient merveilleusement conservés. La joie publique s'éleva jusqu'à une pieuse ivresse, les miracles se multiplièrent, et de tous côtés on répéta : Nous avons un trésor inestimable, nous possédons une Sainte. Ce jour mémorable fut dès lors justement dénommé « le triomphe de sainte Roseline », et il est célébré chaque année le dimanche de l'Octave de la Pentecôte. Les yeux de la Sainte furent mis dans une petite châsse particulière, pour être transportés au trésor de la paroisse des Arcs, auprès du lieu où ces yeux, symbolique figure de la pureté virginale, s'étaient pour la première fois ouverts à la lumière. Le saint corps, porté par six Chartreuses, fut déposé dans l'église du monastère, auprès de l'autel, à l'intérieur d'une balustrade qui le protégeait contre les profanations.
Des triomphes politiques et religieux dus au patronage de Roseline, et les miracles nombreux qui se produisaient au milieu des populations voisines du monastère, redoublèrent la dévotion publique pour les restes de la Sainte, et, en 1344, sur le vœu universel, le corps fut levé du caveau pour être exposé à la vue de tous, et plus tard placé sur l'autel dans une châsse à ouverture vitrée.
Mais le XVe siècle amena avec lui ses troubles politiques et le fameux schisme pontifical ; le corps de sainte Roseline avait été caché par des mains pieuses, et le peuple chrétien demandait instamment la restauration de la précieuse relique : c'était la sainte patronne du pays, Roseline, qui conjurait les orages destructeurs des moissons, qui adoucissait les maux et entrait dans toutes les joies intérieures des mères de famille ; pour retrouver le saint corps, les lumières du ciel furent invoquées dans la chapelle de Celle-Roubaud. Au milieu de la messe, un aveugle s'écria : voici le corps de sainte Roseline, je le vois. Au même instant, l'aveugle recouvre la vue. Les fouilles faites au lieu qui venait d'être indiqué mettant à découvert la sainte relique et toujours dans son intégrité ; on la replace alors près du chœur, dans la chapelle, dans une châsse dorée, et dans la position qu'elle occupait auparavant. Mais le monastère contigu à l'église avait été à moitié détruit ; on le reconstruisit d'après les règles des Pères Franciscains de l'Observance qui se constituèrent les gardiens du sacré dépôt, et au jour de son entier achèvement (1504), il reçut le nom populaire sous lequel il est exclusivement connu aujourd'hui, celui de Sainte-Roseline. La précieuse relique put traverser sans insulte la période des guerres de religion qui précéda le règne pacificateur de Henri IV. En 1657, une nouvelle chasse dut être établie destinée à la renfermer plus convenablement. Une translation solennelle eut lieu en présence des dignitaires de l'Ordre religieux, de nombreux membres de la famille de la Sainte, et au milieu de l'explosion de la pieuse joie de quatre mille assistants. La chasse fut déposée dans une chapelle de construction récente, à droite de l'église, à l'angle de l'autel correspondant à l'Évangile. Après l'ovation populaire arriva l'hommage du plus superbe prince de l'ancienne monarchie, car rien ne devait manquer à l'exaltation de l'humble vierge. Louis XIV, en 1661, vint avec sa mère Anne d'Autriche et toute sa cour, faire le pèlerinage des saints lieux de Provence ; après sainte Madeleine, la sécheresse pénitente, les honneurs s'adressèrent à la vierge incorruptible, sainte Roseline. La merveilleuse conservation des yeux de la chartreuse placée dans le reliquaire, frappa vivement le roi. Il ordonna à son médecin, Antoine Vallot, de s'assurer que ces yeux étaient naturels.
La piqûre faite sur l'un des yeux par le médecin armé d'une aiguille fit disparaître tous les doutes. Le résultat de cette constatation est encore manifeste aujourd'hui ; l'œil percé par cette piqûre s'est flétri, l'autre a conservé son intégrité. Ainsi la vérification de Louis XIV est devenue une preuve permanente de l'incorruptibilité ancienne. Une date irrécusable a été donnée à l'hommage rendu à une humble vierge par le roi qui avait pris le soleil pour son emblème radieux.
Pour établir l'authenticité de la relique, les témoignages les plus incontestables se sont combinés depuis cette époque jusqu'à nos jours. Le plus touchant se voit dans le zèle que les populations voisines mirent, au XVIIIe siècle, à protéger sa relique : voici ce témoignage. Lorsque, en 1707, à la suite des désastres qui attristèrent les dernières années du grand règne de Louis XIV, l'armée du duc de Savoie envahit la Provence, l'incendie, le viol, le carnage signalaient la marche de l'armée ennemie. Bientôt on la vit revenir couverte de boue et par cela même plus furieuse ; elle s'était brisée aux portes de Toulon, défendu par le maréchal de Tessé et par le vieux comte de Grignan, qui, malgré ses soixante-quinze ans, montra toute l'activité, toute l'ardeur d'un jeune héros.
La partie de la Provence qui s'étend de Toulon au Var, était couverte des débris de l'armée vaincue. Les soldats, sans chefs, sans discipline, marchant par bandes nombreuses, pillaient, rançonnaient, incendiaient ; notre malheureux pays n'était qu'un immense bûcher, le couvent de Sainte-Roseline serait devenu la proie des flammes sans le généreux dévouement des habitants des Arcs et des gens de la campagne, qui s'étaient réunis autour du monastère pour le défendre.
Le dévouement des habitants des Arcs à leur céleste protectrice alla bien plus loin encore. Dans les jours néfastes où toutes les églises étaient vendues et profanées, Sainte-Roseline fut rachetée par les habitants des Arcs et par eux donnée à la commune. C'est la protection du peuple qui a remplacé les frères gardiens envers Sainte-Roseline ; la dévotion populaire de 1793 a été digne de celle de 1767 !
Mais le témoignage le plus irrécusable, le plus authentique, est fourni par la solennelle translation de 1835, faite sous les auspices de Mgr Michel, évêque de Fréjus.
Une chasse de marbre a été substituée à la chasse en bois doré, un voile de soie, portant en lettres d'or l'année de la naissance et celle de la mort de la Sainte, a été donné par les membres de la famille de Villeneuve, appartenant à toutes les diverses branches.
Des effets nombreux du patronage de Sainte-Roseline sont conservés dans la mémoire des habitants des Arcs ; mais le patronage le plus universel, le plus populaire de la Sainte de la Celle-Roubaud est celui qu'elle exerce sur les moissons. Du haut des cieux, la vierge des roses jette encore des regards compatissants sur ceux qui ont faim ; elle écarte les orages, elle donne l'eau aux moissons altérées.
Dans l'année 1817, la sécheresse persistante menaçait la récolte de blé d'une entière destruction. Les habitants de la ville de Lorgues, réunis en procession au nombre de trois mille, vinrent implorer le secours de sainte Roseline en parcourant un trajet de quatre lieues ; la supplique était du 8 mai, le 9 mai une pluie abondante arrosa les champs desséchés. Le miracle est constaté dans la chapelle par une inscription gravée sur une plaque de marbre posée au-dessous du tableau représentant la procession.
Les Chartreux demandaient avec instance d'être autorisés à célébrer le culte de sainte Roseline comme patronne de leur Ordre féminin ; ils poursuivaient, depuis 1840, la régulière canonisation de leur chère sœur de Celle-Roubaud, lorsque l'approbation pontificale donnée, le 9 mai 1851, au propre du diocèse de Fréjus, classant la fête de sainte Roseline parmi les cultes diocésains populaires, exigée depuis plusieurs siècles par la dévotion des fidèles, aplanit et résolut toutes les difficultés.
Après l'approbation du culte diocésain, toutes les demandes en extension du culte devaient être admises, et ces demandes étaient des honneurs plus largement accordés à la sainte Chartreuse. L'Ordre des Chartreux s'empressa de demander l'approbation de ce culte dans toutes les chapelles qu'il possédait, et l'inscription correspondante dans le calendrier ordinaire de leur rit particulier. Le décret de cette concession fut signé le 17 septembre 1657, par le cardinal Patriazi, président de la Congrégation des Rites.
Le 27 septembre 1859, indulgence plénière fut accordée pour ceux qui visiteraient une église des Chartreux le jour de la fête de la Sainte, fixée au 10 octobre. Cette grâce était d'ailleurs subordonnée, comme à l'ordinaire, à une sainte communion faite à cette intention.
Ainsi l'humble Chartreuse a conquis une place sur tous les autels du diocèse de Fréjus et dans toutes les chapelles des Chartreux.
Nous avons tiré cette Vie du savant ouvrage de M. le comte H. de Villeneuve-Flaycac, membre de l'illustre famille de sainte Roseline. — Cf. A.A. SS., t. II de juin.
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## SAINT BLITAIRE OU BLIER, CONFESSEUR,
## HONORÉ À VERDEY (VIIe siècle).
Blitaire était natif d'Écosse. Il vint dans la Gaule avec saint Foursy. Celui-ci s'arrêta quelque temps sur les côtes, et plus tard s'avança jusqu'en Picardie. Blitaire vint au territoire de Sézanne, en Champagne. Il construisit là une petite butte, non loin de Verdey, où il passa toute sa vie dans la mortification et la prière. Sa mort, comme sa vie, fut illustrée par des miracles. À cause de la célébrité de son nom, les pieux moines de Vauchoux fondèrent un prieuré de leur Ordre, sur l'emplacement même de sa demeure. Les Chanoines de Broies transportèrent son corps dans leur église. En son honneur, le baron Hugues de Broies et sa femme Héliude dotèrent richement cette communauté. Longtemps après, son corps fut transféré à Sézanne, dans l'église de Saint-Julien ; il y resta jusqu'en 1567, époque à laquelle les Calvinistes, s'étant emparés de Sézanne, brisèrent les châsses d'argent de saint Blitaire et de saint Julien, les convertirent en monnaie, brûlèrent les reliques et en jetèrent les cendres au vent.
Ancton Propre de Troyes.
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## LE BIENHEUREUX MANASSÈS Ier, ÉVÊQUE DE TROYES (993).
Manassès prit naissance au château d'Arcis-sur-Aube, au commencement du Xe siècle. Il descendait des comtes d'Arcis, de Ramerupt et de Pougy, qui, après les comtes de Champagne, étaient les plus puissants.
Son père se nommait Helpuin ; sa mère, Hersendis. À la mort d'Helpuin, Hersendis céda à Hilduin, son fils aîné, le comté d'Arcis, et se retira, avec le jeune Manassès, en sa seigneurie de Ramerupt. Dès ses plus tendres années, le jeune comte donna les meilleures espérances à sa mère. Une grande aménité de caractère jointe à de précoces inclinations à la piété, décidèrent la comtesse à remettre son fils entre les mains de Milon Ier, évêque de Troyes ; et, sous cette direction éclairée, l'élève, digne du maître, fit de rapides progrès dans la vertu. Il se concilia bientôt l'estime et l'affection de tous ; et quand, après un épiscopat de courte durée, mais bien rempli, Milon fut appelé à l'éternel repos, les chanoines de Troyes, qui avaient apprécié les qualités de Manassès, ne crurent pouvoir faire un choix plus heureux qu'en le mettant à la tête de leur Église, l'an 965.
Le gouvernement de quelques-uns de ses prédécesseurs avait été attristé par de nouvelles incursions des Normands. Ces barbares avaient laissé sur leur passage une si grande misère, que les chanoines de Troyes eux-mêmes avaient été obligés, pour vivre, de recourir au trafic ou au travail manuel : aussi le relâchement de l'ancienne discipline s'était-il introduit parmi eux. Manassès, affligé profondément d'un tel état de choses, s'entoura d'hommes aussi pieux que savants, dont il rechercha les conseils. C'étaient Adson, abbé de Montier-en-Der, Hadrique, trésorier de la cathédrale, et saint Adérald, chanoine et plus tard archidiacre. Il leur exposa son dessein de réforme et trouva dans ces prêtres zélés d'infatigables collaborateurs. Il rencontra d'abord d'immenses difficultés ; mais le désintéressement qu'il fit paraître en abandonnant avec générosité pour son Église les biens considérables qu'il possédait, émut tellement les cœurs auxquels il faisait appel, qu'ils embrassèrent avec joie la vie commune, suivant la Règle du concile d'Aix-la-Chapelle.
Mais si le bienheureux évêque fut grandement consolé de voir la discipline rétablie, il n'éprouva pas un moindre bonheur de la conversion de son frère Hilduin. Bien différent de l'évêque de Troyes, « le comte d'Arcis était », dit Des Guerrois, « un mauvais garçon, qui menait une vie militaire, carnassière, voluptueuse et désespérée ». Manassès, depuis longtemps, faisait les vœux les plus ardents, adressant au ciel les prières les plus ferventes pour le retour à la vertu d'un frère qu'il chérissait tendrement. Hilduin sentit se réveiller en son cœur les sentiments de religion qui avaient nourri son enfance. Bientôt il prit plaisir dans la société de l'abbé de Montier-en-Der, qui lui rendait de fréquentes visites ; il écouta volontiers ses avis ; il accepta même de bonne grâce ses remontrances. Enfin, l'abbé Adson prit un tel ascendant sur l'esprit du comte, qu'il le détermina à penser sérieusement à son âme. Hilduin courba sa tête altière sous la main de Dieu ; il se convertit sincèrement, et devint aussi doux et aussi pieux qu'il avait été brutal et dissolu. Il fit même le pèlerinage de Jérusalem et alla inonder des larmes de sa pénitence les lieux sacrés où le sang du Sauveur avait coulé pour l'expiation de ses fautes.
Manassès comptait de nombreuses années. Il voulut, avant de mourir, laisser un monument de sa dévotion à la Mère de Dieu. Déjà, la pieuse Hersendis avait construit dans son château de Ramerupt une église sous le vocable de Notre-Dame. Manassès, à son exemple, fit bâtir à Arcis, sa ville natale, un prieuré qu'il dédia à la Vierge Marie ; il y annexa la cure et lui fit de grandes largesses. Ce prieuré dépendit, dans la suite, de l'abbaye de Narmoutiers, près de Tours.
Enfin, plein de jours et de bonnes œuvres, Manassès mourut, le 11 juin 993, après huit ans d'épiscopat.
L'abbé Defer, *Vies des Saints du diocèse de Troyes*.
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## LE BIENHEUREUX JEAN, SURNOMMÉ TIENTIALBENE,
### FRÈRE LAI, DE L'ORDRE DE SAINT-FRANÇOIS (1255).
Le bienheureux Jean naquit à Todi, en Italie, d'une famille noble. En 1230, il prit l'habit de frère lai, et reçut presque aussitôt, dans l'Ordre, le surnom de Tien-ti-al-bene, c'est-à-dire : « Attache-toi à ce qui est bien » ; apparemment parce qu'il répétait souvent ces quatre mots.
En peu de temps il parvint, à force d'obéissance, de prières, de mépris du monde et de lui-même, à un haut degré de perfection. Ce qui le stimulait, c'était le désir d'atteindre à la sainteté du bienheureux Junipérus, qui vivait alors, et qui était déjà célèbre par ses bonnes œuvres et ses miracles. Il se déclara son disciple, et par son zèle religieux, s'il n'arriva pas à l'égaler, il gagna du moins son amitié.
Jean était d'ailleurs un modèle de toutes les vertus. Il semblait qu'un ordre de ses supérieurs lui donnait des ailes ; au moindre mot, il ne marchait pas, il volait. Sa patience, dans les souffrances physiques ou morales, faisait l'admiration de tous les religieux ; on l'envoyait dans les couvents où la vie était le plus dure et le plus pénible, et il s'en félicitait comme d'un bonheur incomparable. Ses frères, pour le mortifier, le soumettaient à des épreuves dont il se tirait toujours à son honneur ; c'est ainsi que, avec un mot, le bienheureux Junipérus le faisait rire ou pleurer, se mettre à l'ouvrage ou se reposer, parler ou garder le silence.
Dieu donna à ce bon frère le pouvoir d'accomplir des miracles. On cite de lui, entre autres guérisons miraculeuses, celle d'un lépreux et celle d'un aveugle.
Le bienheureux Jean passa les dernières années de sa vie au couvent d'Alviano, non loin de Todi ; c'est là qu'il se prépara au grand voyage de l'éternité par un redoublement d'austérités et de bonnes œuvres. Il s'endormit dans le Seigneur en 1255, et sa mort fut signalée par des miracles éclatants. Le bienheureux Junipérus regretta celui qui avait été son frère et son ami. « Depuis que ce saint homme n'est plus », s'écriait-il, « il n'y a plus rien de bon sur la terre ; le monde entier devrait le pleurer ; si je ne craignais pas de passer pour un insensé, j'irais droit au tombeau de mon frère Jean Tien-ti-al-bene, je prendrais sa tête où ont germé tant de vertus, j'en ferais deux parts, je mangerais l'une et je boirais l'autre ». Et, se tournant vers ses frères, il ajouta : « Nous venons de perdre un religieux plein de vertus, mais, en même temps, nous avons acquis au ciel un avocat et un père ».
Acta Sanctorum.