Saints Rufin et Valère
Martyrs dans le Soissonnais
Résumé
Nobles romains ou locaux chargés de l'intendance du palais impérial de Bazoches, Rufin et Valère évangélisèrent le Soissonnais par leur exemple. Sous la persécution de Rictiovare, ils refusèrent d'abjurer leur foi malgré le supplice du chevalet. Ils furent décapités sur les bords de la Vesle au IIIe siècle.
Biographie
SAINT RUFIN ET SAINT VALÈRE,
MARTYRS DANS LE SOISSONNAIS
*Cuncti martyres dignissime percolendi sunt, sed specialiter ii venerandi sunt a nobis quorum reliquias possidemus.*
Nous devons avoir une grande dévotion pour tous les Martyrs, mais nous devons honorer surtout ceux dont nous possédons les reliques.
S. Ambr., Ser. LXXVII.
Rufin et Valère, selon les uns, étaient de nobles romains, venus avec d'autres ouvriers évangéliques pour implanter la religion chrétienne dans la Gaule Belgique et le Soissonnais; selon d'autres auteurs, ils étaient originaires du pays même où ils ont été martyrisés, c'est-à-dire d'une bourgade située sur la Vesle, à une lieue et demie de Braine, et qui a pris dans la suite le nom de Bazoches, où était le palais impérial. Ce qui est hors de doute, c'est que Rufin et Valère étaient préposés à la garde des grains destinés à l'approvisionnement du palais impérial élevé par les Romains en ce pays. Ces deux fervents chrétiens ne perdirent pas de vue les obligations de leur baptême et de la mission qui leur avait été confiée à leur départ de Rome, et, soit par leur vie édifiante et mortifiée, soit par leurs discours, soit par leurs aumônes, ils se concilièrent peu à peu la confiance et l'affection des populations au milieu desquelles ils vivaient; aussi le nom de Jésus-Christ commença à être vénéré dans toute la contrée et beaucoup sollicitèrent la grâce de la régénération. C'était à l'époque où le Préfet du prétoire, Rictiovare, parcourait la Gaule Belgique pour exécuter les ordres sanguinaires de l'empereur Maximien-Hercule et détruire jusqu'aux derniers vestiges du christianisme. En quittant la ville de Fismes (Marne), où il venait de faire subir le martyre à sainte Macre, il s'arrêta au palais impérial dont nous avons parlé ci-dessus. Il eut bientôt découvert que les deux intendants étaient chrétiens, et il ordonna qu'on les fît comparaître devant son tribunal; mais ceux-ci ayant été instruits à temps de ses desseins, avaient pris la fuite et s'étaient cachés dans une caverne, près du chemin public, non loin de Bazoches, et dont l'entrée était obstruée par d'épais buissons d'épines, résolus d'attendre dans ce lieu sombre que la persécution fût passée ou de s'élancer de là dans la carrière du combat. Mais ayant été bientôt découverts par les satellites du tyran, ils furent arrêtés, chargés de chaînes et conduits en prison au palais de Bazoches. Amenés à son tribunal, les deux préposés subirent un interrogatoire où, en exposant la pureté de leur foi, ils firent ressortir l'opposition de la religion nouvelle avec celle de Rome.
— « Rufin et Valère », leur dit le gouverneur, « quel Dieu adorez-vous ? »
— « Nous adorons », répondirent-ils, « un seul Dieu tout-puissant, immuable, éternel, créateur de toutes les choses visibles, remplissant tout, gouvernant tout, et un seul Seigneur Jésus-Christ, réparateur de tout ce qu'il y a dans les cieux et sur la terre. Quant à ces dieux, vains simulacres formés par l'art des hommes avec une matière sujette à la corruption et à l'altération, auxquels il a donné une forme et le génie de la beauté, nous ne les adorons pas. En effet, la substance divine ne tire pas d'elle-même son origine. Existant avant le temps, elle n'est pas sujette à ses vicissitudes. Elle n'éprouve pas de diminution, mais elle demeure éternellement dans la plénitude d'elle-même; elle est toujours simple, uniforme, constante, parfaite. C'est par son Verbe que le monde a été fait avec ses ornements, c'est par son Esprit que toute créature est établie et gouvernée, et c'est à lui que nous immolons chaque jour une hostie de louange et que nous offrons le sacrifice d'un cœur contrit ».
— Le préfet dit : « Nos princes invincibles vous ordonnent de quitter une superstition qui vous fait adorer un Dieu crucifié pour honorer les dieux puissants de la République romaine, car c'est un crime d'abandonner la religion de ses ancêtres qui a élevé l'Empire, qui le gouverne et le protège, et de passer, par légèreté, à des nouveautés puériles ».
— Rufin et Valère répondirent : « Nous ne rougissons pas de la croix du Christ qui a donné le salut au monde, ni de celui qui, par sa mort, nous a procuré la résurrection et la vie ». Et ils lui développèrent les mystères du Fils de Dieu, auxquels ils ajoutèrent, selon les actes de leur passion, une foule d'autres considérations non moins spirituelles sur la rédemption des hommes, sur la religion nouvelle, sur le ridicule des faux dieux, les crimes et les infamies que leur attribuaient les païens, leur contradiction avec la morale enseignée par les philosophes, la vanité des idoles et l'impuissance de ces dieux.
— « Trop longtemps », s'écria le préfet, « notre modération a supporté vos calomnies contre nos dieux. Si, conformément aux ordres des Augustes, vous ne leur rendez pas le culte qui leur est dû, je vous ferai endurer divers supplices ». Et il ordonna qu'on les chargeât de chaînes et qu'on les mît en prison dans l'espoir qu'ils apostasieraient, mais il se trompait; les saints confesseurs, se réjouissant de participer aux souffrances de Jésus-Christ, trouvèrent ces chaînes légères, bien loin de succomber sous leurs poids.
Le lendemain, le préfet les fit de nouveau paraître devant lui et essaya sur eux les séductions de la flatterie et des présents :
« Croyez-moi, Rufin et Valère, honorez nos Dieux Jupiter et Mercure, Diane et Vénus, et aussitôt je vous comblerai d'or et d'argent et vous serez les premiers dans le palais de l'empereur ».
— « Que ton or et ton argent », répondirent-ils, « soient avec toi dans l'enfer, et qu'on les verse liquéfiés dans ta bouche, là où tu verras le démon ton père brûler dans un feu inextinguible; mais pour nous, rien ne pourra nous séparer de la charité du Christ ».
Rictiovare indigné ordonna alors d'étendre sur le chevalet Rufin et Valère et de les battre avec des lanières armées de plomb. Les martyrs, durant ce supplice, disaient : « Nombreuses sont les tribulations des justes, mais le Seigneur les délivrera de chacune d'elles; le Seigneur veille à la garde de leurs ossements, pas un seul ne sera brisé ».
Mais plus ils invoquaient le Dieu de majesté, plus le tyran donnait des ordres sévères pour augmenter leurs tourments; il pressait les bourreaux de décharger sur eux toute la vigueur de leurs bras nerveux. En quoi il fut parfaitement obéi; et toute la charpente du corps des bienheureux martyrs fut disloquée, au point que les os se déboîtaient et qu'on entendait à peine un léger souffle s'échapper de leur poitrine.
Le tyran dit alors : « Enlevez-les du chevalet et reconduisez-les dans le cachot jusqu'à ce que j'aie inventé quelques nouvelles tortures ».
SAINT RUFIN ET SAINT VALÈRE, MARTYRS DANS LE SOISSONNAIS.
Les Bienheureux, étant rentrés dans la prison, chantaient les louanges du Seigneur et disaient : « Aidez-nous, ô notre Sauveur, et pour l'honneur de votre nom, délivrez-nous ». Dans la nuit, un ange du Seigneur leur apparut et leur dit : « Rufin et Valère, agissez virilement et que votre cœur s'affermisse, notre maître ne tardera pas à vous admettre dans les rangs des saints martyrs ; là vous recevrez les couronnes qu'il vous destine et que je vais vous montrer en ce moment ». En parlant ainsi il déposa ces couronnes sur leurs têtes ; elles étaient d'une beauté merveilleuse, et resplendissantes comme des émeraudes.
Le matin étant venu, Rictiovare ordonna de lui présenter de nouveau les saints Martyrs. Il vit avec étonnement sur leurs joues la fraîcheur et l'éclat des roses, et sur leurs corps la blancheur des lis. Mais au lieu d'attribuer ce prodige à une vertu divine, il l'attribua à la magie. Il traita ces hommes innocents de scélérats et d'impies, et ordonna à ses gardes de leur lier les mains derrière le dos pour les traîner à sa suite. Ils allèrent ainsi l'espace de cinq ou sept mille cinq cents pas, jusqu'à vers un lieu nommé Quincampoix, et on leur trancha la tête près de la voie publique, sur les bords de la Vesle, le 18 des calendes de juillet. — Selon la plus commune opinion, ce serait sur l'emplacement même du château de Bazoches, où une fontaine rappelle leur souvenir, qu'ils auraient été décapités et leurs corps jetés dans un cloaque. Les fidèles les en auraient retirés pour leur donner une sépulture honorable.
La persécution étant passée, on leva leurs corps de terre et on leur construisit un énorme tombeau. C'est de dessous cet édifice qu'on tira de nouveau leurs reliques pour les placer dans la basilique qu'on bâtit en leur honneur à Bazoches.
La crainte des ravages des Normands fit transporter dans le IXe siècle les corps des saints Martyrs tantôt à Reims, tantôt à Soissons ; mais quand le danger était passé on les rendait à la basilique de Bazoches. — Au commencement du XVIIe siècle, les reliques de saint Rufin et de saint Valère étaient placées à Soissons dans l'église de Saint-Étienne. En 1617 elles furent déposées à la cathédrale, les échevins ayant présenté une requête à l'évêque Hennequin pour empêcher que les religieuses de l'abbaye de Saint-Paul ne les emportassent avec elles à Reims où elles avaient acheté par échange un nouveau couvent.
Saint Loup, treizième évêque de Soissons, au commencement du VIe siècle, avait établi un collège de soixante-douze clercs à Bazoches, dans l'église dédiée à saint Rufin et saint Valère. C'est le premier séminaire du diocèse de Soissons. Il a subsisté pendant quatre cents ans après la mort de son fondateur, Bazoches a donné, dans le XIIIe siècle, trois évêques au siège de saint Sixte et de saint Sinice. Jacques de Bazoches a sacré saint Louis, en 1226, et Milon de Bazoches, Philippe le Hardi, en 1272. — Le troisième évêque originaire de Bazoches, est Nivelon II, prédécesseur de Milon.
Le nouveau Propre Soissonnais met la fête de saint Rufin et de saint Valère le 15 juin, au lieu du 14, jour de leur mort. — Ces saints martyrs sont les patrons de Bézn-le-Guéry, de Coulonges, de Loupoigne, de Vierzy et de Vregny, ainsi que de Braine, du mont Notre-Dame, de Paars et de Sermoise, situés près de la Vesle, dans le diocèse de Soissons.
Nous avons composé cette vie d'après Tillemont ; les Actes des Martyrs, par les R.R. PP. Bénédictins de la Congrégation de France ; les Annales du diocèse de Soissons, par l'abbé Pécheur ; et des Notes locales fournies par M. Henry Cougnet, doyen du chapitre de la cathédrale de Soissons.