Saint Berthaire (Berthier)
Prêtre et Martyre
Résumé
Prêtre originaire d'Aquitaine sous Pépin le Bref, Berthaire vécut saintement à la cour corrompue du duc Waïfre. Entrepris avec son neveu Athalène, son pèlerinage vers Rome fut interrompu en Bourgogne par des brigands qui les assassinèrent par cupidité. Honorés comme martyrs, leurs restes furent le siège de nombreux miracles en Franche-Comté.
Biographie
SAINT BERTHAIRE OU BERTHIER, PRÊTRE,
ET SAINT ATHALÈNE OU ATTALEIN, DIACRE, — MARTYRS EN FRANCHE-COMTÉ
Qui ambulat in justitiis, et loquitur veritatem, læte in cœlis habitabis.
Celui qui marche dans les sentiers de la justice et qui rend hommage à la vérité, celui-là habitera dans la gloire.
Italie, XXXIII, 15, 16.
Saint Berthaire vivait sous le règne de Pépin le Bref, roi des Français. Nous ignorons la date de sa naissance, mais les principales actions de sa vie se passèrent de l'an 755 à 764. Berthaire était originaire d'Aquitaine, et la sainteté de sa vie lui mérita l'honneur d'être élevé au sacerdoce. Une preuve de son mérite et de sa vertu, c'est qu'il sut toujours se conserver pur au milieu des méchants parmi lesquels il était obligé de vivre. En effet, les fonctions de son ministère l'appelèrent à la cour de Waïfre, duc d'Aquitaine. Ce seigneur avait pour père le duc Hunalde, qui s'était révolté plusieurs fois contre l'autorité de Pépin. Quand Hunalde vit son fils assez fort et assez habile pour continuer la lutte, il lui transmit son duché, et, après lui avoir légué sa haine contre le roi, il se retira dans un monastère, moins pour s'y sanctifier que pour y goûter un repos facile.
Waïfre avait l'humeur belliqueuse et le caractère astucieux. Ses mœurs étaient si dépravées que sa cour est appelée une maison infâme, où Berthaire était obligé de vivre au milieu des méchants, comme autrefois Loth à Sodome. Poussé par une avarice sacrilège, Waïfre envahit les biens des monastères et les propriétés ecclésiastiques. Le roi Pépin, qui s'était constitué le défenseur de l'Église, le força à rentrer dans le devoir. Il marcha contre lui, à la tête de son armée, et, après plusieurs combats, le défit complètement. Waïfre, obligé de fuir vers la Saintonge, fut tué par ses propres soldats, et l'Aquitaine fut définitivement réunie à la couronne de France, en 768.
Tel était l'homme à la cour duquel Berthaire était forcé de vivre. Aussi sa vertu austère portait ombrage aux courtisans de Waïfre, parce qu'elle était une accusation continuelle contre leurs œuvres iniques, dont le Saint gémissait tous les jours. Il semble, dit l'historien de sa vie, qu'il n'y avait point de place pour la sainteté dans ces lieux, où régnaient un pouvoir rebelle, un gouvernement parjure, une justice corrompue; où les chefs militaires étaient sans cesse révoltés contre le roi, et l'armée contre l'ordre établi de Dieu; où les projets les plus iniques avaient pour résultat des actes plus iniques encore. C'est pourtant au milieu de tous ces débordements du vice que Berthaire vécut saintement, et qu'il put dire, comme le Prophète : « Seigneur, tous les flots de l'abîme ont passé sur moi ».
Le duc Waïfre, malgré ses vices, éprouvait une profonde vénération pour Berthaire. Car telle était la douceur, l'affabilité du Saint, qu'il s'attirait l'affection de ceux au milieu desquels il vivait, ou les forçait au moins à respecter sa vertu. Berthaire avait un neveu, nommé Athalène. C'était le fils de sa sœur, et il l'aimait particulièrement parce qu'il l'avait tenu lui-même sur les fonts sacrés du baptême, et lui avait donné les premiers enseignements de la religion catholique. Athalène avait merveilleusement profité des instructions de son oncle. Les bonnes mœurs et la pureté de la vie avaient été chez lui les compagnes de l'étude, et il ajoutait à toutes ces belles qualités une affection toute filiale pour saint Berthaire. Initié à l'étude des saintes lettres, il mérita d'être admis aux premiers degrés des saints ordres, et reçut le diaconat. C'est alors que Berthaire forma le pieux dessein de faire le pèlerinage de Rome, et d'aller se prosterner au tombeau des Apôtres, avec son neveu Athalène.
Berthaire fit connaître son projet au duc Waïfre, et lui demanda la permission de partir. « C'est une entreprise difficile », lui dit le duc; « un si long voyage serait trop pénible pour vous, et votre absence serait plus pénible pour nous encore. Restez donc parmi nous, et ne nous affligez point en nous quittant ». Berthaire répondit qu'il avait fait vœu d'entreprendre ce pèlerinage, et qu'il tenait à remplir sa promesse. Waïfre alors le laissa partir avec son neveu, en leur souhaitant un heureux voyage.
Les deux pèlerins se mirent en route et se dirigèrent d'abord vers la ville de Tours, pour y vénérer le tombeau de saint Martin. Là, ils se prosternèrent humblement auprès des reliques du grand thaumaturge, le conjurant avec larmes d'obtenir pour eux le pardon de leurs fautes et de protéger leur voyage. Ils se rendirent ensuite à Orléans, où ils visitèrent dévotement la célèbre église de Sainte-Croix.
Après ces premières visites et quelques autres encore aux sanctuaires de la Gaule, Berthaire et Athalène prirent le chemin d'Italie et arrivèrent sur les confins de la Bourgogne. Leur route les avait conduits au comté de Port, qui faisait partie de la Bourgogne supérieure. Ils s'arrêtèrent dans un village appelé Manaore (aujourd'hui Menoux), non loin duquel habitait un chevalier nommé Servat. Cet homme était fait à tous les crimes, et passait pour un insigne voleur et un assassin. Il infestait de ses brigandages les routes qui traversaient ce pays, et ne vivait que du butin qu'il enlevait aux voyageurs. Pour faciliter ses rapines, il avait, entre autres, un serviteur nommé Agenulfe, plus méchant encore que son maître. Dès le matin, Agenulfe parcourait au long et au large tous les lieux voisins, cherchant à reconnaître s'il y avait quelque bonne proie à saisir; et, quand il avait fait une découverte, il en informait aussitôt son maître, qui prenait ses mesures pour piller les voyageurs.
Or, Agenulfe courait ainsi la campagne, selon son habitude, lorsqu'il aperçut Berthaire et Athalène. Les deux pèlerins venaient de sortir de Menoux, et s'étaient arrêtés près d'une source pour s'y reposer et laisser paitre l'âne qui portait leur bagage. Agenulfe les vit s'approcher de la fontaine, et tirer de leur sac un vase d'étain, dont ils se servirent pour puiser de l'eau. Il crut que ce vase était d'argent. La cupidité venait en aide à son imagination, il se persuade que ces voyageurs sont de riches marchands, et que leurs valises sont pleines d'or et d'argent. Son plan est bientôt arrêté. Il s'approche, leur demande adroitement d'où ils viennent, où ils vont, et
paraît prendre un véritable intérêt à leur voyage. « Si vous le voulez », ajouta-t-il, « je vous procurerai chez mon maître un logement convenable pour cette nuit ». Berthaire et Athalène y consentent, et arrivent bientôt avec Agenulfe dans la maison de Servat. La mère de ce dernier s'y trouvait en ce moment. Elle se nommait Boblia, et habitait un village voisin, qu'on appelait Rosières, où s'élevait une église en l'honneur du saint martyr Valère. C'était une femme recommandable, connue dans le pays pour sa bonté, son hospitalité envers les étrangers, et sa piété envers Dieu. Mais, malheureusement, ses exemples n'avaient aucune influence sur son fils, et il eût mieux valu pour elle, dit l'historien, avoir été stérile que d'avoir donné la naissance à un être aussi méchant que Servat.
Boblia accueillit avec joie les deux pèlerins, et s'informa avec intérêt du but de leur voyage. Ils répondirent qu'ils venaient d'Aquitaine, qu'ils avaient quitté la cour du duc Waïfre pour se rendre à Rome ; que l'un d'eux était prêtre et l'autre diacre. Boblia reconnut facilement, à la sainteté de leurs discours, qu'ils étaient de vrais serviteurs de Dieu. Comme elle devait retourner à Rosières, elle les invita à se rendre le lendemain dans sa maison. Cependant, parce qu'elle connaissait la mauvaise nature de son fils, elle le prit à part et le conjura de ne faire aucun mal à ces étrangers. Servat le promit ; mais la cupidité devait l'emporter bientôt sur le respect filial.
Le lendemain, qui était un dimanche, les deux Saints se mirent en route dès le matin pour se rendre à Rosières, probablement afin de célébrer la messe dans l'église de Saint-Valère, tout en rendant à Boblia la visite qu'ils lui avaient promise. Agenulfe, les voyant partir, alla trouver son maître, et, la fureur dans l'âme, lui demanda pourquoi il laissait échapper cette proie. Servat prétexta qu'il avait promis à sa mère de les épargner. « Votre mère », répondit Agenulfe, « vous a donné un conseil pusillanime. Faut-il, pour lui obéir, perdre un si riche butin ? Ne voyez-vous pas que ces hommes sont chargés d'un poids énorme d'or et d'argent ? Hâtons-nous donc de les poursuivre avant qu'ils aient trouvé un asile contre nous dans la maison de votre mère ».
La soif de l'or étouffa alors le faible sentiment de pitié qui s'était élevé dans le cœur de Servat. Il monte aussitôt à cheval, ainsi qu'Agenulfe, et les voilà poursuivant à toute bride les serviteurs de Dieu. Berthaire les aperçut, et comprit bientôt que ses amis de la veille étaient devenus ses plus cruels ennemis. « Mon fils bien-aimé », dit-il à Athalène, « fuyons, si c'est possible, non-seulement pour échapper à la mort, mais aussi pour épargner un crime à ces hommes ».
Athalène, qui avait toute la vigueur de la jeunesse, voulait engager une lutte et se défendre. À défaut d'armes, il arracha dans une haie voisine un pieu de frêne, et se mit en devoir de résister vigoureusement. Mais Berthaire, comprenant qu'une semblable lutte serait inutile, lui dit : « Je t'en conjure, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ne lève pas le bras contre eux. Jette ce pieu à terre et résigne-toi au martyre. Dieu nous préserve de souiller par l'effusion du sang un voyage entrepris par dévotion. Celui qui nous ordonne de posséder nos âmes dans la patience, sanctifiera la mort que nous supportons dans l'accomplissement d'une œuvre de piété ». Athalène planta alors son pieu en terre, et attendit.
Les deux brigands arrivèrent le glaive à la main, et, après avoir tué les pieux voyageurs, ils se mirent en devoir de les dépouiller. Mais ils ne trouvèrent dans leur valise que des vêtements sacerdotaux, un exemplaire de la Genèse, un Missel, et les Actes de sainte Eugénie. Il n'y avait ni or ni argent,
ni aucun des objets précieux qu'ils espéraient y trouver. Alors le dépit, la confusion, la terreur même, s'emparèrent d'eux. Ils craignaient que le comte Galeman, qui était alors en Bourgogne, à la tête des troupes du roi Pépin, ne vînt à apprendre ce crime et à punir les coupables. Appréhendant aussi que la tonsure cléricale des deux victimes n'occasionnât de plus scrupuleuses recherches et des châtiments plus sévères, ils coupèrent les deux têtes et les jetèrent dans la rivière appelée la Lantenne, dans un endroit que les habitants du pays appelaient Artimus.
Le même jour, un pêcheur du village de Bourguignon descendit le cours de la Lantenne pour jeter ses filets, et arriva au lieu où surnageaient les deux têtes des Saints. Il les aperçut, et cette vue le remplit d'une telle stupeur, qu'il s'élança d'abord sur le rivage et se mit à courir de toutes ses forces. Cependant, lorsque sa première émotion fut passée il voulut savoir la cause de tout cela, et, remontant sur sa barque, il fit le signe de la croix et recueillit les deux têtes dans ses filets. Quand il vit qu'elles étaient ornées de la tonsure, il les porta avec respect jusqu'au village de Bourguignon. Cependant le bruit de la mort des deux Saints s'était déjà répandu dans le pays. On avait vu, du côté de Rosières, leurs troncs étendus sur le sol. Les habitants de Bourguignon placèrent alors les deux têtes dans de petites corbeilles d'osier, les reportèrent au lieu où gisaient les cadavres, et les posèrent chacune auprès du corps auquel elles appartenaient.
Faverney n'était pas éloigné du lieu où le crime s'était commis. Cette ville était alors le centre le plus important de ce pays. C'était un castrum, c'est-à-dire un lieu fortifié, entouré de murailles baignées par les eaux de la Lantenne. Un monastère de filles, dont l'église était sous le vocable de la sainte Vierge, s'élevait au milieu de la ville. Sainte Gude en était abbesse. Quand elle apprit le meurtre qui avait eu lieu, elle ordonna aux prêtres et aux clercs qui habitaient Faverney de se rendre avec elle jusqu'au lieu où reposaient ces morts, afin de les transporter à l'abbaye, s'il y avait lieu.
Ils déposèrent les corps des Martyrs dans un cercueil, et, les ayant placés sur leurs épaules, ils voulurent se mettre en route. Mais une force surnaturelle les rendit immobiles au point que, malgré leurs efforts, ils ne purent faire un seul pas en avant. À la vue de ce prodige, on comprit la volonté du ciel, et les deux Saints furent inhumés au lieu même où ils avaient reçu la mort, vers l'an 764.
## CULTE ET RELIQUES.
Aussitôt que nos deux Saints furent inhumés, on construisit provisoirement une sorte de chapelle en bois, pour recouvrir et protéger leurs restes vénérables. Plus tard, l'abbé de Luxeuil, Buzen, et l'archevêque de Besançon se transportèrent au lieu où reposaient les Martyrs, et, après les informations d'usage, reconnurent que Dieu avait déjà glorifié ses serviteurs par plusieurs miracles, et élevèrent, auprès de leur tombeau, un autel dédié à la Vierge. Dès ce jour ce lieu devint un sanctuaire illustré par un grand nombre de miracles. Les infirmes de toute espèce s'y rendaient des lieux voisins pour obtenir leur guérison. Près de la chapelle était le pieu planté en terre par Athalène, et qui s'était développé en un grand frêne. Ceux qui éprouvaient des maux de dents prenaient les feuilles de cet arbre et s'en couvraient la tête. Cela, dit-on, suffisait pour calmer aussitôt leur douleur.
Comme c'était l'usage, à cette époque, de donner le titre de martyr à tous les saints qui mouraient de mort violente, même pour une cause étrangère à la religion Berthaire et Athalène furent honorés sous ce titre. Le lieu où ils furent ensevelis était entouré d'une forêt épaisse. On n'y avait élevé d'abord qu'une chapelle de bois où les peuples accouraient cependant en foule, attirés par les
miracles qui s'y opéraient. Plus tard, cet oratoire fut renversé, et à sa place s'éleva un élégant édifice en pierres, entouré d'un cimetière, d'où s'échappait une source abondante.
L'auteur de leur vie rapporte que leurs reliques furent transportées plus tard dans le village de Saint-Lideric.
Mais il n'y a rien de plus précis sur cette première translation. Nous voyons par d'autres témoignages que les reliques des saints Berthaire et Athalène étaient conservées et honorées à Florival, dans le duché du Luxembourg. C'est ce que dit Chastelain dans son martyrologe universel, et ce que les Hollandiales ont constaté par des témoignages authentiques. Ces deux Saints étaient encore honorés à Brunéville, dans le diocèse de Toul. Un ancien exemplaire manuscrit du martyrologe d'Unard les mentionne au 6 juillet. P.-F. Chillet cite également le martyrologe de Luxeuil, qui indique leur fête pour le même jour. Leur fête est depuis longtemps en usage dans le diocèse de Besançon, où l'on célèbre leur fête, le 3 juillet, sous le rite semi-double.
Nous avons extrait cette biographie de la Vie des Saints de Franche-Comté, par les Professeurs du collège Saint-François-Xavier de Besançon, et des Acta Sanctorum.