Saints Gervais et Protais
Premiers martyrs de Milan
Summary
Fils des martyrs Vital et Valérie, les jumeaux Gervais et Protais distribuèrent leurs biens aux pauvres avant de vivre dix ans en ermites à Milan. Sous le règne de Néron, ils refusèrent de sacrifier aux idoles pour le général Astasius et furent mis à mort. Leurs corps furent miraculeusement découverts par saint Ambroise en 386.
Biography
SAINTS VITAL, VALÉRIE, GERVAIS ET PROTAIS,
PREMIERS MARTYRS DE MILAN
1er siècle. — Pape : Saint Pierre. — Empereur : Néron.
*Sanctorum corpora et praecipue beatorum martyrum reliquia, ac si Christi membra sincerissima honoranda.*
Les corps des Saints et surtout les restes des bienheureux Martyrs, doivent être honorés respectueusement, comme s'ils étaient les membres de Jésus-Christ.
S. Aug., *De vera relig.*, cap. xxv.
Lorsque saint Ambroise, comme nous le raconterons tout à l'heure avec détails, commença, sur la foi d'une vision, les fouilles qui aboutirent à l'invention des corps de nos saints Martyrs, il trouva sous leur chevet un écrit qui fournit la relation de leurs actes la plus simple, mais aussi la plus touchante que nous connaissions. Il était conçu en ces termes :
« Moi, Philippe, serviteur du Christ, j'ai, assisté de mon fils, enlevé et enseveli dans ma maison les corps de ces deux Saints. Leur mère se nommait Valérie et leur père Vital. C'étaient deux jumeaux, dont l'un s'appelait Protais et l'autre Gervais.
« Vital, leur père, était un personnage consulaire qui avait servi avec distinction dans les armées. Il était venu à Ravenne avec le juge Paulin, qu'il assistait dans ses fonctions. Un jour, il vit devant le tribunal un chrétien nommé Ursicin, médecin de profession et ligurien d'origine, qui, après avoir subi d'affreux tourments, venait d'être condamné à avoir la tête tranchée. Le lieu d'exécution pour les chrétiens se nommait à la Palme (*ad Palmam*), parce qu'il était planté de vieux palmiers. Lors donc que le condamné fut arrivé à la Palme, il eut peur et allait prendre honteusement la fuite, quand Vital lui cria : « Arrête, Ursicin, arrête ! toi qui guérissais les autres, tu voudrais enfoncer dans ton âme le trait de l'éternelle mort ? Arrivé par mille supplices jusqu'à la Palme, ne vas pas perdre la couronne que le Seigneur t'a préparée ». Ursicin, entendant ces paroles, se mit à genoux et demanda au bourreau de le frapper ; ainsi il réparait par le repentir un moment de frayeur et mourait martyr du Christ. Aussitôt Vital lui-même enleva son corps, l'ensevelit à Ravenne, avec tous les honneurs dus à son martyre, et ne voulut plus reprendre ses fonctions auprès du juge. C'est pourquoi Paulin le fit arrêter, moins à cause de ce refus que parce qu'il s'était déclaré chrétien, en empêchant Ursicin de sacrifier, lui rendant ainsi la couronne du martyre, et à Dieu une perle précieuse que le démon allait lui enlever.
« Paulin fit étendre Vital sur le chevalet, espérant, par les supplices, l'amener à sacrifier aux idoles. Mais le Martyr lui dit : « C'est une grande folie à toi de croire que je me jetterai dans l'erreur de tes mensonges, après en avoir arraché les autres ». Paulin dit aux gardes : « Conduisez-le à la Palme, et là, s'il refuse de sacrifier, vous ne lui trancherez pas la tête ; mais, creusant une fosse profonde jusqu'à ce que vous trouviez l'eau, vous l'y étendrez tout de son long sur le dos et vous l'écraserez sous une masse de pierres et de sable ». L'ordre fut exécuté ; et tel fut le supplice par lequel Dieu donna à Vital la consécration du martyre. Mais le prêtre d'Apollon, qui avait donné ce conseil à Paulin, fut saisi par le démon, et pendant sept jours, au lieu même où saint Vital avait été enseveli vivant, le nouvel énergumène ne cessa de crier : « Tu me brûles, Vital, saint Martyr du Christ, tu me déchires dans d'affreux supplices ! » Au bout des sept jours, il fut entraîné par le démon. Le corps du glorieux Martyr fut enseveli près des murs de Ravenne, où il est honoré par les fidèles.
« Valérie, son épouse, revint à Milan. En approchant de la ville, elle rencontra des idolâtres qui sacrifiaient à Sylvain. Ils la firent descendre de son char et l'invitèrent à prendre part à leurs festins. Valérie répondit : « Je suis chrétienne, et il ne m'est pas permis de manger des victimes offertes à votre Sylvain ». L'entendant parler ainsi, ces hommes sauvages la frappèrent si cruellement que ses serviteurs la reconduisirent avec peine et mourante jusqu'à Milan, où, trois jours après, son âme s'envola vers le Christ. Gervais et Protais recueillirent, sans testament, la succession de leur père et de leur mère. Ils s'empressèrent de vendre leur propre maison, les biens et les modestes habitations de leurs parents, et en distribuèrent le prix aux pauvres et à la petite famille de leurs esclaves qu'ils affranchirent. Pour eux, ils s'enfermèrent dans une petite chambre, où ils s'exercèrent, pendant dix ans, à la prière, à la lecture et aux jeûnes. La dixième année, qui était la onzième depuis leur conversion, ils parvinrent à la palme du martyre de la manière que nous allons raconter.
« Le général romain Astasius partait contre les Marcomans qui venaient de déclarer la guerre à l'empire, quand les adorateurs des dieux, avec leurs prêtres, vinrent au-devant de lui et lui dirent : « Si tu veux revenir de la guerre, à la cour de nos princes, dans l'éclat d'un joyeux triomphe, contrains Gervais et Protais à sacrifier ; car nos dieux sont tellement irrités de se voir méprisés par ces deux misérables, qu'ils refusent de nous rendre leurs oracles ». Astasius, sur cette dénonciation, les fit arrêter et conduire devant son tribunal : « Je vous exhorte », leur dit-il, « à cesser vos injures contre nos divinités et à leur sacrifier au contraire avec un zèle religieux, afin que mon expédition soit heureuse ». Gervais répondit : « Il est vrai, c'est du ciel que vient la victoire ; mais c'est au Dieu tout-puissant qu'il la faut demander, et non à de vaines images qui ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n'entendent pas, un nez et ne sentent pas, une bouche et ne parlent pas, des mains et ne touchent pas, des pieds et ne marchent pas, et qui n'ont point en elles le souffle de la vie ». Astasius, irrité de cette réponse, le condamna à être frappé à coups de fouets garnis de plomb, jusqu'à ce qu'il expirât.
« On l'emmena aussitôt, et Protais fut à son tour présenté au tribunal d'Astasius, qui lui dit : « Malheureux ! songe à vivre, et ne cours pas, comme ton frère, à une mort violente ». Protais répondit : « Qui donc ici est malheureux ? Est-ce moi, qui ne te crains pas ? ou bien toi, qui ne dissimules pas les frayeurs que je t'inspire ? » Astasius dit : « Moi, craindre un misérable comme toi ! » Le bienheureux Protais répondit : « Oui, toi ; car tu crains de recevoir de moi quelque dommage, si je ne sacrifie à tes dieux ; et si tu ne le craignais, tu n'essaierais point de me forcer à sacrifier. Moi, au contraire, je ne te crains pas et je méprise tes menaces ; toutes tes idoles sont pour moi comme de dégoûtantes ordures ; je n'adore que le seul Dieu qui règne au ciel ». Astasius, pour punir cette hardiesse, le fit frapper à coups de bâton ; puis, le faisant relever, il lui dit : « Eh bien ! misérable, pourquoi te montres-tu si fier et si rebelle ? Veux-tu périr comme a péri ton frère ? » Protais répondit : « Astasius, je n'ai contre toi ni emportement ni colère, et je ne me permets pas même de te condamner ; car les yeux de ton cœur sont fermés à la lumière ; l'incrédulité pèse sur ton âme et ne te permet pas de voir les choses de Dieu. Jésus-Christ, mon maître, n'a pas maudit ceux qui le crucifiaient ; au contraire, il a demandé grâce pour eux, en disant qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient. C'est pourquoi, moi aussi, j'ai compassion de ta misère, parce que tu ne sais pas ce que tu fais. Achève donc ce que tu as commencé, afin que la douce béatitude de notre Sauveur daigne m'accueillir aujourd'hui avec mon frère ». Astasius lui fit trancher la tête.
« Après son supplice, moi, Philippe, serviteur du Christ, avec mon fils, j'ai enlevé secrètement, pendant la nuit, les saints corps ; et dans ma maison, sous les yeux de Dieu seul, je les ai déposés dans ce tombeau de marbre, plein de confiance que, par la prière des bienheureux Martyrs, j'obtiendrai miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne avec le Père et l'Esprit-Saint, dans les siècles des siècles. Amen ».
Dans les gravures qui représentent saint Gervais et saint Protais, un arbre ordinairement les sépare. On pourrait s'imaginer au premier abord que cela indique la stérilité de l'Église milanaise, qui ne retrouva sa gloire qu'après le martyre de ces deux Saints ; mais cette représentation doit avoir un fondement historique. On prétend que cela aurait pris naissance à Paris, où le fief de Monceau-Saint-Gervais et la place du parvis de l'église étaient caractérisés par l'orme seigneurial sous lequel se tenaient les assises du bailli. Des monuments nous les montrent quelquefois en dalmatiques, non qu'ils aient été ordonnés diacres, mais parce que, comme prédicateurs de l'Évangile et confesseurs de la foi, ils remplissaient réellement les fonctions diaconales. On voit parfois à la main de saint Gervais un marteau, manière assez bizarre de symboliser les plombs aux ou cordes plombées, qui furent l'instrument de son supplice.
Saint Gervais et saint Protais sont les patrons d'une infinité de paroisses de France et de l'étranger, entre autres Milan, Citta della Pieve, Lectoure, Le Mans, Nevers, Paris, Soissons, Gisors, Mâcon, Vitry-sur-Seine, etc.
## CULTE ET RELIQUES.
Dans le IVe siècle, on avait perdu tout souvenir de la sépulture des saints Gervais et Protais. Mais, en 386, Dieu leur permit d'en révéler l'endroit à saint Ambroise ; il se disposait à dédier la nouvelle église de Milan, qui depuis a été appelée de son nom la basilique Ambrosienne, et qui se nomme encore aujourd'hui Saint-Ambroise le Grand. Les fidèles désiraient qu'il la consacrât avec autant de solennité qu'il avait consacré celle des Apôtres, où il avait mis une portion de leurs reliques. Le saint évêque était prêt à satisfaire ce désir, mais il ne savait où prendre des reliques. Aussitôt il sentit en lui-même un mouvement subit et une certaine chaleur qui lui fut comme un présage de ce qui lui devait arriver. S'étant endormi l'esprit occupé de cette pensée, il apprit le lieu où reposaient les corps de ces saints Martyrs, par une révélation que saint Augustin qualifie de vision en un endroit, et de songe en un autre, et il sut d'eux-mêmes qu'ils étaient dans l'église des martyrs saint Nabor et saint Félix. Il communiqua la chose à son clergé : et malgré l'appréhension ou la répugnance que témoignaient quelques-uns des clercs de son église, il fit fouiller la terre au-delà des barres qui environnaient les sépultures de ces martyrs, en un endroit que l'on fuyait même aux pieds pour en approcher. On y trouva effectivement les corps de deux hommes, qui par leur longueur faisaient juger qu'ils avaient été d'une taille extraordinairement grande. Les chairs étaient consumées, mais les os étaient séparés des corps : le fond du tombeau était couvert de sang, et l'on y voyait toutes les marques qui pouvaient faire conjecturer que c'étaient des martyrs. Peut-être y trouva-t-on aussi leurs noms gravés sur le cercueil, ou sur une lame : au moins saint Ambroise n'a-t-il point marqué qu'il les eût appris par la révélation.
Avant de lever les os de terre et de chanter des hymnes, on amena divers possédés au tombeau pour leur imposer les mains : c'était peut-être la coutume de vérifier les reliques des martyrs par les miracles. Une femme, du nombre de ces possédés qu'on avait amenés, fut saisie par le démon avant qu'on eût commencé les exorcismes, et jetée sur la sépulture ; cela fut regardé comme un premier témoignage que Dieu voulait donner du mérite de ses serviteurs. Les os ayant été tirés du cercueil, furent mis dans des litières, et couverts de quelques ornements ; on les transporta dès le même jour (le mercredi 17 juin), dans la basilique de Fausie, qui s'appelle aujourd'hui de saint Vital et de saint Agricole : et parce qu'il était tard, on les y déposa jusqu'au lendemain. Durant toute la nuit, on fit des prières, et l'on imposa les mains sur les possédés, qui se débattaient extraordinairement ; les populations y secoururent en foule de la ville et du dehors ; un concours prestigieux dura jour et nuit, autant que la cérémonie. Le jour d'après, on porta les saintes reliques dans la basilique Ambrosienne, avec une pompe religieuse qui fut suivie des réjouissances publiques de toute la ville. Ce fut durant la marche de la procession qu'arriva la guérison d'un aveugle connu de tout le monde dans la ville de Milan. Il se nommait Sévère et avait été boucher de profession. Mais ayant été obligé de quitter cet emploi par l'infirmité qui lui était survenue, il s'était vu réduit à vivre des charités que lui faisaient quelques personnes. Dès qu'il avait eu ce qui faisait le sujet de la nouvelle fête, il s'y était fait conduire dans l'espérance d'en profiter, et ayant obtenu la permission de toucher le bord des ornements qui couvraient les reliques des martyrs, il recouvra la vue à l'heure même. Sa reconnaissance pour une si grande faveur ne se borna point à publier partout ce miracle, arrivé en présence d'une multitude incroyable, et sur un homme dont la maladie n'était ignorée de personne dans la ville. Il promit encore de servir Dieu toute sa vie dans l'église de ces Saints, c'est-à-dire dans l'église Ambrosienne, pour contribuer sans cesse à leur culte : ce qu'il exécuta ponctuellement. D'autres personnes furent guéries encore de diverses maladies par le même moyen. On jetait sur les reliques des linges, des écharpes et des vêtements auxquels elles communiquaient leur vertu pour faire aussi des miracles ; et l'on vit des malades guéris pour avoir seulement touché de ces linges. D'autres le furent par l'ombre seule des corps ou de la chasse des martyrs, comme l'assure saint Ambroise, qui témoigne que les démons mêmes déclaraient par la bouche des possédés que ces Saints étaient de véritables martyrs, et qu'ils en étaient tourmentés. Ils mêlaient aussi le nom d'Ambroise à ceux de Gervais et de Protais, quoiqu'il fût alors éloigné et occupé à toute autre chose, et ils croyaient que ce saint prélat les tourmentait aussi bien que ces martyrs. Plusieurs d'entre eux furent délivrés devant tout le monde.
Lorsque les corps saints furent arrivés dans la basilique Ambrosienne, saint Ambroise, placé entre les deux chaises, harangua le peuple sur ce sujet, et nous avons encore son discours dans la lettre qu'il en écrivit à sainte Marcelline, sa sœur. Ce saint prélat avait fait pratiquer un caveau pour sa sépulture sous l'autel de la nouvelle église ; la seule modification qu'il apporta à son dessein fut de destiner le côté droit de ce caveau aux saintes reliques et de réserver l'autre pour lui. La cérémonie de la déposition ou sépulture des deux Martyrs eut lieu le vendredi 19 juin. Les miracles recommencèrent comme la veille, surtout à l'égard des possédés, par la bouche desquels le démon confessa hautement la sainte Trinité, ajoutant que ceux qui la niaient seraient condamnés aux supplices qu'il endurait ; il disait que les martyrs Gervais et Protais augmentaient ses souffrances par la vertu nouvelle que Dieu venait de leur donner en faveur des catholiques. Ce malheureux esprit, qui n'aime que le mensonge et les ténèbres, parlait ainsi surtout par un arien, dans le corps duquel il était entré tout nouvellement. Ceux de sa secte, qui étaient alors puissants dans la ville, à cause de la protection que leur donnait l'impératrice Josiane, veuve de Valentinien Ier, furent si mortifiés de cet incident, qu'au lieu d'en profiter pour leur salut, ils se saisirent de leur confrère et le noyèrent. Si ces miracles n'eurent point la force de convertir les hérétiques, ils contribuèrent au moins à faire ralentir la fureur avec laquelle l'impératrice persécutait les catholiques dans Milan. Saint Ambroise, considérant cette obstination des Ariens plus inexcusable que celle des Juifs et des démons mêmes, fit un nouveau discours à son peuple immédiatement avant de renfermer les corps des Martyrs sous l'autel : il l'envoya à sa sœur avec celui qu'il avait fait la veille, afin d'achever toute l'histoire de cette translation dont il lui faisait le récit.
Depuis cette époque, l'église de Milan a toujours célébré cette mémorable découverte par une fête solennelle qui se répandit bientôt dans les provinces voisines. Elle passa même en Afrique dès ce temps, et peut-être par le moyen de saint Augustin, qui était encore à Milan quand la chose arriva, et qui fit, étant évêque, un sermon à son peuple le 19 de juin, dans une église dédiée sous le nom des deux Martyrs. En plusieurs églises de France on célébra leur invention le 27 mars, et leur translation, conjointement avec cette découverte, le 11 décembre. On trouve encore les noms de ces saints Martyrs marqués dans divers martyrologes anciens et modernes au 20 mai, au 28 juillet et à d'autres jours qui semblent être ceux auxquels on a reçu des portions de leurs reliques dans les lieux où l'on en célèbre la mémoire ; car il s'est fait une grande distribution de ces reliques en divers temps. On en a porté en Afrique, où l'on a bâti plus d'une église en leur nom, conformément à l'esprit du cinquième concile de Carthage, qui défend de bâtir des églises aux martyrs, à moins que l'on en ait des reliques certaines. Saint Augustin témoigne que celles de nos deux Saints y firent divers miracles, et il en rapporte un considérable arrivé dans une de ses églises à dix ou douze lieues d'Hippone. Saint Séverin de Bavière, dont nous avons rapporté la vie au 8 janvier, en reçoit aussi avec beaucoup de respect. Il les fit mettre, par le ministère de quelques évêques, dans l'église de son monastère de Faviane, en Autriche. Saint Paulin, évêque, en avait aussi, peu de temps après la mort de saint Ambroise, et les avait mises dans une église qu'il avait fait bâtir à Fondi. On en vit depuis en beaucoup d'autres endroits de l'Italie, et plusieurs églises de France en étaient pourvues dès le VIe siècle. On trouva moyen de multiplier beaucoup ces reliques en recueillant le sang qui se trouvait au fond du tombeau, ou qui jaillit miraculeusement du corps même des martyrs, en le mêlant, disons-nous, à une espèce de pâte ou en y trempant des linges, que l'on distribua en divers endroits de l'Europe. Voilà ce qui a principalement contribué à étendre leur culte dans l'Occident, surtout en France, où ils sont devenus patrons de quatre ou cinq cathédrales et d'un nombre surprenant d'églises paroissiales : on n'en voit guère de plus célèbre que celle qui fut bâtie à Paris du temps de l'évêque saint Germain, vers l'an 560. Les Grecs, peu enclins à remplir leurs menées et leurs ménages de Saints de l'Église latine, n'ont pas laissé d'établir aussi chez eux le culte de saint Gervais et de saint Protais. Ils les honorent le 14 octobre et en font même le grand office. On voit aussi que l'on en faisait mémoire le 30 du même mois à Autriche de Syrie, capitale de l'Orient : ce qui a donné lieu de croire à quelques personnes que l'on pourrait avoir porté en ce jour-là quelque relique de nos Saints dans cette ville.
« M. l'abbé Congnet nous a fourni, en juin 1866, les renseignements qui suivent sur les reliques de nos saints Martyrs : « Frédéric Barberousse, vingt-deuxième empereur d'Allemagne, dans une de ses six expéditions contre l'Italie, ayant entièrement ruiné, en 1162, la ville de Milan avec ses églises et ses palais, fit enlever les reliques des temples abandonnés et les destina à diverses églises d'Allemagne. Parmi les plus célèbres se trouvaient les corps des trois mages et ceux des saints Gervais et Protais, qu'avait découverts saint Ambroise en 387. — Ces précieux ossements furent embarqués sur le Rhin. À Brisach (grand-duché de Bade), autrefois capitale du Brisgau, on y déposa les corps de saint Gervais et de saint Protais, comme l'attesta Louis Vivès, commentateur de la cité, chap. 8, livre xxii : *corpora sancti Gervasii et Protusii transiata sunt Brisacum Germaniae a Frederica*. — Ceux des trois mages furent portés à Cologne, où leur châsse se voit encore dans la cathédrale. — Les annales de Soissons constatent que, sous l'épiscopat de Charles de Bourlon, quatre-vingt-cinquième évêque de Soissons, le Chapitre de la cathédrale de Soissons qui a pour patrons saint Gervais et saint Protais, obtint de l'abbé de Munster une portion assez notable des restes des saints Martyrs, savoir : un os occipital, un temporal, un fémur gauche et un tibia. Les procès-verbaux des magistrats de Brisach et autres pièces en attestèrent l'authenticité, que reconnut aussi l'évêque Charles de Bourlon.
Les reliques de saint Gervais et de saint Protais ont été obtenues, à Soissons, par l'intendant de l'Alsace, qui avait son beau-frère chanoine de la cathédrale. L'abbé de Munster se chargea lui-même de ce précieux dépôt et vint l'offrir en personne au Chapitre de Saint-Gervais. Les chanoines se chargèrent des frais de la châsse. Ils la firent faire en argent, enrichie de figures et de médaillons dorés. Cette translation se célèbre tous les ans dans tout le diocèse, le 26 juin, jour de l'octave de la fête. La cérémonie de cette translation fut des plus magnifiques. Tous les chapitres, communautés, ordres et paroisses de la ville assistèrent à cette procession, ainsi que les corps de Présidial, de l'Élection, de la maréchaussée. À la tête marchait la compagnie des arquebusiers. La châsse des saints Martyrs fut portée pendant un quart de lieue, depuis Saint-Crépin le Grand jusqu'à la cathédrale, par deux chanoines accompagnés de douze diacres ayant des palmes en leurs mains. Dans le trajet on avait élevé cinq reposoirs. L'évêque de Soissons fit le panégyrique des saints Gervais et Protais. Le frère de Bussac, évêque de Meaux, était présent à la cérémonie en qualité d'intendant de la province. — Nous avons donné ces détails comme preuve de la croyance de l'évêque en l'authenticité des reliques de saint Gervais et de saint Protais, déposées depuis plusieurs siècles à Brisach. — La cathédrale de Soissons les a conservées avec beaucoup de soins jusqu'en 1793, époque où leurs châsses ont été brisées et les saints ossements dispersés ou brûlés. Il n'en reste rien aujourd'hui à Soissons.
« Un événement inattendu s'est produit tout à coup en l'année 1864. — Un religieux de la communauté de Sainte-Croix du Mans, et supérieur d'une institution établie aux Ternes, à Paris, le R. P. Champeau, connu avantageusement par la publication de plusieurs ouvrages estimés, annonça, par la voie des journaux, qu'on venait de découvrir à Milan, pendant son séjour dans cette ville, en janvier, le corps de saint Ambroise et ceux de saint Gervais et de saint Protais dont on avait perdu la trace depuis l'année 835, époque où Angilbert Pauterin, archevêque de Milan, les avait enfouis profondément dans la terre pour les préserver de toute profanation. — C'est sous le grand autel de l'antique église de saint Ambroise, bâtie par ce saint, à la fin du IVe siècle, et dans un large et magnifique tombeau de porphyre égyptien, que le Chapitre de cette église pense avoir retrouvé le corps de saint Ambroise et ceux de saint Gervais et de saint Protais. — M. Fosse Darousse ayant paru douter de la réalité de cette découverte et ayant, dans son journal l'Argus Scissonnais, fait part au public de son sentiment, reçut directement de Milan une réponse aux objections qu'il avait présentées. — Nous sommes porté à croire qu'on aurait pu, à une certaine époque, détacher quelques ossements des saints Martyrs et avoir laissé les autres dans leur tombeau. — Le temps éclaircira le fait que nous venons de signaler aux investigations des hagiographes ».
M. Congnet s'appuyait sur l'opinion du Père Papabrock et sur les traditions de l'Église de Soissons ; mais il oubliait que le savant Bollandiste, après avoir en effet avancé que les corps de saint Gervais et de saint Protais avaient été transférés à Brisach, se voyant réfuté par Saxi, préfet de la bibliothèque Ambrosienne, s'était entièrement rétracté. D'ailleurs cette prétendue translation des saintes reliques d'Italie en Allemagne se trouve démentie par la découverte que M. Congnet signalait lui-même. En effet, la vérité évidente aujourd'hui est que depuis sept ou huit cents ans, on ignorait la place des tombeaux de ces trois saints patrons de Milan. On doutait qu'il fût possible de les retrouver ; on savait seulement que d'anciennes chroniques, d'une autorité douteuse, racontaient à la date de l'an 1605 une sorte de translation des restes de saint Ambroise, auxquels on avait uni, dans le même tombeau de porphyre, les restes des saints Gervais et Protais. Mais où était ce tombeau de porphyre rouge ? En 1864, en faisant des réparations à l'église, une crypte fut signalée, et l'on suppose que cette crypte devait contenir des choses massives sous l'autel. Mais on ne vérifia la présence d'un sarcophage de porphyre que dans le courant de la dernière quinzaine de juillet 1871.
Le tombeau fut enfin tout à fait découvert dans les premiers jours d'août 1871. Le monde religieux de Milan était fort ému de cet événement. Il fut convenu que, le 9 août, le sarcophage serait ouvert en présence de l'archevêque, du Chapitre du dôme, du clergé de Saint-Ambroise, du chapitre, d'une représentation municipale, etc. C'est ce qui a été fait. Le couvercle soudé du tombeau a été enlevé, et, chose extraordinaire, on aperçut d'abord une eau calme et très-limpide, qui n'était point courante, qui n'était amenée par aucun conduit, et qu'on imagina tout d'abord être produite par un phénomène singulier de filtration.
Au fond de cette eau de cristal, on distinguait parfaitement trois corps admirablement conservés et revêtus d'habits d'or. Les corps étaient exactement dans l'attitude décrite par la tradition : *Scilicet quod S. Ambrosius est in medio sanctorum Protaxii et Gervaxii*. (À savoir que le corps de saint Ambroise est entre les saints Protais et Gervais.) La tête de chacun des trois corps regarde le côté de l'Évangile. On a remarqué que le crâne de saint Ambroise est plus petit que celui des deux autres Saints. Reste à savoir si l'eau que contenait le coffre a été préparée chimiquement, du temps d'Angilbert, pour la conservation des trois corps, ou si elle s'est infiltrée de toute autre manière. En tous cas, on a résolu de refermer et sceller le coffre, qui sera de nouveau ouvert devant les autorités civiles et religieuses, et avec le concours de chimistes qui soumettront cette eau à une analyse scientifique.
Qu'on nous permette, en terminant, de dire quelques mots du culte si célèbre de nos saints Martyrs dans l'église cathédrale du Mans. Nous empruntons ces intéressants détails au savant bénédictin Dom Paul Piolin.
« L'église cathédrale du Mans avait trois autels ; à l'entrée de l'abside se trouvait l'autel principal ; il fut consacré aux saints Gervais et Protais, et saint Innocent y plaça des reliques de ces saints Martyrs.
« Innocent ne se contenta pas des reliques des Martyrs milanais, que saint Martin avait données à saint Victorius, et que celui-ci avait déposées dans l'église cathédrale, il envoya un message à saint Dutius, qui gouvernait alors, avec autant de gloire que de sainteté, l'Église de Milan, et il en obtint de nouvelles reliques plus considérables que les premières. Innocent écrivit une lettre de remerciement à ce point pour un don aussi précieux, et l'on remarque dans sa lettre le passage où il rappelle avec complaisance que ces saints Martyrs, étant originaires de Milan, avaient versé pour la gloire de Dieu un sang manceau.
« Déjà il avait plu à la Providence de permettre que la présence des reliques de saint Gervais et de saint Protais, dans notre cité, fût signalée par de nombreux miracles ; la dévotion de nos pères envers les saints Martyrs milanais prit aussitôt un nouvel essor. De toutes parts, à cette époque, l'on bâtissait des basiliques en l'honneur de ces glorieux frères ; mais, dans toute la Gaule, l'Église du Mans était regardée comme le principal sanctuaire, en-deçà des Alpes, consacré à ces deux Martyrs, et on en accourait de loin pour les y honorer. Selon certaines expressions de diplômes accordés par des rois mérovingiens à notre Église, ces princes avaient adopté comme patrons de la monarchie, et comme leurs protecteurs particuliers, les patrons mêmes de notre Église. De là vint la munificence qu'ils signalèrent envers notre cathédrale et le siège épiscopal du Mans.
« La consécration de l'église cathédrale, sous le patronage de ces saints Martyrs, fut un événement dont les Manceaux aimèrent à conserver et à propager le souvenir. On connaît un onyx gravé en mémoire de cette consécration, et qui est l'un des monuments les plus curieux de l'époque mérovingienne. Cette pierre représente les deux saints Martyrs, patrons de notre Église, et elle les désigne par leurs noms ; ils sont figurés dans l'attitude de la protection, et le monument lui-même qu'ils prennent sous leur patronage, porte inscrit le nom de la cité de nos aïeux, *CAENOM*. La main divine, symbole expressif de consécration, qui se voit sur les plus anciens monuments figurés des chrétiens, plane sur le groupe tout entier.
« Un monument d'un autre genre, et qui est aussi de plus haut intérêt, sert à prouver la dévotion du peuple manceau envers les saints patrons de notre Église ; nous voulons parler d'un sou, ou denier d'argent, qui est conservé au cabinet des médailles, à la Bibliothèque nationale. L'un des côtés de cette pièce présente deux personnages étendant leurs mains, comme pour bénir et protéger un monument qui est placé au milieu d'eux, et qui est surmonté d'une croix, avec la légende *CONOMANNIS* ; au revers, on voit une croix haussée sur un degré. Les savants font observer que cette monnaie est l'une des plus anciennes de la numismatique mérovingienne, et qu'elle n'a nulle part d'analogue. Nos deux monuments s'expliquent l'un par l'autre, et sont destinés à rappeler le souvenir de la consécration de notre église cathédrale, en l'honneur des saints martyrs Gervais et Protais.
« Ce fut à la dévotion des rois mérovingiens envers ces Saints, bien plus qu'à toute autre considération personnelle, que l'Église du Mans fut redevable du privilège de battre monnaie, droit dont elle resta en possession pendant plusieurs siècles. Aussi les noms des saints Gervais et Protais figurèrent-ils d'abord sur cette monnaie ; ensuite, lorsque la royauté mérovingienne, mieux affirmée, fut devenue plus jalouse de ses droits, peut-être aussi par le désir de faire circuler cette monnaie dans un pays plus étendu, on associa le nom du roi à celui de nos saints patrons, mais il n'en avait point été ainsi au commencement ».
Nous avons composé cette Biographie avec les détails intéressants que nous ont fournis M. Labbé Henri Cougnet, de la paroisse du Chapitre de la cathédrale de Soissons ; M. Labbé Corblet, historiographe du diocèse d'Amiens ; et le R. P. Dom Paul Piolin, bénéficiaire de la Congrégation de France. — Cf. Acta Sanctorum, ad diem xxx junii.