Saints Gervais et Protais

Premiers martyrs de Milan

Fête : 19 juin 1ᵉʳ siècle • saints

Résumé

Fils des martyrs Vital et Valérie, les jumeaux Gervais et Protais distribuèrent leurs biens aux pauvres avant de vivre dix ans en ermites à Milan. Sous le règne de Néron, ils refusèrent de sacrifier aux idoles pour le général Astasius et furent mis à mort. Leurs corps furent miraculeusement découverts par saint Ambroise en 386.

Biographie

SAINTS VITAL, VALÉRIE, GERVAIS ET PROTAIS,

PREMIERS MARTYRS DE MILAN

1er siècle. — Pape : Saint Pierre. — Empereur : Néron.

*Sanctorum corpora et praecipue beatorum martyrum reliquia, ac si Christi membra sincerissima honoranda.*

Les corps des Saints et surtout les restes des bienheureux Martyrs, doivent être honorés respectueusement, comme s'ils étaient les membres de Jésus-Christ.

S. Aug., *De vera relig.*, cap. xxv.

Lorsque saint Ambroise, comme nous le raconterons tout à l'heure avec détails, commença, sur la foi d'une vision, les fouilles qui aboutirent à l'invention des corps de nos saints Martyrs, il trouva sous leur chevet un écrit qui fournit la relation de leurs actes la plus simple, mais aussi la plus touchante que nous connaissions. Il était conçu en ces termes :

« Moi, Philippe, serviteur du Christ, j'ai, assisté de mon fils, enlevé et enseveli dans ma maison les corps de ces deux Saints. Leur mère se nommait Valérie et leur père Vital. C'étaient deux jumeaux, dont l'un s'appelait Protais et l'autre Gervais.

« Vital, leur père, était un personnage consulaire qui avait servi avec distinction dans les armées. Il était venu à Ravenne avec le juge Paulin, qu'il assistait dans ses fonctions. Un jour, il vit devant le tribunal un chrétien nommé Ursicin, médecin de profession et ligurien d'origine, qui, après avoir subi d'affreux tourments, venait d'être condamné à avoir la tête tranchée. Le lieu d'exécution pour les chrétiens se nommait à la Palme (*ad Palmam*), parce qu'il était planté de vieux palmiers. Lors donc que le condamné fut arrivé à la Palme, il eut peur et allait prendre honteusement la fuite, quand Vital lui cria : « Arrête, Ursicin, arrête ! toi qui guérissais les autres, tu voudrais enfoncer dans ton âme le trait de l'éternelle mort ? Arrivé par mille supplices jusqu'à la Palme, ne vas pas perdre la couronne que le Seigneur t'a préparée ». Ursicin, entendant ces paroles, se mit à genoux et demanda au bourreau de le frapper ; ainsi il réparait par le repentir un moment de frayeur et mourait martyr du Christ. Aussitôt Vital lui-même enleva son corps, l'ensevelit à Ravenne, avec tous les honneurs dus à son martyre, et ne voulut plus reprendre ses fonctions auprès du juge. C'est pourquoi Paulin le fit arrêter, moins à cause de ce refus que parce qu'il s'était déclaré chrétien, en empêchant Ursicin de sacrifier, lui rendant ainsi la couronne du martyre, et à Dieu une perle précieuse que le démon allait lui enlever.

« Paulin fit étendre Vital sur le chevalet, espérant, par les supplices, l'amener à sacrifier aux idoles. Mais le Martyr lui dit : « C'est une grande folie à toi de croire que je me jetterai dans l'erreur de tes mensonges, après en avoir arraché les autres ». Paulin dit aux gardes : « Conduisez-le à la Palme, et là, s'il refuse de sacrifier, vous ne lui trancherez pas la tête ; mais, creusant une fosse profonde jusqu'à ce que vous trouviez l'eau, vous l'y étendrez tout de son long sur le dos et vous l'écraserez sous une masse de pierres et de sable ». L'ordre fut exécuté ; et tel fut le supplice par lequel Dieu donna à Vital la consécration du martyre. Mais le prêtre d'Apollon, qui avait donné ce conseil à Paulin, fut saisi par le démon, et pendant sept jours, au lieu même où saint Vital avait été enseveli vivant, le nouvel énergumène ne cessa de crier : « Tu me brûles, Vital, saint Martyr du Christ, tu me déchires dans d'affreux supplices ! » Au bout des sept jours, il fut entraîné par le démon. Le corps du glorieux Martyr fut enseveli près des murs de Ravenne, où il est honoré par les fidèles.

« Valérie, son épouse, revint à Milan. En approchant de la ville, elle rencontra des idolâtres qui sacrifiaient à Sylvain. Ils la firent descendre de son char et l'invitèrent à prendre part à leurs festins. Valérie répondit : « Je suis chrétienne, et il ne m'est pas permis de manger des victimes offertes à votre Sylvain ». L'entendant parler ainsi, ces hommes sauvages la frappèrent si cruellement que ses serviteurs la reconduisirent avec peine et mourante jusqu'à Milan, où, trois jours après, son âme s'envola vers le Christ. Gervais et Protais recueillirent, sans testament, la succession de leur père et de leur mère. Ils s'empressèrent de vendre leur propre maison, les biens et les modestes habitations de leurs parents, et en distribuèrent le prix aux pauvres et à la petite famille de leurs esclaves qu'ils affranchirent. Pour eux, ils s'enfermèrent dans une petite chambre, où ils s'exercèrent, pendant dix ans, à la prière, à la lecture et aux jeûnes. La dixième année, qui était la onzième depuis leur conversion, ils parvinrent à la palme du martyre de la manière que nous allons raconter.

« Le général romain Astasius partait contre les Marcomans qui venaient de déclarer la guerre à l'empire, quand les adorateurs des dieux, avec leurs prêtres, vinrent au-devant de lui et lui dirent : « Si tu veux revenir de la guerre, à la cour de nos princes, dans l'éclat d'un joyeux triomphe, contrains Gervais et Protais à sacrifier ; car nos dieux sont tellement irrités de se voir méprisés par ces deux misérables, qu'ils refusent de nous rendre leurs oracles ». Astasius, sur cette dénonciation, les fit arrêter et conduire devant son tribunal : « Je vous exhorte », leur dit-il, « à cesser vos injures contre nos divinités et à leur sacrifier au contraire avec un zèle religieux, afin que mon expédition soit heureuse ». Gervais répondit : « Il est vrai, c'est du ciel que vient la victoire ; mais c'est au Dieu tout-puissant qu'il la faut demander, et non à de vaines images qui ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n'entendent pas, un nez et ne sentent pas, une bouche et ne parlent pas, des mains et ne touchent pas, des pieds et ne marchent pas, et qui n'ont point en elles le souffle de la vie ». Astasius, irrité de cette réponse, le condamna à être frappé à coups de fouets garnis de plomb, jusqu'à ce qu'il expirât.

« On l'emmena aussitôt, et Protais fut à son tour présenté au tribunal d'Astasius, qui lui dit : « Malheureux ! songe à vivre, et ne cours pas, comme ton frère, à une mort violente ». Protais répondit : « Qui donc ici est malheureux ? Est-ce moi, qui ne te crains pas ? ou bien toi, qui ne dissimules pas les frayeurs que je t'inspire ? » Astasius dit : « Moi, craindre un misérable comme toi ! » Le bienheureux Protais répondit : « Oui, toi ; car tu crains de recevoir de moi quelque dommage, si je ne sacrifie à tes dieux ; et si tu ne le craignais, tu n'essaierais point de me forcer à sacrifier. Moi, au contraire, je ne te crains pas et je méprise tes menaces ; toutes tes idoles sont pour moi comme de dégoûtantes ordures ; je n'adore que le seul Dieu qui règne au ciel ». Astasius, pour punir cette hardiesse, le fit frapper à coups de bâton ; puis, le faisant relever, il lui dit : « Eh bien ! misérable, pourquoi te montres-tu si fier et si rebelle ? Veux-tu périr comme a péri ton frère ? » Protais répondit : « Astasius, je n'ai contre toi ni emportement ni colère, et je ne me permets pas même de te condamner ; car les yeux de ton cœur sont fermés à la lumière ; l'incrédulité pèse sur ton âme et ne te permet pas de voir les choses de Dieu. Jésus-Christ, mon maître, n'a pas maudit ceux qui le crucifiaient ; au contraire, il a demandé grâce pour eux, en disant qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient. C'est pourquoi, moi aussi, j'ai compassion de ta misère, parce que tu ne sais pas ce que tu fais. Achève donc ce que tu as commencé, afin que la douce béatitude de notre Sauveur daigne m'accueillir aujourd'hui avec mon frère ». Astasius lui fit trancher la tête.

« Après son supplice, moi, Philippe, serviteur du Christ, avec mon fils, j'ai enlevé secrètement, pendant la nuit, les saints corps ; et dans ma maison, sous les yeux de Dieu seul, je les ai déposés dans ce tombeau de marbre, plein de confiance que, par la prière des bienheureux Martyrs, j'obtiendrai miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne avec le Père et l'Esprit-Saint, dans les siècles des siècles. Amen ».

Dans les gravures qui représentent saint Gervais et saint Protais, un arbre ordinairement les sépare. On pourrait s'imaginer au premier abord que cela indique la stérilité de l'Église milanaise, qui ne retrouva sa gloire qu'après le martyre de ces deux Saints ; mais cette représentation doit avoir un fondement historique. On prétend que cela aurait pris naissance à Paris, où le fief de Monceau-Saint-Gervais et la place du parvis de l'église étaient caractérisés par l'orme seigneurial sous lequel se tenaient les assises du bailli. Des monuments nous les montrent quelquefois en dalmatiques, non qu'ils aient été ordonnés diacres, mais parce que, comme prédicateurs de l'Évangile et confesseurs de la foi, ils remplissaient réellement les fonctions diaconales. On voit parfois à la main de saint Gervais un marteau, manière assez bizarre de symboliser les plombs aux ou cordes plombées, qui furent l'instrument de son supplice.

Saint Gervais et saint Protais sont les patrons d'une infinité de paroisses de France et de l'étranger, entre autres Milan, Citta della Pieve, Lectoure, Le Mans, Nevers, Paris, Soissons, Gisors, Mâcon, Vitry-sur-Seine, etc.

## CULTE ET RELIQUES.

Dans le IVe siècle, on avait perdu tout souvenir de la sépulture des saints Gervais et Protais. Mais, en 386, Dieu leur permit d'en révéler l'endroit à saint Ambroise ; il se disposait à dédier la nouvelle église de Milan, qui depuis a été appelée de son nom la basilique Ambrosienne, et qui se nomme encore aujourd'hui Saint-Ambroise le Grand. Les fidèles désiraient qu'il la consacrât avec autant de solennité qu'il avait consacré celle des Apôtres, où il avait mis une portion de leurs reliques. Le saint évêque était prêt à satisfaire ce désir, mais il ne savait où prendre des reliques. Aussitôt il sentit en lui-même un mouvement subit et une certaine chaleur qui lui fut comme un présage de ce qui lui devait arriver. S'étant endormi l'esprit occupé de cette pensée, il apprit le lieu où reposaient les corps de ces saints Martyrs, par une révélation que saint Augustin qualifie de vision en un endroit, et de songe en un autre, et il sut d'eux-mêmes qu'ils étaient dans l'église des martyrs saint Nabor et saint Félix. Il communiqua la chose à son clergé : et malgré l'appréhension ou la répugnance que témoignaient quelques-uns des clercs de son église, il fit fouiller la terre au-delà des barres qui environnaient les sépultures de ces martyrs, en un endroit que l'on fuyait même aux pieds pour en approcher. On y trouva effectivement les corps de deux hommes, qui par leur longueur faisaient juger qu'ils avaient été d'une taille extraordinairement grande. Les chairs étaient consumées, mais les os étaient séparés des corps : le fond du tombeau était couvert de sang, et l'on y voyait toutes les marques qui pouvaient faire conjecturer que c'étaient des martyrs. Peut-être y trouva-t-on aussi leurs noms gravés sur le cercueil, ou sur une lame : au moins saint Ambroise n'a-t-il point marqué qu'il les eût appris par la révélation.

Avant de lever les os de terre et de chanter des hymnes, on amena divers possédés au tombeau pour leur imposer les mains : c'était peut-être la coutume de vérifier les reliques des martyrs par les miracles. Une femme, du nombre de ces possédés qu'on avait amenés, fut saisie par le démon avant qu'on eût commencé les exorcismes, et jetée sur la sépulture ; cela fut regardé comme un premier témoignage que Dieu voulait donner du mérite de ses serviteurs. Les os ayant été tirés du cercueil, furent mis dans des litières, et couverts de quelques ornements ; on les transporta dès le même jour (le mercredi 17 juin), dans la basilique de Fausie, qui s'appelle aujourd'hui de saint Vital et de saint Agricole : et parce qu'il était tard, on les y déposa jusqu'au lendemain. Durant toute la nuit, on fit des prières, et l'on imposa les mains sur les possédés, qui se débattaient extraordinairement ; les populations y secoururent en foule de la ville et du dehors ; un concours prestigieux dura jour et nuit, autant que la cérémonie. Le jour d'après, on porta les saintes reliques dans la basilique Ambrosienne, avec une pompe religieuse qui fut suivie des réjouissances publiques de toute la ville. Ce fut durant la marche de la procession qu'arriva la guérison d'un aveugle connu de tout le monde dans la ville de Milan. Il se nommait Sévère et avait été boucher de profession. Mais ayant été obligé de quitter cet emploi par l'infirmité qui lui était survenue, il s'était vu réduit à vivre des charités que lui faisaient quelques personnes. Dès qu'il avait eu ce qui faisait le sujet de la nouvelle fête, il s'y était fait conduire dans l'espérance d'en profiter, et ayant obtenu la permission de toucher le bord des ornements qui couvraient les reliques des martyrs, il recouvra la vue à l'heure même. Sa reconnaissance pour une si grande faveur ne se borna point à publier partout ce miracle, arrivé en présence d'une multitude incroyable, et sur un homme dont la maladie n'était ignorée de personne dans la ville. Il promit encore de servir Dieu toute sa vie dans l'église de ces Saints, c'est-à-dire dans l'église Ambrosienne, pour contribuer sans cesse à leur culte : ce qu'il exécuta ponctuellement. D'autres personnes furent guéries encore de diverses maladies par le même moyen. On jetait sur les reliques des linges, des écharpes et des vêtements auxquels elles communiquaient leur vertu pour faire aussi des miracles ; et l'on vit des malades guéris pour avoir seulement touché de ces linges. D'autres le furent par l'ombre seule des corps ou de la chasse des martyrs, comme l'assure saint Ambroise, qui témoigne que les démons mêmes déclaraient par la bouche des possédés que ces Saints étaient de véritables martyrs, et qu'ils en étaient tourmentés. Ils mêlaient aussi le nom d'Ambroise à ceux de Gervais et de Protais, quoiqu'il fût alors éloigné et occupé à toute autre chose, et ils croyaient que ce saint prélat les tourmentait aussi bien que ces martyrs. Plusieurs d'entre eux furent délivrés devant tout le monde.

Lorsque les corps saints furent arrivés dans la basilique Ambrosienne, saint Ambroise, placé entre les deux chaises, harangua le peuple sur ce sujet, et nous avons encore son discours dans la lettre qu'il en écrivit à sainte Marcelline, sa sœur. Ce saint prélat avait fait pratiquer un caveau pour sa sépulture sous l'autel de la nouvelle église ; la seule modification qu'il apporta à son dessein fut de destiner le côté droit de ce caveau aux saintes reliques et de réserver l'autre pour lui. La cérémonie de la déposition ou sépulture des deux Martyrs eut lieu le vendredi 19 juin. Les miracles recommencèrent comme la veille, surtout à l'égard des possédés, par la bouche desquels le démon confessa hautement la sainte Trinité, ajoutant que ceux qui la niaient seraient condamnés aux supplices qu'il endurait ; il disait que les martyrs Gervais et Protais augmentaient ses souffrances par la vertu nouvelle que Dieu venait de leur donner en faveur des catholiques. Ce malheureux esprit, qui n'aime que le mensonge et les ténèbres, parlait ainsi surtout par un arien, dans le corps duquel il était entré tout nouvellement. Ceux de sa secte, qui étaient alors puissants dans la ville, à cause de la protection que leur donnait l'impératrice Josiane, veuve de Valentinien Ier, furent si mortifiés de cet incident, qu'au lieu d'en profiter pour leur salut, ils se saisirent de leur confrère et le noyèrent. Si ces miracles n'eurent point la force de convertir les hérétiques, ils contribuèrent au moins à faire ralentir la fureur avec laquelle l'impératrice persécutait les catholiques dans Milan. Saint Ambroise, considérant cette obstination des Ariens plus inexcusable que celle des Juifs et des démons mêmes, fit un nouveau discours à son peuple immédiatement avant de renfermer les corps des Martyrs sous l'autel : il l'envoya à sa sœur avec celui qu'il avait fait la veille, afin d'achever toute l'histoire de cette translation dont il lui faisait le récit.

Depuis cette époque, l'église de Milan a toujours célébré cette mémorable découverte par une fête solennelle qui se répandit bientôt dans les provinces voisines. Elle passa même en Afrique dès ce temps, et peut-être par le moyen de saint Augustin, qui était encore à Milan quand la chose arriva, et qui fit, étant évêque, un sermon à son peuple le 19 de juin, dans une église dédiée sous le nom des deux Martyrs. En plusieurs églises de France on célébra leur invention le 27 mars, et leur translation, conjointement avec cette découverte, le 11 décembre. On trouve encore les noms de ces saints Martyrs marqués dans divers martyrologes anciens et modernes au 20 mai, au 28 juillet et à d'autres jours qui semblent être ceux auxquels on a reçu des portions de leurs reliques dans les lieux où l'on en célèbre la mémoire ; car il s'est fait une grande distribution de ces reliques en divers temps. On en a porté en Afrique, où l'on a bâti plus d'une église en leur nom, conformément à l'esprit du cinquième concile de Carthage, qui défend de bâtir des églises aux martyrs, à moins que l'on en ait des reliques certaines. Saint Augustin témoigne que celles de nos deux Saints y firent divers miracles, et il en rapporte un considérable arrivé dans une de ses églises à dix ou douze lieues d'Hippone. Saint Séverin de Bavière, dont nous avons rapporté la vie au 8 janvier, en reçoit aussi avec beaucoup de respect. Il les fit mettre, par le ministère de quelques évêques, dans l'église de son monastère de Faviane, en Autriche. Saint Paulin, évêque, en avait aussi, peu de temps après la mort de saint Ambroise, et les avait mises dans une église qu'il avait fait bâtir à Fondi. On en vit depuis en beaucoup d'autres endroits de l'Italie, et plusieurs églises de France en étaient pourvues dès le VIe siècle. On trouva moyen de multiplier beaucoup ces reliques en recueillant le sang qui se trouvait au fond du tombeau, ou qui jaillit miraculeusement du corps même des martyrs, en le mêlant, disons-nous, à une espèce de pâte ou en y trempant des linges, que l'on distribua en divers endroits de l'Europe. Voilà ce qui a principalement contribué à étendre leur culte dans l'Occident, surtout en France, où ils sont devenus patrons de quatre ou cinq cathédrales et d'un nombre surprenant d'églises paroissiales : on n'en voit guère de plus célèbre que celle qui fut bâtie à Paris du temps de l'évêque saint Germain, vers l'an 560. Les Grecs, peu enclins à remplir leurs menées et leurs ménages de Saints de l'Église latine, n'ont pas laissé d'établir aussi chez eux le culte de saint Gervais et de saint Protais. Ils les honorent le 14 octobre et en font même le grand office. On voit aussi que l'on en faisait mémoire le 30 du même mois à Autriche de Syrie, capitale de l'Orient : ce qui a donné lieu de croire à quelques personnes que l'on pourrait avoir porté en ce jour-là quelque relique de nos Saints dans cette ville.

« M. l'abbé Congnet nous a fourni, en juin 1866, les renseignements qui suivent sur les reliques de nos saints Martyrs : « Frédéric Barberousse, vingt-deuxième empereur d'Allemagne, dans une de ses six expéditions contre l'Italie, ayant entièrement ruiné, en 1162, la ville de Milan avec ses églises et ses palais, fit enlever les reliques des temples abandonnés et les destina à diverses églises d'Allemagne. Parmi les plus célèbres se trouvaient les corps des trois mages et ceux des saints Gervais et Protais, qu'avait découverts saint Ambroise en 387. — Ces précieux ossements furent embarqués sur le Rhin. À Brisach (grand-duché de Bade), autrefois capitale du Brisgau, on y déposa les corps de saint Gervais et de saint Protais, comme l'attesta Louis Vivès, commentateur de la cité, chap. 8, livre xxii : *corpora sancti Gervasii et Protusii transiata sunt Brisacum Germaniae a Frederica*. — Ceux des trois mages furent portés à Cologne, où leur châsse se voit encore dans la cathédrale. — Les annales de Soissons constatent que, sous l'épiscopat de Charles de Bourlon, quatre-vingt-cinquième évêque de Soissons, le Chapitre de la cathédrale de Soissons qui a pour patrons saint Gervais et saint Protais, obtint de l'abbé de Munster une portion assez notable des restes des saints Martyrs, savoir : un os occipital, un temporal, un fémur gauche et un tibia. Les procès-verbaux des magistrats de Brisach et autres pièces en attestèrent l'authenticité, que reconnut aussi l'évêque Charles de Bourlon.

Les reliques de saint Gervais et de saint Protais ont été obtenues, à Soissons, par l'intendant de l'Alsace, qui avait son beau-frère chanoine de la cathédrale. L'abbé de Munster se chargea lui-même de ce précieux dépôt et vint l'offrir en personne au Chapitre de Saint-Gervais. Les chanoines se chargèrent des frais de la châsse. Ils la firent faire en argent, enrichie de figures et de médaillons dorés. Cette translation se célèbre tous les ans dans tout le diocèse, le 26 juin, jour de l'octave de la fête. La cérémonie de cette translation fut des plus magnifiques. Tous les chapitres, communautés, ordres et paroisses de la ville assistèrent à cette procession, ainsi que les corps de Présidial, de l'Élection, de la maréchaussée. À la tête marchait la compagnie des arquebusiers. La châsse des saints Martyrs fut portée pendant un quart de lieue, depuis Saint-Crépin le Grand jusqu'à la cathédrale, par deux chanoines accompagnés de douze diacres ayant des palmes en leurs mains. Dans le trajet on avait élevé cinq reposoirs. L'évêque de Soissons fit le panégyrique des saints Gervais et Protais. Le frère de Bussac, évêque de Meaux, était présent à la cérémonie en qualité d'intendant de la province. — Nous avons donné ces détails comme preuve de la croyance de l'évêque en l'authenticité des reliques de saint Gervais et de saint Protais, déposées depuis plusieurs siècles à Brisach. — La cathédrale de Soissons les a conservées avec beaucoup de soins jusqu'en 1793, époque où leurs châsses ont été brisées et les saints ossements dispersés ou brûlés. Il n'en reste rien aujourd'hui à Soissons.

« Un événement inattendu s'est produit tout à coup en l'année 1864. — Un religieux de la communauté de Sainte-Croix du Mans, et supérieur d'une institution établie aux Ternes, à Paris, le R. P. Champeau, connu avantageusement par la publication de plusieurs ouvrages estimés, annonça, par la voie des journaux, qu'on venait de découvrir à Milan, pendant son séjour dans cette ville, en janvier, le corps de saint Ambroise et ceux de saint Gervais et de saint Protais dont on avait perdu la trace depuis l'année 835, époque où Angilbert Pauterin, archevêque de Milan, les avait enfouis profondément dans la terre pour les préserver de toute profanation. — C'est sous le grand autel de l'antique église de saint Ambroise, bâtie par ce saint, à la fin du IVe siècle, et dans un large et magnifique tombeau de porphyre égyptien, que le Chapitre de cette église pense avoir retrouvé le corps de saint Ambroise et ceux de saint Gervais et de saint Protais. — M. Fosse Darousse ayant paru douter de la réalité de cette découverte et ayant, dans son journal l'Argus Scissonnais, fait part au public de son sentiment, reçut directement de Milan une réponse aux objections qu'il avait présentées. — Nous sommes porté à croire qu'on aurait pu, à une certaine époque, détacher quelques ossements des saints Martyrs et avoir laissé les autres dans leur tombeau. — Le temps éclaircira le fait que nous venons de signaler aux investigations des hagiographes ».

M. Congnet s'appuyait sur l'opinion du Père Papabrock et sur les traditions de l'Église de Soissons ; mais il oubliait que le savant Bollandiste, après avoir en effet avancé que les corps de saint Gervais et de saint Protais avaient été transférés à Brisach, se voyant réfuté par Saxi, préfet de la bibliothèque Ambrosienne, s'était entièrement rétracté. D'ailleurs cette prétendue translation des saintes reliques d'Italie en Allemagne se trouve démentie par la découverte que M. Congnet signalait lui-même. En effet, la vérité évidente aujourd'hui est que depuis sept ou huit cents ans, on ignorait la place des tombeaux de ces trois saints patrons de Milan. On doutait qu'il fût possible de les retrouver ; on savait seulement que d'anciennes chroniques, d'une autorité douteuse, racontaient à la date de l'an 1605 une sorte de translation des restes de saint Ambroise, auxquels on avait uni, dans le même tombeau de porphyre, les restes des saints Gervais et Protais. Mais où était ce tombeau de porphyre rouge ? En 1864, en faisant des réparations à l'église, une crypte fut signalée, et l'on suppose que cette crypte devait contenir des choses massives sous l'autel. Mais on ne vérifia la présence d'un sarcophage de porphyre que dans le courant de la dernière quinzaine de juillet 1871.

Le tombeau fut enfin tout à fait découvert dans les premiers jours d'août 1871. Le monde religieux de Milan était fort ému de cet événement. Il fut convenu que, le 9 août, le sarcophage serait ouvert en présence de l'archevêque, du Chapitre du dôme, du clergé de Saint-Ambroise, du chapitre, d'une représentation municipale, etc. C'est ce qui a été fait. Le couvercle soudé du tombeau a été enlevé, et, chose extraordinaire, on aperçut d'abord une eau calme et très-limpide, qui n'était point courante, qui n'était amenée par aucun conduit, et qu'on imagina tout d'abord être produite par un phénomène singulier de filtration.

Au fond de cette eau de cristal, on distinguait parfaitement trois corps admirablement conservés et revêtus d'habits d'or. Les corps étaient exactement dans l'attitude décrite par la tradition : *Scilicet quod S. Ambrosius est in medio sanctorum Protaxii et Gervaxii*. (À savoir que le corps de saint Ambroise est entre les saints Protais et Gervais.) La tête de chacun des trois corps regarde le côté de l'Évangile. On a remarqué que le crâne de saint Ambroise est plus petit que celui des deux autres Saints. Reste à savoir si l'eau que contenait le coffre a été préparée chimiquement, du temps d'Angilbert, pour la conservation des trois corps, ou si elle s'est infiltrée de toute autre manière. En tous cas, on a résolu de refermer et sceller le coffre, qui sera de nouveau ouvert devant les autorités civiles et religieuses, et avec le concours de chimistes qui soumettront cette eau à une analyse scientifique.

Qu'on nous permette, en terminant, de dire quelques mots du culte si célèbre de nos saints Martyrs dans l'église cathédrale du Mans. Nous empruntons ces intéressants détails au savant bénédictin Dom Paul Piolin.

« L'église cathédrale du Mans avait trois autels ; à l'entrée de l'abside se trouvait l'autel principal ; il fut consacré aux saints Gervais et Protais, et saint Innocent y plaça des reliques de ces saints Martyrs.

« Innocent ne se contenta pas des reliques des Martyrs milanais, que saint Martin avait données à saint Victorius, et que celui-ci avait déposées dans l'église cathédrale, il envoya un message à saint Dutius, qui gouvernait alors, avec autant de gloire que de sainteté, l'Église de Milan, et il en obtint de nouvelles reliques plus considérables que les premières. Innocent écrivit une lettre de remerciement à ce point pour un don aussi précieux, et l'on remarque dans sa lettre le passage où il rappelle avec complaisance que ces saints Martyrs, étant originaires de Milan, avaient versé pour la gloire de Dieu un sang manceau.

« Déjà il avait plu à la Providence de permettre que la présence des reliques de saint Gervais et de saint Protais, dans notre cité, fût signalée par de nombreux miracles ; la dévotion de nos pères envers les saints Martyrs milanais prit aussitôt un nouvel essor. De toutes parts, à cette époque, l'on bâtissait des basiliques en l'honneur de ces glorieux frères ; mais, dans toute la Gaule, l'Église du Mans était regardée comme le principal sanctuaire, en-deçà des Alpes, consacré à ces deux Martyrs, et on en accourait de loin pour les y honorer. Selon certaines expressions de diplômes accordés par des rois mérovingiens à notre Église, ces princes avaient adopté comme patrons de la monarchie, et comme leurs protecteurs particuliers, les patrons mêmes de notre Église. De là vint la munificence qu'ils signalèrent envers notre cathédrale et le siège épiscopal du Mans.

« La consécration de l'église cathédrale, sous le patronage de ces saints Martyrs, fut un événement dont les Manceaux aimèrent à conserver et à propager le souvenir. On connaît un onyx gravé en mémoire de cette consécration, et qui est l'un des monuments les plus curieux de l'époque mérovingienne. Cette pierre représente les deux saints Martyrs, patrons de notre Église, et elle les désigne par leurs noms ; ils sont figurés dans l'attitude de la protection, et le monument lui-même qu'ils prennent sous leur patronage, porte inscrit le nom de la cité de nos aïeux, *CAENOM*. La main divine, symbole expressif de consécration, qui se voit sur les plus anciens monuments figurés des chrétiens, plane sur le groupe tout entier.

« Un monument d'un autre genre, et qui est aussi de plus haut intérêt, sert à prouver la dévotion du peuple manceau envers les saints patrons de notre Église ; nous voulons parler d'un sou, ou denier d'argent, qui est conservé au cabinet des médailles, à la Bibliothèque nationale. L'un des côtés de cette pièce présente deux personnages étendant leurs mains, comme pour bénir et protéger un monument qui est placé au milieu d'eux, et qui est surmonté d'une croix, avec la légende *CONOMANNIS* ; au revers, on voit une croix haussée sur un degré. Les savants font observer que cette monnaie est l'une des plus anciennes de la numismatique mérovingienne, et qu'elle n'a nulle part d'analogue. Nos deux monuments s'expliquent l'un par l'autre, et sont destinés à rappeler le souvenir de la consécration de notre église cathédrale, en l'honneur des saints martyrs Gervais et Protais.

« Ce fut à la dévotion des rois mérovingiens envers ces Saints, bien plus qu'à toute autre considération personnelle, que l'Église du Mans fut redevable du privilège de battre monnaie, droit dont elle resta en possession pendant plusieurs siècles. Aussi les noms des saints Gervais et Protais figurèrent-ils d'abord sur cette monnaie ; ensuite, lorsque la royauté mérovingienne, mieux affirmée, fut devenue plus jalouse de ses droits, peut-être aussi par le désir de faire circuler cette monnaie dans un pays plus étendu, on associa le nom du roi à celui de nos saints patrons, mais il n'en avait point été ainsi au commencement ».

Nous avons composé cette Biographie avec les détails intéressants que nous ont fournis M. Labbé Henri Cougnet, de la paroisse du Chapitre de la cathédrale de Soissons ; M. Labbé Corblet, historiographe du diocèse d'Amiens ; et le R. P. Dom Paul Piolin, bénéficiaire de la Congrégation de France. — Cf. Acta Sanctorum, ad diem xxx junii.

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## S. DIÉ, DIDIER, DÉODAT, ADÉODAT OU DIEUDONNÉ

### ÉVÊQUE DE NEVERS,

### FONDATEUR DE L'ABBAYE D'EBERSMUNSTER, APÔTRE DES VOSGES

SAINT DIÉ, DIDIER, DÉODAT, ADÉODAT OU DIEUDONNÉ.

Après la mort d’Héchérius, il fut élu évêque de Nevers, vers l’an 655 ; il remplit les fonctions de son ministère comme un pasteur qui ne cherche que la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Il assista, en 657, au concile de Sens, avec ses comprovinciaux et trente autres évêques sous la présidence d’Emmon, archevêque de cette province. Tous les prélats les plus illustres de France par leur savoir et leur sainteté se trouvaient à ce concile. Outre notre saint évêque, on comptait parmi les Pères, saint Ouen, évêque de Rouen, saint Faron de Meaux, saint Eloi de Noyon, saint Amand de Maëstricht, saint Pallade d’Auxerre, saint Lençon de Troyes.

Saint Dié ne resta que trois ans sur le siège de Nevers ; l’attrait qu’il avait pour la retraite et le désir d’une plus grande perfection le portèrent à renoncer aux honneurs de l’épiscopat, pour se retirer dans la solitude ; il engagea donc le clergé et les fidèles de son diocèse à lui chercher un successeur, et il quitta Nevers pour s’enfoncer dans les montagnes des Vosges, avec ses compagnons Villigod, Domnole et un autre Dieudonné. Il vint à Romont, puis à Argentelle, lieu ainsi nommé à cause de la pureté de ses eaux, et que le peuple appela du nom corrompu d’Arrentelle. En cet endroit solitaire il pensait terminer les ennuis de son voyage. Il songea donc à y construire un monastère. Déjà les murailles s’élevaient assez haut, lorsque les habitants du pays en prirent ombrage et en conçurent de la jalousie : ils se mirent à lui susciter toute espèce de persécutions, comme s’il eût dû empiéter chaque jour sur leur territoire. Saint Dié fut obligé d’abandonner cet endroit et les fondements de son monastère, et de continuer sa route vers l’orient des montagnes. Le Seigneur ne voulait point que le saint évêque fixât sa demeure sur les rives d’Arrentelle ; il le destinait à éclairer par ses vertus d’autres lieux, avant de lui accorder une demeure permanente. Le serviteur de Dieu traversa donc une longue suite de gorges tortueuses, et à travers une sauvage solitude il atteignit l’Alsace.

Il y choisit un lieu retiré dans la forêt de Haguenau et se lia d’amitié avec saint Arbogaste, qui y menait depuis quelque temps la vie érémitique, et qui devint depuis évêque de Strasbourg. Forcé de quitter ce lieu par suite des contrariétés qu’il éprouva de la part des habitants voisins de cette forêt, il se retira dans l’île de Novientum, qui dans la suite prit le nom de Ebersheim ; quelques solitaires s’y étaient réfugiés vers 661, pour y vivre en communauté. Saint Dié, à qui le voisinage donnait quelque connaissance de ces saints personnages, embrassa leur discipline, ravi d’avoir trouvé tout ensemble la sainteté de vie, l’extrême rigueur de la pénitence et l’obscurité. Il fut accueilli avec bonheur par les solitaires, et il commença de vivre au milieu d’eux de telle sorte qu’il fut en admiration à ces anges terrestres. Comme ils le voyaient toujours croître en vertu, ils le supplièrent de se mettre à leur tête. La réputation de sa sainteté attira un grand nombre de disciples qui vinrent se ranger sous sa conduite, et furent les imitateurs de sa vie retirée et pénitente. Avec l’aide de Childéric II, roi d’Austrasie, il bâtit une église en l’honneur de saint Pierre et de saint Paul, et l’enrichit des reliques de saint Maurice, chef de la légion thébaine. La dédicace en fut faite par notre saint évêque, en présence d’un grand concours de peuple accouru des pays voisins. Telle fut l’origine de l’abbaye d’Ebersmunster, au diocèse de Strasbourg. Ce monastère se formait sous les yeux d’Attic ou Adalric, duc d’Alsace et père de sainte Odile, à qui appartenait le fonds de l'île d'Ebersheim ; ce noble seigneur donna à cette abbaye naissante plusieurs de ses domaines, situés dans la haute Alsace, ainsi que les dîmes d'un grand nombre de villages de la basse Alsace et du Brisgau.

Comme le gouvernement de ce monastère ne permettait pas à notre Saint de se livrer aux exercices de la contemplation, il se retira et chercha un lieu plus solitaire ; ce fut dans les environs d'Angiville, au diocèse de Bâle, qu'il alla se fixer. Il y bâtit un ermitage ; mais il fut bientôt obligé de le quitter, forcé par les habitants du pays qui, vivant de brigandage, craignaient que ce nouveau venu n'entreprenne de changer leurs mœurs.

Enfin, après bien des traverses de ce genre, par lesquelles Dieu voulut éprouver sa patience, un riche seigneur du pays, nommé Hunnon, avec lequel il avait fait connaissance, lui offrit une de ses terres. Didier refusa cette offre, disant qu'il n'avait pas quitté son évêché pour chercher ailleurs des domaines et des richesses ; que son dessein était de se retirer dans un lieu entièrement désert, afin de ne plus exciter la jalousie de personne.

Il retourna dans les montagnes des Vosges, traversa la vallée de Kaisersberg et s'arrêta quelque temps dans un endroit depuis appelé, de son nom, Diedolshofen ou Diedolshausen (Bon-Homme) ; de là il descendit dans une vallée qu'il nomma Val de Galilée, et qu'on appelle aujourd'hui val de Saint-Dié. Il y bâtit une cellule et une chapelle sous l'invocation de saint Martin. Il eut d'abord extrêmement à souffrir dans cette vallée, où il ne trouva pour nourriture que des herbes, des racines et des fruits sauvages. Il se réjouissait en Notre-Seigneur de ce qu'il le jugeait digne, avec ses compagnons, d'endurer quelque chose pour son amour, et il croyait être bien récompensé de son abstinence et des autres rigueurs de sa solitude, pouvant vivre dans l'oubli de toutes choses de la terre et dans la conversation continue avec son Dieu. Mais la divine bonté, qui veille perpétuellement au soulagement de ses serviteurs, inspira au seigneur Hunnon et à sa sainte épouse Hunne ou Hunna de lui envoyer les aliments qui lui étaient nécessaires. Le Saint avait baptisé leur fils et avait lié, ainsi que nous l'avons dit, une étroite amitié avec eux avant d'entrer au Val de Galilée ; mais ils ne savaient pas ce qu'il était devenu depuis. Hunnon entendit donc, durant son sommeil, une voix qui lui disait : « Pourquoi laisses-tu mourir de faim dans le désert le vénérable Dieudonné, ton ami, qui a tout quitté pour mon service et s'est réduit volontairement à une pauvreté extrême ? » Hunnon répondit qu'il souhaitait de toute son âme de l'assister, mais qu'il ne savait pas le lieu de sa retraite, ni le chemin pour y aller. « Charge tes chevaux de provisions », répliqua la voix, « et laisse-les aller d'eux-mêmes, et ma providence les conduira ». Il obéit : il chargea ses chevaux de pain, de vin et d'autres nourritures, et ils allèrent d'eux-mêmes au Val de Galilée. Quelques serviteurs les suivirent et surent, par ce moyen, le lieu où résidait le saint Prélat ; ce qui fit que, depuis, rien ne lui manqua, ni à ses confrères. On ajoute qu'un âne, qui leur portait des aliments, ayant été mangé par un loup, l'épouse de Hunnon commanda au loup même de faire dans la suite cet office et de servir de bête de charge : ce que ce cruel animal exécuta. D'autres personnes vinrent au secours de notre Saint. Le bruit de sa sainteté se répandit bientôt non-seulement dans les contrées voisines, mais dans les régions les plus éloignées. On vit accourir à sa cellule une foule de peuples que la bonne odeur de ses vertus y attirait de toutes parts et qui demandaient à vivre sous sa discipline.

En 669, comme le nombre augmentait toujours, notre Saint fut obligé de bâtir sur la colline un vaste monastère où il établit la Règle de saint Colomban, à laquelle fut substituée plus tard celle de saint Benoît. Il y bâtit aussi une église qu'il dédia à la Mère de Dieu.

En même temps le roi Childéric II lui donna la propriété de toute la vallée. Ce monastère, appelé d'abord Jointures, à cause de la jonction du ruisseau de Rothbach avec la Meurthe, prit depuis le nom de son saint fondateur. Dans le cours de ce siècle, la religion peupla les vastes déserts des Vosges ; outre le monastère de Jointures, que saint Didier avait fondé, saint Gombert ou Gondelbert, archevêque de Sens, qui avait aussi abandonné son siège pour se retirer dans la solitude, fonda celui de Senones ; l'évêque de Toul, saint Badon, construisit Badon-Moûtier, nommé plus tard Saint-Sauveur, et celui d'Etival ; saint Hidulphe, évêque de Trèves, qui avait choisi le même désert pour retraite, en construisit un nouveau qu'on appela Moyen-Moûtier.

Il faudrait la plume d'un ange pour décrire dignement dans quelle sainteté vivait ce grand homme. Il se nourrissait plus du pain des larmes et de l'aliment de la parole de Dieu, que du pain matériel qui sert à nourrir le corps. Ses veilles étaient fréquentes, son oraison assidue, sa dévotion dans le chant des psaumes et dans la célébration des divins mystères si généreuse et si constante, que son exemple était capable d'amollir les cœurs les plus endurcis. Il avait d'ailleurs une prudence céleste pour le gouvernement, et tant de bonté et de douceur envers ses enfants spirituels, que chacun s'estimait heureux de vivre sous sa conduite.

Cependant les religieux affluaient de toutes parts sous sa discipline. Bientôt le monastère ne put plus les contenir. Alors quelques-uns des disciples de saint Dié, parvenus à un plus haut degré de perfection, s'enfoncèrent plus avant dans les forêts, afin d'y mener la vie érémitique et contemplative. Saint Dié ne voulut point contrister leur piété et construisit plusieurs cellules en divers endroits du val de Galilée.

Saint Hidulphe et saint Dié s'unirent ensemble d'une amitié très étroite ; ils se visitaient tous les ans une fois, et, lorsque saint Dié allait voir saint Hidulphe, ce saint Prélat sortait au-devant de lui avec ses disciples, pour le recevoir ; ensuite, l'ayant pris par la main avec beaucoup de révérence, il le conduisait à l'oratoire pour prier ; de là, l'ayant conduit dans le monastère, il s'occupait toute la nuit avec lui à chanter les louanges de Dieu et à s'entretenir des vérités de l'autre vie ; saint Dié faisait de même lorsque saint Hidulphe le venait visiter à son tour, rendant à ce bienheureux archevêque tous les devoirs d'une sainte hospitalité.

Notre Saint, dont les forces étaient tout à fait affaiblies, soit par les fatigues, soit par les austérités de la pénitence, craignant que ses infirmités ne nuisissent à la régularité de sa communauté, se retira vers la fin de ses jours dans son ancienne cellule, près de la chapelle de Saint-Martin, et de là il gouvernait ses religieux avec autant de zèle et de vigilance que s'il eût été au milieu d'eux.

Saint Dié étant tombé malade à la mort, saint Hidulphe en fut averti par une voix du ciel, et vint promptement à sa cellule pour lui donner le Viatique et lui rendre les autres assistances que l'on est obligé de rendre aux moribonds ; le saint malade fut parfaitement consolé par sa présence ; il lui recommanda ses disciples, qu'il allait laisser orphelins, et le pria d'en prendre la conduite ; et, en effet, saint Hidulphe s'en chargea, pour ne pas affliger un si parfait ami ; ainsi ce bienheureux évêque de Nevers, qui avait passé si saintement sa vie dans le service de Dieu, lui rendit son âme chargée de grâces et de mérites, pour recevoir de sa main la couronne de l'immortalité, le dix-neuvième jour de juin de l'an 679, âgé d'environ quatre-vingt-dix ans.

Les religieux portèrent avec vénération le corps de saint Dié à l'église de la bienheureuse Mère de Dieu. Ils l'arrosèrent de leurs larmes. Saint Hidulphe offrit la victime du salut, et, selon les rites de la sainte Église catholique, consacra à la terre, bien indigne sans doute d'un tel honneur, le précieux corps du vénérable défunt.

L'année de la mort de saint Dié étant révolue, pendant laquelle saint Hidulphe venait fréquemment visiter le monastère de Galilée, et immoler pour le repos de l'âme de son ami décédé, la victime de propitiation, les religieux reprirent le cours ordinaire de leurs exercices et solennités. Comme les deux saints évêques avaient coutume de visiter mutuellement chaque année leur cellule, ils désirèrent continuer cette sainte coutume. Lorsque saint Hidulphe venait au Val de Galilée, les religieux de cette abbaye ne manquaient pas de lui présenter sa tunique ; ils la lui portaient même lorsque, dans sa grande vieillesse, il n'était plus en état de sortir de Moyen-Moûtier. Aussi, le saint archevêque avait tant de vénération pour cette relique, qu'il la baisait les genoux en terre, et l'appliquait dévotement sur ses membres, étant bien persuadé que l'honneur qu'il rendait à ce vêtement insensible se rapportait à saint Dié, qu'il croyait régner avec Dieu dans le ciel. Après sa mort, les religieux de saint Dié et ceux de saint Hidulphe allaient processionnellement les uns chez les autres, y portant réciproquement les tuniques sacrées de leurs pères, et lorsque leurs corps furent levés de terre et déposés dans des châsses, ils les portaient semblablement dans leurs processions. Il s'est fait plusieurs grands miracles aux tombeaux de ces saints Prélats.

Dans quelques gravures, on voit saint Dié portant une église sur sa main. La pieuse amitié de saint Dié avec saint Hidulphe dans leur retraite mériterait bien que l'on fît un groupe de ces deux saints évêques.

## CULTE ET RELIQUES. — NOTRE-DAME DU VAL DE GALILÉE.

En 787, le corps de saint Dié fut transporté par ses religieux dans le même cercueil où saint Hidulphe l'avait déposé, et placé devant l'autel Sainte-Croix, dans l'église dédiée à saint Maurice. En 1003, Béatrix, duchesse de Lorraine, en fit faire la translation pour le placer dans un endroit plus convenable dans la même église. Ce lieu devint si célèbre qu'il se forma autour du monastère une ville qui prit et porte encore aujourd'hui le nom de Saint-Dié.

En 1049, le pape saint Léon IX, dans un voyage qu'il fit au val de Galilée, consacra quelques autels près du sépulcre de saint Dié, et notamment les autels de la Croisée ou Transept, construits depuis la translation de ses reliques.

Le culte de saint Dié passa bientôt les montagnes des Vosges et se répandit dans toute la France.

SAINT DIÉ, DIDIER, DÉODAT, ADÉODAT OU DIEUDONNÉ.

Dans le martyrologe monastique de l'abbaye de Saint-Nabor, on lit au 19 juin : « On fait mémoire de saint Dié, évêque et confesseur ».

Grevenus, dans le recueil d'Umard, imprimé en 1515 et 1521, célèbre Dieudonné, évêque de Nevers et confesseur. Saussée lui consacre un long éloge. Tritème, au troisième livre des Ordres illustres de l'Ordre de Saint-Benoît, écrit : « Adéodat, abbé du monastère du val de Galilée, brilla par de grandes vertus et de grands mérites ». Wien et Dorgon, Menard et Bacelin répètent les paroles de Tritème. Cameriarius, dans son ménologe écossais, place saint Dié au 23 mars et au 19 juin.

En 1279, le pape Nicolas III ayant accordé des indulgences à ceux qui visiteraient les sanctuaires de Galilée, on y vit affluer les pèlerins ; avec les offrandes des fidèles, on répara l'église de Notre-Dame, et l'on construisit les transepts et l'abside de l'église de Saint-Dié. À cette époque, les reliques du saint anachorète furent déposées dans une châsse d'argent ornée de tous les décors de l'art du XIIIe siècle.

En 1540, le premier jour d'octobre, on ouvrit capitulairement la châsse de saint Dié et on en retira trois jointures de l'une de ses mains, avec une dent. On envoya une de ces jointures, avec la dent, à Lambert, évêque de Caserte, qui demeurait alors à Rome. Quant aux deux autres jointures, elles furent déposées dans la sacristie, puis, en 1618, placées dans un bras d'argent fin.

L'abbaye fut sécularisée en 954. Elle devint un célèbre Chapitre de Chanoines, lequel a été érigé en évêché par bulle du pape Pie VI, du 21 juillet 1777, et Barthélemy-Louis-Martin Chaumont de la Galainères fut sacré premier évêque de Saint-Dié le 21 septembre 1777. Il convertit le 30 juin 1808. Par le concile de 1801, le siège épiscopal de Saint-Dié avait été supprimé et incorporé au diocèse de Nancy ; mais il fut rétabli, en 1817, par la convention arrêtée entre Pie VII et Louis XVIII. Cet évêché comprend aujourd'hui le département des Vosges, entre les diocèses de Nancy et de Strasbourg.

En 1633, l'armée autrichienne brûla la châsse de saint Dié avec une partie de ses reliques. Le reste fut épargné miraculeusement.

Le 7 novembre 1792, l'évêque constitutionnel, Antoine Maudau, livra à la municipalité l'arme d'argent qui renfermait les reliques de saint Dié, et les déposa dans une châsse de bois. Instruments de tant de vertus, sanctifiées par une foi si vive, tout imprégnées et frémissantes de catholicisme, elles étaient déplacées dans cette châsse fermée par le schisme. Le 18 juin 1808, ces précieuses reliques furent déposées dans un coffre d'ébène donné par M. le chanoine Rautin.

Le 19 juillet 1851, Mgr Louis-Marie Caverot transféra les précieuses reliques de saint Dié dans une châsse de la plus grande richesse et du style le plus pur de l'art catholique. Cette châsse splendide et gracieuse est un monument de la pieuse libéralité du prélat et de son amour pour les arts.

Nevers n'oublia pas son saint évêque ; dès le VIIIe siècle, il y avait, sous les murs de la ville, un oratoire sous l'invocation de ce Saint ; ce fut là que, plus tard, fut construit l'hôpital de Saint-Dié, actuellement la halle aux blés.

Saint Dié était le patron de l'ancienne paroisse de Saint-Dié, maintenant réunie à Lys. Billy, près Clamecy, l'honore aussi comme patron secondaire.

Le culte de saint Didier était très-répandu ; dans un Concile tenu à Rome, le pape saint Léon IX permit de lire dans l'église la vie de ce saint évêque.

Le sanctuaire que saint Dié éleva, au val de Galilée, sous le vocable de la Mère de Dieu, acquit bientôt un grand renom et devint un lieu célèbre de pèlerinage, grâce aux nombreux miracles qui s'y opérèrent, tels que des infirmes guéris, des captifs délivrés, des sourds qui entendent, des aveugles qui recouvrent la vue, des gens perclus de leurs membres qui en recouvrent l'usage, des paralytiques guéris, des incendies éteints. On a vu suspendus aux murs de Notre-Dame de Saint-Dié grand nombre de chaînes, de colliers, de menottes et ceps de fer, qui attestaient de miraculeuses délivrances. En 1386, des malfaiteurs ayant entrepris pendant la nuit d'escalader les murailles pour piller le pieux sanctuaire, les cloches, mises en branle sans le secours d'aucune main humaine, sonnèrent l'alarme ; les bourgeois, éveillés, accoururent, et, trouvant les malfaiteurs précipités du haut des murs, les uns morts, les autres cherchant leur salut dans la fuite, ils passèrent le reste de la nuit à bénir la sainte Vierge et à lui chanter de pieux cantiques. D'autres accidents arrivèrent à cette chapelle ; plusieurs fois elle fut brûlée, et toujours elle renaquit de ses cendres plus vénérée et plus fréquentée. Ses voûtes et ses murailles séculaires conservent encore la trace du feu. Échappée à la destruction de l'hérésie, vendue en 1793 et léguée par le dernier des acquéreurs à la commune de Saint-Dié, à condition qu'elle ne servirait qu'au culte catholique, sous la direction de l'évêque diocésain, elle continue d'être l'objet de la vénération générale.

Tiré de l'Hagiologie Lorraine de Mgr Cressier ; des Saints d'Alsace, par l'abbé Hanckler ; des Saints du Val de Galilée, par l'abbé Galont ; et de Notre-Dame de France.

Date de fête

19 juin

Époque

1ᵉʳ siècle

Décès

Ier siècle, sous Néron