Sainte Hedwige (Havoie)

Veuve, Duchesse de Pologne

Fête : 17 octobre 13ᵉ siècle • sainte

Résumé

Duchesse de Pologne au XIIIe siècle, Hedwige se distingua par son humilité profonde et sa charité envers les pauvres et les prisonniers. Fondatrice du monastère de Trebnitz, elle mena une vie d'austérités extrêmes, marchant pieds nus dans la neige. Elle est célèbre pour avoir obtenu la paix entre des ducs rivaux et pour sa résignation chrétienne face aux deuils familiaux.

Biographie

SAINTE HEDWIGE OU HAVOIE,

VEUVE, DUCHESSE DE POLOGNE

mari, à bâtir près de Breslau, qui était leur ville capitale, le grand monastère de Trebnitz, où elle mit des religieuses de l'Ordre de Cîteaux. Elle en augmenta tellement le revenu par ses donations qu'il devint suffisant pour nourrir mille personnes. Pendant qu'on le bâtissait, elle obtint la grâce de tous les criminels, et fit qu'on les condamna seulement à y travailler à proportion des peines qu'auraient méritées leurs crimes. Elle y assembla plusieurs veuves et un grand nombre de vierges qui voulaient servir Dieu avec une entière pureté d'esprit et de corps. Sa fille, Gertrude, s'y consacra aussi à Jésus-Christ ; et, depuis, elle en fut élue abbesse.

Elle avait un soin particulier des pauvres jeunes filles et surtout des orphelines, tant de haute naissance que de basse condition : celles qui étaient appelées à la religion, elle les recevait dans son monastère ; quant aux autres, elle leur trouvait des partis convenables où elles pussent faire leur salut. Elle tenait toujours auprès d'elle quelques veuves avec lesquelles elle passait les jours et les nuits en jeûnes et en prières. Cromer, évêque de Varmie, au livre VI de son Histoire de Pologne, dit que son exemple et celui du prince, son mari, portèrent un gentilhomme fort riche, leur secrétaire d'État, à quitter la cour et le monde et à consacrer tout son bien à la construction d'un monastère de l'Ordre de Cîteaux, où lui-même prit l'habit religieux et passa le reste de sa vie avec beaucoup de piété.

Comme elle avait toujours eu dans son cœur un grand dégoût de toutes les vanités du siècle, elle ne cherchait point les vains ornements du corps, pour lesquels les dames ont ordinairement des passions si violentes ; mais elle se contentait de satisfaire à la bienséance de sa condition, selon les règles de la modestie chrétienne. Elle passa encore plus loin après son vœu de continence ; car, alors, rejetant jusqu'aux moindres ornements du siècle, elle ne voulut plus porter que des habits gris et d'une étoffe fort commune. Son désir de pratiquer plus parfaitement l'humilité, fit qu'elle quitta son palais et que s'étant établie avec peu de monde près du monastère de Trebnitz, elle s'y retirait souvent pour être plus libre dans ses exercices de dévotion. Elle y prit même l'habit de religieuse, mais sans aucun engagement, afin d'avoir toujours la liberté d'assister les pauvres de Jésus-Christ. Sa vie était si parfaite qu'elle surpassait toutes les sœurs par l'exactitude de son silence, par l'observation des lois et des constitutions régulières, et par l'austérité de ses pénitences. Cependant, elle ne se considérait que comme une pécheresse ; et, bien que sa conscience fût très-pure devant Dieu et devant les anges, et que sa vie fût, aux yeux des hommes, un modèle admirable de vertu, elle avait tant d'horreur d'elle-même, qu'elle n'en parlait qu'avec un extrême mépris. C'est par ce sentiment d'humilité qu'elle ne voulait point porter d'habits neufs, mais se contentait de ceux qui avaient déjà servi à quelqu'une des sœurs, et quelquefois même elle les portait si longtemps, qu'ils avaient perdu leur première forme. Elle avait des sentiments si avantageux des personnes religieuses, qu'elle baisait à genoux les places où elle les avait vues faire leurs prières, prenant, pour cela, le temps qu'elles étaient sorties du chœur. Une des sœurs voulut un jour savoir ce qu'elle y faisait, et elle vit qu'après avoir pratiqué ces actes d'humilité, elle se prosterna jusqu'à terre devant une croix, et qu'alors le Crucifix, détachant sa main droite, lui donna sa bénédiction et lui dit intelligiblement : « Votre prière est exaucée, et vous aurez ce que vous demandez ». Il est probable, ajoute l'historien de sa vie, qu'elle demandait à Dieu la grâce de persévérance pour les épouses de Jésus-Christ qu'elle honorait d'un si profond respect, et d'être elle-même faite participante de leurs bonnes œuvres.

Elle baisait aussi les essuie-mains et les serviettes dont elles s'étaient servies ; et, prenant l'eau dans laquelle elles s'étaient lavées les pieds ou les mains, elle s'en lavait les yeux, le visage et la tête. Elle faisait la même chose à ses petits-fils, se persuadant que ce qui avait ainsi servi à ces saintes religieuses ne contribuerait pas peu à attirer sur elle et sur sa famille les bénédictions du ciel.

Cette haute estime lui fit prendre tous les monastères sous sa protection : elle les visitait de temps en temps et s'opposait généreusement aux violences qu'on voulait leur faire. Elle regardait le pain qu'elles mangeaient comme le pain des anges ; elle en rachetait à prix d'argent les morceaux que l'on avait distribués aux pauvres, et elle ne les mangeait qu'après leur avoir donné plusieurs baisers avec une dévotion incomparable. Elle entretenait deux mendiantes afin qu'elles les lui apportassent pour en faire le mets le plus délicieux de sa table, et se faisant une sainte application des paroles de la Chananéenne, elle disait qu'elle était encore trop heureuse de se nourrir des miettes qui tombaient de la table de ses maîtres : c'est ainsi qu'elle appelait les religieux ; car elle les regardait comme n'étant pas moins élevés au-dessus d'elle par leur profession que les maîtres le sont dans le monde par leurs richesses au-dessus de leurs serviteurs. Elle portait le même respect aux pauvres, par égard à la pauvreté de Notre-Seigneur ; elle voulait toujours en avoir quelques-uns auprès d'elle, principalement pendant ses repas. Avant de s'asseoir, elle leur donnait à manger de sa propre main, et, par une humilité prodigieuse, elle se mettait à genoux pour les servir et ne buvait qu'après que le plus malade et le plus dégoûtant avait bu dans sa coupe. Quand ils étaient sortis, elle baisait affectueusement, en secret, les endroits où ils s'étaient assis. Souvent elle leur lavait les pieds et les mains et leur faisait de grandes aumônes sans rien omettre de tout ce qui pouvait les satisfaire et les consoler. Le Jeudi Saint elle lavait les pieds à quelques lépreux, et leur donnait des habits neufs par respect pour Jésus-Christ, qui a bien voulu, pour l'amour de nous, être considéré comme un lépreux.

Sa patience n'était pas moins admirable que son humilité. Jamais elle ne se mettait en colère ni ne répondait avec rudesse à personne ; mais elle traitait au contraire tout le monde avec tant de civilité, et usait de paroles si douces et si obligeantes, qu'elle contentait tous ceux qui avaient l'honneur de l'approcher. Si quelqu'un lui avait causé quelque déplaisir, elle ne lui répondait qu'avec douceur en ces termes, ou d'autres semblables : « Pourquoi avez-vous fait cela ? je prie Dieu qu'il vous le pardonne ». Un de ses domestiques, nommé Stanislas, qui fut depuis religieux de Saint-Dominique, ayant perdu trois de ses plus belles coupes d'argent, qu'il avait en garde, la Sainte, au lieu de lui en faire une rude réprimande, se contenta de lui dire, sans nulle marque d'émotion : « Allez chercher avec soin ce que votre négligence vous a fait perdre », et elle prononça ces paroles avec tant de modération qu'elles ne causèrent aucune tristesse à celui qui avait commis cette faute, ainsi que lui-même l'a depuis avoué. Dans les accidents fâcheux qui lui arrivaient, elle témoignait une constance invincible et faisait paraître sur son visage autant de sérénité que dans les plus grandes prospérités. Lorsqu'elle reçut la nouvelle que le duc, son mari, avait été blessé dans un combat, et fait prisonnier de guerre par Conrad, duc de Kirne, elle répondit sans s'émouvoir : « J'espère que Dieu le délivrera bientôt et qu'il guérira parfaitement de ses blessures ». Cette conformité, néanmoins, à la volonté de Dieu, ne l'empêcha pas de travailler fortement à lui procurer la liberté, et, comme le vainqueur ne voulait recevoir aucune des propositions qu'elle lui fit faire, quelque raisonnables qu'elles fussent, et que sur ce refus, le prince, son fils, eut assemblé une grande armée pour retirer par force son père des mains de cet arrogant, elle résolut, pour épargner le sang qui allait être répandu, de s'exposer elle seule pour le salut de tous les autres, et d'aller trouver celui que tant de sollicitations n'avaient pu fléchir. Elle ne parut pas plus tôt devant lui, qu'il se trouva saisi d'une aussi grande frayeur que s'il eût vu un ange de Dieu. Dépouillant cette fierté qui l'avait jusqu'alors rendu inflexible, il fit la paix et rendit le prisonnier. Ainsi, on peut dire de sainte Hedwige, qu'après avoir dompté dans elle-même, par les efforts de sa vertu, tous les mouvements d'impatience et de colère, elle eut ce merveilleux pouvoir de les dompter aussi dans les autres.

Sa patience ne fut pas moindre lorsqu'elle apprit la mort de son mari, qui arriva l'an 1238. Toutes les religieuses de Trebnitz fondaient en larmes pour la perte d'un si puissant protecteur ; mais la Sainte, quoique extraordinairement touchée de la perte d'un mari si vertueux, qu'elle aimait, et que ses éminentes vertus rendaient souverainement cher à son peuple et à son État, étouffa toutes ses douleurs pour en faire un sacrifice à la volonté de Dieu, et, tâchant de consoler celles qui paraissaient si affligées de ce malheur, elle leur dit : « Pourquoi vous troublez-vous de la sorte ? Est-ce que vous voulez résister à la volonté divine ? Le Créateur n'a-t-il pas droit de disposer comme bon lui semble de ses créatures, et faut-il, quand il le fait, que nous nous laissions accabler par la tristesse ? Ne lui sommes-nous pas redevables de notre vie ? Pourquoi donc ne pas mettre notre consolation dans l'accomplissement de ce qu'il ordonne de nous et de ceux qui nous appartiennent ? » Elle fit paraître la même constance à la mort de Henri, surnommé le Pieux, son fils, qui fut tué en combattant pour les autels et pour la patrie, contre les Tartares. Elle avait eu révélation qu'il devait mourir dans cette guerre ; mais la vue de cet accident ne fut pas capable de lui inspirer des sentiments de lâcheté. Elle ne détourna point pour cela le prince de se mettre en campagne ; au contraire, elle l'exhorta de tout son pouvoir à s'opposer à la fureur de ces infidèles, et sacrifia ainsi son propre fils à la défense de la religion et de l'État, contre les cruels et irréconciliables ennemis de l'un et de l'autre. Quand on lui annonça sa mort, elle n'en fut ni abattue ni troublée, mais elle se fortifia contre la douleur qu'elle en ressentit, par un généreux abandon aux ordres du ciel : « Dieu a disposé de mon fils comme il l'a voulu », dit-elle, « nous devons vouloir tout ce qu'il veut, et tout ce qui lui plaît nous doit plaire aussi ».

Cette merveilleuse force d'âme était soutenue par une mortification continue, qui lui faisait traiter son corps avec une extrême rigueur. Elle jeûnait tous les jours, excepté les dimanches et quelques-unes des plus grandes fêtes de l'année. Jamais elle ne mangeait de chair étant en santé, et cette grande abstinence dura quatre ans, sans que l'évêque de Bamberg son frère, qui lui en parla plusieurs fois, pût lui faire changer de conduite. Dans une grande maladie, Guillaume, évêque de Modène, légat du Saint-Siège en Pologne, lui commanda d'user de toutes sortes d'aliments. Elle obéit, mais elle assura depuis, que cette délicatesse avait donné plus de peine à son esprit que sa maladie, quoique violente, n'en avait fait souffrir à son corps.

Le dimanche, le mardi et le jeudi, elle mangeait du poisson et du laitage ; le lundi et le samedi, des légumes secs, et le mercredi et le vendredi, elle jeûnait au pain et à l'eau. Mais sa ferveur augmentant, elle fut longtemps à ne vivre plus que de ces légumes secs et de pain grossier, avec un peu d'eau bouillie qui lui servait de boisson. Son abstinence était encore plus rigoureuse pendant l'Avent et le Carême et aux veilles de plusieurs Saints et Saintes : car alors elle ne donnait pas à son corps autant de cette simple nourriture qu'il en avait besoin pour subsister. Quoiqu'elle fût d'une complexion fort délicate et sujette à de grandes infirmités, elle portait sur sa chair nue un rude cilice, fait avec du crin de cheval, auquel elle avait cousu des manches de serge, afin de tromper saintement les yeux de ceux qui la voyaient. Elle portait aussi sur ses reins une ceinture faite de la même matière avec des nœuds, laquelle s'y attachait de telle sorte, que ses femmes ne pouvaient la retirer qu'avec peine lorsqu'il fallait en ôter le sang meurtri et corrompu qui s'y amassait. Elle marchait les pieds nus dans la neige et dans la glace, et faisait souvent sa prière en cet état ; le feu de la charité qui brûlait son cœur lui faisait mépriser le froid qu'elle sentait au dehors. À force de marcher ainsi sur la terre nue, elle avait la plante des pieds tout endurcie et crevassée. Quelquefois même, pendant le froid, le sang en sortait sans qu'elle s'en aperçût. Ses mains étaient dans le même état, et on les a vues plusieurs fois toutes couvertes de sang, parce qu'elle les tenait toujours exposées à la rigueur de l'hiver. Son lit était convenable à la qualité d'une si grande princesse ; mais au lieu de s'en servir, elle se couchait sur des ais ou sur des peaux étendues, lorsqu'après ses longues prières du soir ou de la nuit elle était obligée de prendre un moment de repos. S'il arrivait qu'étant extrêmement faible ou malade elle fût obligée de se traiter un peu plus doucement, elle couchait pendant quelque temps sur une paillasse couverte seulement d'un gros drap ; mais quelque incommodée qu'elle fût, elle ne voulut jamais se servir de matelas. Ses veilles étaient extraordinaires et au-dessus des forces humaines ; car, quoiqu'elle se levât souvent avant qu'on sonnât Matines, elle ne se recouchait point après qu'elles étaient dites, mais, passant le reste de la nuit en prières, elle purifiait son esprit par les larmes qu'elle répandait, et son corps par les coups qu'elle se donnait jusqu'au sang avec une très-rude discipline. Elle était si exténuée par toutes ces austérités, qu'on ne lui voyait plus que des couverts d'une peau sèche et décolorée ; ce qui faisait dire à la princesse Anne, sa belle-fille : « J'ai lu la vie de beaucoup de Saints, mais je n'y ai jamais rien vu de plus austère que ce que je remarque tous les jours dans la duchesse, ma belle-mère ».

Sa charité était incomparable : elle faisait de grandes aumônes à divers monastères. Elle visitait elle-même, autant qu'elle le pouvait, les ermites et les religieuses cloîtrées, afin de connaître leurs besoins et d'y pourvoir abondamment ; elle envoyait à ceux qui étaient trop éloignés, des habits, des vivres et toutes les choses qu'elle jugeait leur être nécessaires. Elle assistait les religieux dans les affaires qu'ils avaient auprès du duc, son mari, et prenait soin de les faire bien traiter pendant le temps qu'ils étaient obligés de demeurer à la cour ; puis quand ils s'en retournaient, elle leur faisait donner de quoi faire leur voyage. Elle avait une tendresse incroyable pour tous les affligés, et son cœur semblait se fondre par la compassion qu'elle leur témoignait. Elle visitait les prisonniers, et quand elle ne pouvait pas le faire par elle-même, elle les envoyait visiter ; elle leur faisait fournir des habits pour les garantir du froid ; du linge, de peur qu'ils ne fussent incommodés faute d'avoir de quoi changer, et de la lumière pour diminuer l'horreur et les ténèbres de leur prison. Enfin, elle n'oubliait rien pour les soulager dans leurs misères. Elle exerçait la même charité envers les prisonniers de guerre, auxquels elle procurait très-souvent la liberté. Elle délivrait ceux qui n'étaient détenus que pour leurs dettes, en payant pour eux leurs créanciers. Elle se faisait l'avocate de ceux qui avaient eu le malheur d'encourir la disgrâce du prince, et, en se mettant à genoux devant lui, elle priait pour eux avec larmes, jusqu'à ce qu'il eût accordé leur pardon. Elle était la mère de tous les misérables et particulièrement des veuves et des orphelins, dont elle prenait elle-même le soin dans leurs nécessités et dans toutes leurs affaires. Les pauvres qui recevaient continuellement les effets de sa charité, la suivaient partout, et elle faisait toujours mettre à l'église une somme d'argent devant elle, pour la leur distribuer, sans que ses domestiques osassent les empêcher de l'approcher. En quelque lieu qu'elle allât, elle avait toujours à sa suite treize pauvres infirmes qu'elle nourrissait en l'honneur de Jésus-Christ et des douze Apôtres. Elle les faisait conduire sur des chariots, et son premier soin en arrivant était pour eux. Elle leur donnait les viandes délicates qu'on lui servait, et ne prenait que des légumes pour elle ; ce qui faisait dire aux courtisans, qu'ils auraient mieux aimé être traités comme les pauvres de la duchesse, que de la manière qu'elle se traitait elle-même. Outre ceux-là elle en nourrissait encore une grande quantité, pour lesquels elle avait une cuisine et des officiers particuliers, afin qu'on leur donnât, selon les divers temps, toute la nourriture qui leur était nécessaire. Elle préservait ses sujets des vexations des gens de justice, et, dans la crainte que les juges ne lui fussent trop sévères, elle assistait souvent en personne à leurs jugements ; et alors, ce n'était pas le juge, mais quelqu'un de ses aumôniers qui les prononçait, afin que les parties fussent traitées plus doucement. Elle priait quelquefois avec larmes son intendant, nommé Ludolphe, d'user d'humanité et de douceur envers tout le monde, et de ne pas exiger avec rigueur ce qui lui était dû. Enfin la bonté de cette sainte princesse était comme une fontaine publique, où elle voulait que chacun vînt puiser de l'eau, sans que nul de tous ceux qui en approchaient manquât d'en avoir. Aussi tout le monde ayant recours à elle, s'il arrivait qu'elle ne pût assister quelqu'un, elle adressait pour lui ses prières à la libéralité du Tout-Puissant, et lui obtenait par des miracles ce qu'elle ne pouvait lui donner par elle-même.

Toutes ces vertus tiraient leur origine de l'union intime qu'elle avait avec Dieu. Elle ne le perdait jamais de vue. Elle passait les nuits entières en oraison, où elle recevait des avant-goûts des délices célestes dont jouissent les Bienheureux ; elle y était souvent dans une telle abstraction de tous les sens, qu'on la voyait comme insensible. Quelques-uns même ont vu son corps élevé en l'air et tout environné de clarté. Elle ne souffrait point qu'on lui parlât pendant le divin office, et elle disait que c'était traiter indignement la majesté de Dieu, de mêler les entretiens des créatures avec ceux de son Créateur. Quoiqu'elle fît son possible pour cacher ce qui se passait entre son divin Époux et elle, elle était néanmoins souvent trahie par les gémissements, les soupirs et les larmes que la grandeur de son amour et la tendresse de sa dévotion ne lui permettaient pas de retenir. On ne l'a jamais vue prier assise ; mais après s'être tenue quelque temps debout, elle se mettait en terre, les genoux tout nus : ce qui y fit venir de gros durillons, qui la faisaient beaucoup souffrir en hiver. Elle cherchait des lieux retirés pour y faire ses prières, afin de s'y rassasier sans empêchement et sans distraction des consolations et des douceurs dont Dieu la favorisait. Elle ne voulut pourtant jamais, ainsi que font quelquefois les grands princes, faire dire dans son palais ou dans sa chambre l'office divin qui se dit publiquement ; mais elle allait toujours à l'église avec sa famille, assistait aux vêpres, à la messe et aux autres offices, et les faisait chanter solennellement en sa présence ; ni l'éloignement des lieux, ni la difficulté des chemins, ni le froid, ni la neige, ni la pluie ni d'autres incommodités n'étaient capables de l'en empêcher. Elle entendait plusieurs messes, pendant lesquelles elle priait à genoux, ou toute prosternée et rarement appuyée. Elle ne rougissait point de baiser la terre, et elle demeurait si longtemps en cet état, qu'il aurait été impossible à son corps, si faible et si délicat, d'y résister, s'il n'eût été soutenu et fortifié par la ferveur de sa dévotion et par une grâce extraordinaire. Elle allait à l'offrande à toutes les messes auxquelles elle assistait, ou y envoyait quelqu'un pour elle. Elle priait toujours le prêtre d'imposer les mains sur sa tête et de lui donner de l'eau bénite, croyant recevoir par là quelque secours particulier et du soulagement dans ses maladies, comme il est arrivé diverses fois. Lorsqu'elle approchait de la sainte Table pour y recevoir le corps de Jésus-Christ, elle répandait tant de larmes et priait avec tant de ferveur, à genoux et prosternée contre terre, que l'ardeur de sa dévotion en donnait à ceux qui la regardaient. Elle avait plusieurs images et plusieurs reliques des Saints, qu'elle faisait mettre devant elle dans l'église, afin que cette vue rappelât plus vivement dans son esprit le mérite de leurs vertus, et qu'elle échauffât davantage sa piété par la confiance qu'elle avait en leur intercession et en leurs prières. Elle avait une affection singulière envers la sainte Vierge, et elle en portait toujours sur elle une petite image, qu'elle tenait ordinairement à la main pour la pouvoir regarder, et s'exciter ainsi de plus en plus à l'aimer : cela fut si agréable à Dieu, que des malades auxquels elle la fit baiser, recouvrirent à l'heure même une parfaite santé. Elle méditait presque continuellement sur la Passion de Notre-Seigneur, et elle portait un grand respect à tout ce qui y avait le moindre rapport : quand elle rencontrait la figure de la croix, que souvent le hasard avait plutôt formée que l'artifice des hommes, elle se mettait à genoux, l'adorait et la baisait avec une tendresse merveilleuse ; puis, la levant de terre, elle la plaçait dans un lieu où elle ne fût plus foulée aux pieds du monde. Elle craignait extrêmement les éclairs et le tonnerre, parce que, disait-elle, ils lui remettaient devant les yeux le jour terrible de la vengeance de Dieu dans son dernier jugement, ce qu'elle ne pouvait même prononcer sans trembler ; mais son appréhension cessait lorsqu'un prêtre avait imposé les mains sur sa tête, comme pour lui servir de bouclier et d'assurance de la protection divine ; car alors, ne craignant plus rien, elle demeurait à genoux en prières jusqu'à ce que la tempête fût cessée.

On raconte plusieurs miracles de sainte Hedwige, qui furent autant de marques évidentes du grand crédit qu'elle avait auprès de Dieu. Elle ressuscita deux hommes qui avaient été exécutés en punition de leurs crimes ; le duc, son mari, commanda que toutes les fois qu'elle passerait devant les prisons, on mît en liberté les prisonniers qu'elle demanderait. Elle rendit la vue, en faisant seulement le signe de la croix, sur une religieuse qui l'avait perdue à force de pleurer. S'étant endormie, en lisant un livre, la bougie qu'elle tenait à la main et qui tomba sur les feuillets, s'y consuma tout entière sans les brûler. De l'eau, qu'elle voulait boire par pénitence, se trouva changée en vin, pour apaiser le prince, son mari, à qui cette mortification n'agréait pas.

Elle fut favorisée du don de prophétie, et elle prédit plusieurs choses qui sont effectivement arrivées comme elle les avait prédites ; entre autres, le temps où elle devait mourir. Quand elle se vit près de cet heureux moment, elle se fit administrer le sacrement de l'Extrême-Onction, sans paraître encore malade, par l'assurance qu'elle avait qu'elle allait le devenir. Incontinent après, elle tomba dans la maladie dont elle mourut. En cet état, Dieu lui fit encore connaître plusieurs choses qu'elle n'avait jamais apprises ni entendues de personne ; et elle fut consolée et visitée par sainte Madeleine, sainte Catherine, sainte Thècle et sainte Ursule, qui lui apparurent visiblement. Enfin, après avoir choisi sa sépulture dans l'église de Trebnitz, devant l'autel de Saint-Jean l'Évangéliste, où deux de ses enfants, morts en âge d'innocence, étaient déjà enterrés, elle rendit son esprit à Notre-Seigneur, pour être couronnée d'une gloire immortelle. Ce fut le 15 octobre 1243 ; et, vingt-quatre ans après, le décret de sa canonisation fut promulgué par le pape Clément IV. Comme ce souverain Pontife avait été marié avant d'être ecclésiastique, il avait une fille qui était devenue aveugle : pendant qu'il se préparait à cette auguste cérémonie, il lui vint une inspiration de demander à Dieu que, si Hedwige était sainte, il lui plut de guérir sa fille par son intercession ; il le fit en célébrant la messe, et il obtint aussitôt l'effet de sa demande. Le 17 août 1268, son corps fut levé de terre, et il sortit de son sépulcre une odeur si agréable, qu'elle remplit tous les assistants de joie et d'étonnement ; sa chair se trouva toute consumée, excepté trois doigts de la main gauche, qui étaient encore tout entiers et tenaient cette petite image de la sainte Vierge dont nous avons parlé. Elle l'avait à l'heure de sa mort, et elle la serra si fort avec ses trois doigts que, ne pouvant la lui ôter, on fut obligé de l'enterrer avec elle.

Sa mémoire est marquée dans le martyrologe romain au 15 de ce mois ; mais sa fête ne se fait que le 17, jour auquel le pape Innocent XI a permis d'en faire l'office.

On la représente : 1° à genoux devant un crucifix. Jésus-Christ détache une de ses mains de la croix pour bénir sa pieuse servante ; 2° debout, tenant une corbeille de fleurs ; 3° soignant des malades dans un hôpital et leur donnant à manger.

Tiré de sa Vie qui se trouve dans le recueil de Surius. — Cf. le P. Matthieu Raderus dans sa *Buxa Sanctorum*.

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## LA B. MARGUERITE-MARIE ALACOQUE,

RELIGIEUSE DE LA VISITATION, À PARAY-LE-MONIAL, AU DIOCÈSE D'AUTUN

Ses parents vivaient dans une condition aisée et servaient Dieu de tout leur cœur. Son père se nommait Claude Alacoque, et sa mère Philiberte Lamyn. Ils eurent sept enfants, trois filles et quatre garçons. Deux garçons seulement avec Marie Alacoque parcoururent une assez longue carrière, les autres moururent jeunes. Son père, tout en faisant valoir son bien, exerçait la charge de notaire royal et avait, pour plusieurs seigneurs, l'administration de la justice seigneuriale. Aussitôt que Marguerite se connut, elle aima Dieu. Elle conçut dès lors du péché une telle horreur que pour arrêter les saillies et les vivacités de son enfance, il suffisait de lui dire qu'elles étaient des offenses à Dieu. Dieu s'était emparé dès lors complètement de son cœur ; et, un jour qu'elle assistait à la messe, entre les deux élévations, elle prononça ces paroles qu'elle ne comprenait pas, mais que depuis quelque temps déjà elle se sentait pressée de dire : « Mon Dieu, je vous consacre ma pureté, et je vous fais vœu de perpétuelle chasteté ». Marguerite, doucement attirée vers Dieu, ne se sentait aucun attrait pour les choses de la vie. Elle n'avait qu'une passion : se retirer dans la solitude et souvent elle n'osait pas, dans la crainte de rencontrer des hommes.

La sainte Vierge veillait avec un soin particulier sur celle que son fils s'était choisi pour épouse. Dans sa naïve simplicité, Marguerite-Marie n'osait s'adresser au fils, avait recours à la mère, et chaque jour elle récitait en son honneur tout le Rosaire. Sa marraine, madame de Fautrières, voulut avoir sa filleule près d'elle, afin de lui apprendre ses prières et de l'instruire des vérités chrétiennes. Elle avait quatre ans quand elle fut remise aux mains de cette dame. Elle ne trouva pas les agréments de la maison paternelle, cependant ce séjour lui plut parce qu'il était tout proche de l'église, et chaque fois qu'on ne la voyait pas au château, on était sûr de la trouver aux pieds des autels où elle ne s'ennuyait jamais.

Marguerite-Marie avait huit ans quand elle perdit son père. Sa mère, comprenant qu'elle ne pourrait suffire à l'accomplissement de tous ses devoirs, mit sa fille en pension chez les Clarisses de Charolles. À dix ans elle fut admise à faire sa première communion, et dès lors on vit redoubler son attrait pour la solitude et la prière. La maladie vint la visiter et commença à l'initier aux douleurs du calvaire. Durant quatre années elle languit sur un lit de douleurs, ayant presque complètement perdu l'usage de ses membres. Revenue à la maison paternelle, elle semblait réduite à la dernière extrémité ; l'art des médecins n'y pouvant rien, elle fit alors vœu à la sainte Vierge, si elle recouvrait la santé, d'être plus tard l'une de ses filles, et elle fut subitement guérie. À partir de ce moment la sainte Vierge sembla veiller sur elle avec plus de soin encore qu'auparavant ; elle lui apparaissait souvent, et la reprenait de ses moindres manquements.

Marguerite-Marie consacrait un temps considérable à l'oraison, et la prolongeait souvent fort avant dans la nuit. Les domestiques en avertirent sa mère qui, à son grand chagrin, la fit coucher avec elle. Elle se livrait aussi à de rudes mortifications qui lui causèrent des infirmités nombreuses. Ses jambes se couvrirent d'ulcères et il lui vint une grande douleur de côté. Ayant obtenu de se séparer de sa mère, elle se livra de nouveau à l'oraison et aggrava ses souffrances au point qu'il fallut voir les médecins. Leurs prescriptions furent suivies à la lettre sans procurer aucun soulagement. Alors Marguerite-Marie proposa à sa mère de faire ensemble une neuvaine pour obtenir sa guérison, et au bout de la neuvaine ses plaies se trouvèrent parfaitement fermées et toutes ses douleurs avaient disparu.

Marguerite-Marie avait une humeur vive et enjouée ; elle trouvait un grand charme aux amusements de son âge, et après sa guérison il lui arriva de se relâcher dans la pratique du bien et d'être trop sensible à la vanité et à l'affection des créatures. Dieu ne voulait pas de partage ; et pour détacher son cœur des plaisirs mondains, il lui envoya de nouvelles épreuves. Sa mère, incapable de surveiller l'exploitation de ses domaines, en confia la direction à des personnes qui la réduisirent bientôt, elle et ses enfants, à la plus dure servitude. « Nous n'avions plus », dit Marguerite-Marie dans ses mémoires, « aucun pouvoir dans la maison et nous n'osions rien faire sans permission. C'était une guerre continue, tout était fermé sous clef, de telle sorte que je ne trouvais pas même de quoi m'habiller pour aller à la sainte messe ; il me fallait emprunter coiffes et habits. J'avoue que je ressentis vivement cet esclavage. Ce fut pour lors que je commençais à sentir ma captivité dans laquelle je m'enfonçais si avant que je ne faisais rien et ne sortais pas sans l'assentiment de trois personnes. Ce fut dès lors que toutes mes affections se tournèrent à chercher mon plaisir et ma consolation dans le très-saint Sacrement. Mais me trouvant, dans ce village, éloignée de l'église, je n'y pouvais aller qu'avec l'agrément de ces trois personnes, et il arrivait que quand l'une agréait, l'autre ne voulait pas. Souvent, lorsque j'en témoignais ma peine par mes larmes, on me reprochait que c'était que j'avais donné rendez-vous à quelque jeune homme et que j'étais fâchée de ne pouvoir y aller, moi qui sentais dans mon cœur une si grande horreur de pareilles choses que j'aurais plutôt consenti à voir déchirer mon corps en mille pièces que d'en avoir seulement la pensée. Ne sachant donc où me réfugier, je me cachais en quelque coin de jardin, ou d'étable, ou en d'autres lieux où il me fût permis de me mettre à genoux et de répandre mon cœur par mes larmes devant mon Dieu. Je le faisais toujours par l'entremise de la très-sainte Vierge, ma bonne mère, en laquelle j'avais mis toute ma confiance. Je demeurais là des journées entières sans boire ni manger, et quelquefois les pauvres gens du village me donnaient par compassion un peu de lait ou de fruit sur le soir. Retournant ensuite au logis, c'était avec tant de crainte et de tremblement, qu'il me semblait être une pauvre criminelle qui allait recevoir sa sentence de condamnation. Je me serais estimée plus heureuse d'aller mendier mon pain, plutôt que de me voir dans cette contrainte, car souvent je n'en osais prendre sur la table. Quand je rentrais, on me faisait de nouvelles querelles, de ce que je n'avais pas pris soin du ménage et des enfants de ces chères bienfaitrices de mon âme ; et sans qu'il me fût loisible de dire un seul mot, je me mettais à travailler avec les domestiques, après quoi je passais les nuits comme j'avais passé le jour, à verser des larmes aux pieds de mon crucifix.

Jésus-Christ profita de cela pour lui apprendre à souffrir et lui faire estimer les souffrances, et elle se prit à souhaiter que ses peines n'eussent pas de fin. Elle souffrit dès lors sans se plaindre et sans murmurer, regardant les injures dont elle était l'objet comme le juste salaire de ses péchés. Si elle pardonnait généreusement ce qu'on lui faisait supporter, elle eut plus de peine à pardonner les injures et les mauvais traitements dont sa mère était l'objet ; mais la grâce du bon Maître aidant, elle parvint à comprimer les révoltes de son cœur. Au milieu de ses épreuves, elle sentit renaître son amour pour l'oraison. Elle ne la connaissait que de nom, mais Jésus-Christ devint son maître, et dans cet exercice elle puisait un désir insatiable de la communion et des souffrances. Mais ses épreuves allaient bientôt cesser pour faire place à d'autres d'une nature plus délicate.

Le moment était venu où ceux qui disposaient d'elle songèrent à l'établir dans le monde. S'il n'eût été question que d'elle, elle eût déclaré sa volonté inébranlable de ne jamais se marier, mais elle avait peur pour sa mère et elle crut devoir prendre des ménagements qui faillirent lui devenir funestes. La conduite que l'on avait tenue jusque-là à son égard change, il faut qu'elle se pare, se produise dans le monde et subisse les visites. Plusieurs partis se présentèrent : elle les refusa ; mais elle vit pleurer sa mère qui n'avait d'autre espoir qu'en elle et désirait son établissement pour échapper à la servitude. Marguerite-Marie, tourmentée par son vœu de chasteté, finit par se persuader que ce vœu fait dans un âge où elle ne savait rien, ne l'obligeait pas, et elle se résolut à suivre la voie facile que l'on couvrait de fleurs sous ses pas. Entendons-la décrire elle-même les agitations de son âme : « Je commençais à voir le monde et à me parer pour lui plaire, et je cherchais à me divertir autant que je le pouvais. Mais vous, ô mon Dieu, seul témoin de la grandeur et de la longueur de la peine que ce combat intérieur me faisait souffrir et à laquelle j'aurais mille fois succombé sans un secours extraordinaire de votre miséricorde, vous aviez bien d'autres desseins que ceux que je projetais dans mon cœur. Vous me fîtes connaître en cette rencontre, comme vous l'avez fait en plusieurs autres, qu'il m'était bien dur de regimber contre le puissant aiguillon de votre amour. Ma malice et mon infidélité me faisaient employer toutes mes forces et toute mon industrie pour résister à son attrait et pour éteindre en moi tous ses mouvements. Mais c'était en vain ; car au milieu des compagnies et des divertissements, ce divin amour me lançait des flèches si ardentes qu'elles perçaient mon cœur de toutes parts et le consumaient. La douleur que je ressentais me rendait tout interdite, et cela ne suffisait pas encore pour détacher un cœur aussi ingrat que le mien ; je me sentais comme liée avec des cordes et tirée si fortement, qu'enfin j'étais contrainte de suivre celui qui m'appelait ; il me conduisait en quelque lieu retiré, où il me faisait de sévères réprimandes. Hélas ! il paraissait jaloux de mon misérable cœur ».

Le soir, en revenant de ses vains plaisirs, et de ses amusements frivoles, elle pleurait. Notre-Seigneur se présentait à elle avec ses plaies sanglantes et lui reprochait ses vanités. Alors elle se flagellait, macérait son corps et n'en recommençait pas moins le lendemain sa vie mondaine. Ces luttes et ces combats durèrent trois ans. Continuellement poursuivie de la crainte des jugements de Dieu, elle n'avait ni paix, ni tranquillité, ni repos. Elle voulait devenir une sainte, elle cherchait une vie facile à imiter, mais ne trouvait personne qui se fût sanctifié autrement que par la croix. Le bon Maître, cherchant à la ramener complètement à lui, lui mit au cœur un ardent amour du prochain. Elle avait pour les pauvres une vive et tendre compassion, les soignait avec sollicitude et pansait les plaies des infirmes. Elle était émue de compassion pour les âmes, aussi l'hiver elle réunissait les enfants pour leur apprendre leur catéchisme et leurs prières. Elle s'astreignait à une obéissance parfaite, ne faisant rien sans la permission des gens de la maison qui la traitaient durement et prenaient occasion de sa soumission pour se montrer plus impérieux et plus exigeants.

C'est par ces moyens que Notre-Seigneur reprenait peu à peu ses droits sur cette âme. Cependant sa mère luttait de son côté ; comme Marguerite-Marie avait 20 ans, elle ne cessait de représenter à sa fille qu'elle était dans l'âge où l'on doit s'établir. Elle la pressait et la sollicitait d'en finir. Les supplications d'une mère sont très-puissantes. Le démon, de son côté, la voyant faiblir, redoublait ses efforts. Cette dernière lutte fut terrible, mais Dieu, qui éprouve ses serviteurs sans les abandonner jamais, vint à son secours de la manière suivante. Laissons-la parler elle-même.

« Une fois, après la communion, Jésus-Christ me fit voir qu'il était le plus beau, le plus riche et le plus puissant, le plus accompli et le plus parfait de tous les amants. Il me reprochait que lui étant promise depuis tant d'années je pensais cependant à rompre avec lui pour prendre un autre époux. Oh ! apprends, si tu me fais cette injure, que je t'abandonne pour jamais. Si, au contraire, tu m'es fidèle, je ne te quitterai point et je te rendrai victorieuse de tous tes ennemis. J'excuse ton ignorance, parce que tu ne me connais pas encore ; mais si tu veux me suivre, je t'enseignerai à me connaître et je me manifesterai à toi.

« En me disant cela, il imprimait le calme dans mon intérieur, de sorte que mon âme se trouva dans une très-grande paix. Je me déterminais à l'heure même de mourir plutôt que de changer. Il me semblait que mes liens étaient rompus et que je n'avais plus rien à craindre. Je me disais à moi-même que quand même la vie religieuse serait un purgatoire, il me serait plus doux de m'y purifier le reste de ma vie que de me voir précipitée dans l'enfer que j'avais tant de fois mérité par mes péchés et mes résistances continuelles.

« M'étant donc ainsi déterminée pour la vie religieuse, ce divin Époux de mon âme, comme s'il avait craint que je ne lui échappasse encore, me demanda de consentir qu'il s'emparât et se rendît maître de ma liberté, parce que j'étais faible. Je donnai de bon cœur ce consentement, et dès lors il s'empara si fortement de ma liberté qu'il me semble n'en avoir plus eu de jouissance. Je renouvelai mon vœu, commençant à le comprendre, et je lui dis que, quand il devrait m'en coûter mille vies, je ne serais jamais autre que religieuse. Je m'en déclarai dès lors hautement et je priai qu'on congédiât tous ces partis, quelque avantageux qu'ils pussent être. Ma mère, voyant cela, ne pleurait plus en ma présence, mais elle pleurait continuellement avec tous ceux qui lui en parlaient ; ils ne manquaient pas de me venir dire que je serais la cause de sa mort, si je la quittais, et que j'en répondrais à Dieu, puisqu'elle n'avait personne que moi pour la servir et que je serais aussi bien religieuse après sa mort que pendant sa vie. Un de mes frères surtout, qui m'aimait beaucoup, fit tous ses efforts pour me détourner de mon dessein, m'offrant une partie de son bien pour me mieux loger dans le monde, mais à tout cela mon cœur était devenu insensible comme un rocher ».

Cette fois la victoire était gagnée. Tous les obstacles n'étaient pas encore vaincus, mais le plus difficile était fait et la paix était rentrée dans son âme. À peine cette lutte était-elle terminée qu'il s'en présenta une autre d'un genre différent. Un de ses oncles voulut la faire entrer chez les Ursulines. Marguerite-Marie sentait que Dieu la voulait ailleurs. Elle avait de l'attrait pour la Visitation, dont on ne lui parlait pas. Dieu vint à son secours. Elle était en ce moment à Mâcon où la chose allait se décider. Elle apprend tout à coup la maladie de sa mère et de son frère. Elle part en toute hâte, et à sa vue sa mère et son frère reviennent à la santé. Cette crainte de la mort de sa mère, si elle persistait à vouloir se séparer d'elle, était un nouvel obstacle à sa vocation. Cette fois encore le ciel lui vint en aide. Un religieux de Saint-François s'étant arrêté quelques jours à Verosvres, Marguerite-Marie lui découvrit son intérieur, et ce religieux vint trouver Chrysostome Alacoque pour lui déclarer qu'il répondrait devant Dieu de la vocation de sa sœur. Cette fois les difficultés disparurent, et il fut décidé que Marguerite-Marie serait fille de Sainte-Marie et qu'elle entrerait à Paray-le-Monial, à l'extrémité du Charollais.

À vingt-quatre ans, elle entrait au couvent de la Visitation de Paray-le-Monial, là où Dieu la voulait, et elle le sentit en franchissant le seuil de la maison. Marguerite, poussée par un attrait invincible, avait voulu être religieuse à Paray-le-Monial, où elle ne connaissait personne, parce que dans la pensée de Dieu elle devait être l'une des plus illustres héritières de l'esprit de saint François de Sales. Ignorant comme tout le monde les grandes et mystérieuses conséquences de sa vocation, mais guidée par une main invisible, entre toutes les familles religieuses elle choisit précisément la plus propre à seconder la mission qu'elle doit recevoir un jour de propager dans l'Église la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus, et d'en faire goûter les doux fruits aux fidèles. Il suffit, en effet, d'ouvrir les œuvres de saint François de Sales, pour voir que tout y respire l'amour du Sacré-Cœur de Jésus, de ce cœur où ce grand Saint fait sa demeure et où il puise, comme à leur vraie source, les douces ardeurs de son zèle, et les tendres empressements de sa charité envers le prochain. Tout était préparé dans cet ordre de la Visitation, pour favoriser la mission de Marguerite-Marie. Elle allait rencontrer des âmes accoutumées à reconnaître le doux empire du cœur de Jésus, il lui était réservé de faire décerner à ce cœur un culte solennel et public de réparation, afin de le dédommager de l'indifférence et du mépris des hommes, par qui son amour est si cruellement outragé. C'est là, en effet, toute la dévotion au Sacré-Cœur.

Le monastère de Paray-le-Monial, où venait d'entrer notre Bienheureuse, avait été fondé en 1626, par le P. du Barry, jésuite, à la suite d'une mission donnée dans cette ville infectée des erreurs de l'hérésie. Il y avait fait beaucoup de bien, un grand nombre d'âmes étaient revenues à la vérité, et pour affermir le bien produit, le zélé religieux avait cru devoir fonder un couvent de la Visitation. Il fallut, pour y parvenir, vaincre de grands obstacles ; avec de la persévérance et de l'énergie, ils arrivèrent à être tous levés, et la première personne qui y entra, fut Mlle Rosselin, appartenant à l'une des familles les plus considérables de Paray-le-Monial. Une petite colonie était venue de Lyon pour occuper une maison assez incommode, et qu'on avait tant bien que mal transformée en couvent. Bientôt une jeune fille aussi de Paray-le-Monial, qui appartenait à l'une des familles les plus illustres de la ville, et se nommait Mlle Thouvant, suivit son exemple. Il était réservé à ses vieux jours de voir arriver au noviciat Marguerite-Marie, dont elle dirigea les premiers pas. Elle était maîtresse des novices, et la supérieure se nommait la Mère Jéronyme Hersant, professe du premier monastère de Paris, elle accomplissait alors sa sixième année de supériorité.

En entrant au noviciat, la Bienheureuse s'estima la dernière de toutes et se soumit avec une entière simplicité aux moindres observances. Notre-Seigneur lui fit goûter toutes les douceurs attachées à son service et fut lui-même le maître qui lui apprit à faire oraison. La Bienheureuse avait soif et faim et désirait vivement être initiée à cette science sacrée. Jésus-Christ, après avoir purifié son âme de toutes les taches qu'elle avait contractées par l'affection des créatures et l'amour d'elle-même, lui inspira un désir si ardent d'aimer et de souffrir qu'elle perdit le repos et ne pouvait plus songer à autre chose. Cependant, sachant que l'obéissance vaut mieux que les sacrifices, elle mit sa volonté sous le joug de cette vertu si agréable à Dieu.

Le 25 août 1671, Marguerite-Marie prenait le saint habit. « Ayant passé », dit-elle dans ses mémoires, « ayant passé mon essai avec un ardent désir de me voir à Dieu et étant revêtue de notre saint habit, mon divin Maître me fit voir que c'était le temps de nos fiançailles, lesquelles lui donnaient un nouvel empire sur moi et m'imposaient à moi un double engagement de l'aimer d'un amour de préférence. Après quoi il me fit comprendre qu'à la façon des amants les plus passionnés, il me faisait goûter dans ces commencements ce qu'il y avait de plus doux dans la suavité de son amour ». Sur l'invitation du bon Maître elle se fit une solitude dans son cœur et y passait dans de doux entretiens tout le temps dont elle disposait. Elle goûtait tant de suavité dans ces entretiens qu'elle en ressentait une étrange confusion, craignant qu'on ne découvrit ce qui se passait en elle.

Ses supérieurs n'étaient pas sans inquiétude de la voir dès les commencements engagée dans des voies si extraordinaires. On voulut l'éprouver pour juger de son obéissance, et on lui déclara que cette façon d'oraison convenait peu à une fille de Sainte-Marie, et que si elle continuait elle ne serait pas admise à la profession. On multiplia les épreuves, mais rien n'y fit. L'humble postulante avait beau faire, elle ne pouvait se soustraire à l'action de Dieu qui absorbait toutes les puissances de son âme. Parfois, harcelée en mille-manières, elle poussait vers son divin Époux un cri de détresse. « Hélas ! » lui disait-elle, « venez à moi, vous êtes la cause de ma peine ». « Reconnais », lui répondait-il, « que tu ne peux faire le bien sans moi. Je ne te laisserai point manquer de secours, pourvu que tu tiennes toujours ton néant et ta faiblesse abîmés dans ma force ». Elle avait coutume de dire que plus les humiliations sont petites en apparence, plus elles sont sensibles à la nature. Pendant huit ans elle s'efforça de vaincre une répugnance dont elle ne put triompher. Chaque fois qu'elle renouvelait sa tentative, c'était pour elle une occasion de crises et de souffrances inouïes.

Enfin elle allait être admise à la profession, son obéissance à la fois si simple et si courageuse devait vaincre toutes les défiances. Pendant la retraite qui la disposa à cette action, elle reçut de si grandes grâces de Notre-Seigneur que jamais elle n'en avait senti de semblables. Il lui inspira surtout un ardent amour de la Croix, et lui fit connaître d'une façon merveilleuse le mystère de sa Passion et de sa mort. Il lui parla souvent pendant cette retraite, et lui dit entre autres choses : « Voici la place de mon côté pour y faire ta demeure actuelle et perpétuelle, c'est là où tu pourras conserver la robe d'innocence dont j'ai revêtu ton âme. Tu vivras désormais de la vie d'un Homme-Dieu, tu vivras comme ne vivant plus, afin que je vive parfaitement en toi. Prends garde de te regarder toi-même hors de moi ». Admise à la profession à l'unanimité des voix, elle prononça ses vœux solennels le 6 novembre 1672. Jésus-Christ lui dit alors qu'elle était devenue son épouse et il inonda son âme de tous les délices du Thabor.

Marie-Françoise de Saumaise était alors supérieure ; c'était à elle que revenait le soin de diriger Marguerite-Marie dans les voies de la perfection religieuse. Ces deux âmes se comprirent et s'aimèrent d'une affection profonde. Mais plus la Mère de Saumaise se sentait d'inclination pour Marguerite-Marie, plus elle avait à cœur de la rassasier du poids des humiliations et des souffrances. Elle la mit d'abord à l'infirmerie comme aide de la sœur Catherine Marest, fille forte et courageuse et d'humeur à exiger autant des autres qu'elle faisait elle-même. Elle était d'une constitution solide et endurcie à la fatigue. Marguerite-Marie eut beaucoup à souffrir sous la conduite d'une semblable fille ; elle fit maladresse sur maladresse et en fut reprise très-vertement ; elle fit des chutes à se briser, son ange gardien la préserva, mais elle en contracta un mal de tête qui lui infligeait souvent des tortures atroces. Après une année passée à l'infirmerie, Marguerite-Marie changea d'office et fut, toujours en rang subalterne, chargée de veiller sur les quelques pensionnaires que recevait le couvent. Les enfants, avec l'heureux instinct de leur âge, ne tardèrent pas à découvrir le trésor qu'elles possédaient et s'attachèrent à leur maîtresse. Bientôt ces jeunes filles auxquelles elle parlait de Dieu, chaque fois que l'occasion s'en présentait, d'une façon charmante et profitable, vénérèrent leur maîtresse comme une Sainte et gardèrent comme des reliques ce qu'elles recevaient d'elle.

Marguerite-Marie occupa successivement divers autres emplois dont elle s'acquitta toujours avec la plus grande exactitude, cherchant sans cesse dans chacune l'occasion de souffrir et de s'humilier. Tout le temps que la Bienheureuse ne consacrait pas à l'oraison était employé au travail des mains. Les fatigues de la communauté étaient son partage, elle avait toujours le talent de choisir ce qu'il y avait de plus pénible. « Un jour », dit le Père Daniel, un de ses biographes, « un jour qu'elle puisait de l'eau, à l'aide d'une manivelle, le sceau qu'elle venait d'atteindre lui échappa des mains et le bras de fer de la manivelle, dans sa rotation précipitée, l'atteignit en plein visage. Elle tomba à la renverse, ayant les dents fracassées et un morceau de la gencive sortit de la bouche avec le sang. Aussi calme qu'avant sa chute, elle se releva et présentant ses ciseaux à des pensionnaires qui passaient par là, elle les pria de couper ce lambeau de chair. Mais ces pauvres enfants s'enfuirent épouvantées. Que fait la Bienheureuse ? Elle prend elle-même ses ciseaux, et d'une main ferme, elle taille en plein dans le vif sans plus de façon que s'il se fût agi de détacher un morceau de son voile.

Elle fut pendant toute sa vie tourmentée d'une soif insupportable : ce fut pour elle une raison d'éloigner de ses lèvres tout breuvage rafraîchissant. Elle resta une fois cinquante jours de suite sans boire, et souvent elle s'imposa le même sacrifice. Notre-Seigneur se montrait souvent à elle et l'encourageait, mais il ne manquait jamais de lui témoigner son déplaisir pour peu qu'elle s'écartât de l'esprit de l'obéissance.

L'année qui suivit sa profession, elle reçut du Sauveur de nouveaux gages d'amour ; il lui fit part de sa vie crucifiée. Un jour qu'elle allait à la communion, Notre-Seigneur lui posa une couronne sur la tête, en disant : « Ma fille, reçois cette couronne en signe de celle qui te sera donnée par conformité avec moi ». En effet, bientôt ses douleurs de tête redoublèrent, il lui semblait qu'elle était transpercée de pointes acérées, et elle éprouvait des élancements qui redoublaient quand elle essayait de s'appuyer. Elle souffrait le jour et la nuit, et se réjouissait de ses souffrances dont elle ne savait comment remercier son Sauveur. En même temps, les répugnances de la nature pour une foule de choses allaient, en elle, toujours croissant. Bien souvent Notre-Seigneur lui présentait sa croix. « Porter ma croix en ton cœur », lui disait-il, « c'est être crucifiée en toutes choses ; la porter entre tes bras, c'est embrasser amoureusement toutes les croix qui se présentent comme le plus précieux gage de mon amour que je puisse te donner en cette vie ». Notre-Seigneur l'élevait peu à peu à la plus sublime abnégation, jusqu'à ce qu'enfin il l'invita à renoncer librement à toutes les consolations de l'exil pour embrasser sans réserve la vie crucifiée. Elle accepta et se trouva tellement changée, eu égard à ses dispositions antérieures, qu'elle ne se reconnaissait plus.

Peu de temps après, Notre-Seigneur l'initiait aux mystères de sa douloureuse agonie et à la passion de son divin cœur. Dès lors, la sainteté de Dieu rapprochée de sa propre misère et de celle des âmes pécheresses, lui devint un continuel et amer supplice. Elle entra dans ce redoutable purgatoire de l'âme où l'on sent la vérité de ces paroles de l'Apôtre : « Notre Dieu est un feu qui consume ». Tantôt elle endurait ce tourment pour les âmes du purgatoire, et tantôt pour les pécheurs. Elle avait aussi sa part des souffrances divines. Son Maître voulait qu'elle n'eût plus de volonté et qu'elle le laissât vouloir pour elle en tout et partout.

Ce fut vers la même époque qu'elle reçut le premier enseignement de l'Heure sainte. Chaque semaine, dans la nuit du jeudi au vendredi, elle devait se lever pour réciter cinq Pater et cinq Ave Maria, prosternée contre terre, avec cinq actes d'adoration que Notre-Seigneur lui avait appris, pour lui rendre hommage dans l'extrême angoisse qu'il souffrit dans la nuit de sa Passion. Cette pieuse pratique fut longtemps combattue par les supérieurs de Marguerite-Marie ; mais le Sauveur l'a fait triompher, et aujourd'hui elle fleurit dans l'Église entière. Elle a donné naissance à une archiconfrérie, dont le siège est à Paray-le-Monial, et que le pape Grégoire XVI a dotée de précieuses indulgences.

Marguerite-Marie souffrait étrangement de toutes les communications du Sauveur, auxquelles il lui était ordonné de se soustraire. Jusqu'ici elle n'avait été que le jouet de l'amour divin, elle allait en devenir l'instrument docile. Il lui coûta douze années de luttes pour établir dans son propre monastère la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus. Dans ces luttes elle montra des vertus héroïques, et un immense amour.

Jusqu'ici toutes les faveurs dont Marguerite-Marie avait été comblée avaient été pour sa consolation et son instruction. Elles étaient des manifestations du cœur de Jésus, mais où n'apparaissait pas encore le grand dessein qui devait s'accomplir par son moyen. Ce dessein lui fut enfin révélé en l'année 1674. Un jour donc qu'elle était prosternée devant le Saint-Sacrement, elle se trouva tout à coup investie de la présence de Dieu, et laissa aller son cœur à toutes les ardeurs de l'amour. Jésus lui ayant fait longtemps reposer son cœur sur sa poitrine, lui découvrit les merveilles de son amour, et les secrets de son divin cœur. Voici les paroles que le Sauveur lui adressa : « Mon divin cœur est si rempli d'amour pour les hommes et pour toi en particulier, que ne pouvant plus contenir en lui-même les flammes de son ardente charité, il faut qu'il les répande par ton moyen, et qu'il se manifeste à eux pour les enrichir des trésors qu'il renferme. Je te découvre le prix de ces trésors. Ils contiennent les grâces de sanctification et de salut, nécessaires pour les tirer de l'abîme de perdition. Je t'ai choisie nonobstant ton indignité et ton ignorance, pour l'accomplissement de ce grand dessein, afin qu'il paraisse mieux que tout soit fait par moi ». Puis lui prenant son cœur pour le mettre dans le sien, elle le vit comme un atome consumé dans une fournaise ardente, et il lui fut rendu tout embrasé. Chaque vendredi, le divin Sauveur lui accordait des faveurs semblables. Alors, le Sacré-Cœur lui apparaissait comme un soleil éclatant, dont les rayons tombaient sur son cœur embrasé d'un feu si vif qu'il semblait prêt à se réduire en cendres.

Il fallait parler de ces extases à la Mère de Saumaise. Cela lui coûtait énormément. Elle le fit cependant, et fut traitée de visionnaire. Cependant, Marguerite-Marie éprouvait au cœur une oppression qui allant toujours croissant, finit par faire craindre pour ses jours. Les médecins furent mandés, elle déclara qu'il fallait la saigner ; les médecins se moquèrent d'elle et le mal allait empirant jusqu'à ce qu'enfin, comme dernière ressource, on fit ce qu'elle demandait, et elle fut immédiatement soulagée. Ses souffrances revenaient souvent, et chaque fois on était obligé d'en venir au même remède. Les sœurs qui ne comprenaient rien à son mal, ne pouvaient lui pardonner ce qu'elles regardaient comme une pure bizarrerie de sa part.

Destinée par le divin Sauveur à être l'instrument de sa miséricorde et de son amour, Marguerite-Marie ne savait pas encore de quelle manière elle devait y concourir. Le divin Maître le lui apprit enfin. Il lui apparut de nouveau avec ses cinq plaies brillantes comme des soleils. Des torrents de flammes sortaient de son divin cœur. Il fit connaître à Marguerite-Marie les merveilles inexprimables de son amour, l'excès où il avait porté cet amour envers les hommes, dont l'ingratitude lui avait été plus sensible que toutes les autres douleurs de sa Passion. « S'ils usaient de retour à mon égard, tout ce que j'ai fait pour eux paraîtrait peu de chose à mon amour, mais ils n'ont pour moi que de la froideur et ils ne répondent à mes empressements que par des rebuts. Toi, au moins, donne-moi cette satisfaction de suppléer à leur ingratitude autant que tu le pourras ». Ensuite il lui expliqua ce qu'il lui demandait pour préparer ses desseins. C'était de communier aussi souvent que l'obéissance le lui permettrait ; de communier le premier vendredi de chaque mois. Il lui annonça que chaque semaine, dans la nuit du jeudi au vendredi, il la ferait participer à la mortelle tristesse qu'il avait ressentie au jardin des oliviers ; il lui demanda de se lever entre onze heures et minuit et de rester prosternée pendant une heure la face contre terre ; il lui recommanda de se défier du démon qui cherchait à la tromper et de n'écouter que l'obéissance. Elle sortit de cette vision anéantie. Le feu qui la dévorait lui donna une fièvre brûlante dont elle eut plus de soixante accès qui firent désespérer de sa vie. Dans une défaillance, les trois personnes divines lui apparurent ; le Père lui plaça sur les épaules une lourde croix hérissée d'épines, le Fils lui annonça qu'il l'attacherait à cette croix, et le Saint-Esprit qu'il la consumerait de son amour en la purifiant.

La Mère de Saumaise hésitait toujours à se prononcer. Elle voulait des preuves convaincantes. Elle commanda à Marguerite-Marie de demander sa guérison ; elle reconnaîtrait, si elle l'obtenait, qu'elle était sous l'influence de l'Esprit de Dieu. Marguerite-Marie obéit et fut instantanément guérie. La Mère de Saumaise ne s'en tint pas là. Elle la soumit à des directeurs peu éclairés qui ne virent en elle qu'un cerveau malade, un esprit abusé et mélancolique et qui lui ordonnèrent de chasser tous ces fantômes de son imagination. Ce fut pour elle une rude épreuve à laquelle elle ne voyait pas d'issue, quand Notre-Seigneur lui apparut et lui dit : « Sois tranquille, je t'enverrai mon serviteur ».

Cette année, 1674, le Père de la Colombière arrivait à Paray-le-Monial. C'était un saint religieux plein de zèle et de piété et il était ce serviteur dont le divin Sauveur avait parlé à la Bienheureuse. Elle le comprit par intuition la première fois qu'elle le vit, et sur l'ordre de la Mère de Saumaise elle s'ouvrit entièrement à lui, et le Père de la Colombière reconnut les voies de Dieu et engagea Marguerite-Marie à se livrer à ces attraits surnaturels. La fête de Noël étant arrivée, la Bienheureuse eut une nouvelle extase. Le Sauveur lui découvrait successivement ses desseins. Le divin Cœur lui apparut cette fois comme un trône tout de feu et de flammes, rayonnant de toutes parts et transparent comme un cristal. La plaie qu'il reçut sur la croix y paraissait visiblement. Il y avait une couronne d'épines autour de ce Sacré-Cœur et une croix au dessus pour faire entendre que son amour était la source de ses souffrances. Il dit à la Bienheureuse que le grand désir qu'il avait d'être parfaitement ami des hommes lui avait fait former le dessein de leur manifester son cœur et qu'il prendrait un singulier plaisir d'être honoré sous la figure de ce cœur de chair dont il voulait que l'image fût exposée aux regards afin de toucher les cœurs insensibles. « Voilà, ma fille », ajouta-t-il, « le but pour lequel je t'ai accordé de si grandes grâces ». Dans une autre extase, le jour de la fête du Sacré-Cœur de Marie, établie depuis peu, le divin Sauveur lui révéla qu'il avait choisi le Père de la Colombière pour l'aider, et un des jours de l'octave du Saint-Sacrement il finit par lui découvrir complètement ce qu'il voulait d'elle. Lui montrant son cœur : « Voilà », dit-il, « ce cœur qui a tant aimé les hommes, qu'il n'a rien épargné jusqu'à s'épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour ; et en reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes ; car ils ne cessent de m'outrager par leurs irrévérences et leur ingratitude, et par les froideurs et les mépris qu'ils ont pour moi dans ce sacrement d'amour. Mais ce qui m'est encore plus sensible, c'est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi. C'est pour cela que je te demande que le premier vendredi d'après l'octave du Saint-Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon Cœur, en communiant ce jour-là, et en lui faisant amende honorable afin de réparer les indignités qu'il a reçues pendant le temps qu'il a été exposé sur les autels. Je te promets aussi que mon Cœur se dilatera pour répandre avec abondance les influences de son divin amour sur ceux qui lui rendront cet honneur et qui procureront qu'il lui soit rendu ».

Le Père de la Colombière, averti de ce qui s'était passé et du rôle qui lui était assigné dans les desseins de Dieu, fit dès ce moment sa plus douce occupation de faire connaître et aimer le cœur de Jésus. Il semblait que les obstacles allaient disparaître ; mais par un secret dessein de Dieu, il en fut tout autrement. Son crédit, dès lors, baissa dans le monastère, et il reçut de ses supérieurs l'ordre de partir pour l'Angleterre.

Dans cette contrée, le saint religieux, dont nous n'avons pas à raconter les actions, eut de rudes épreuves à subir ; il fut soutenu par les lumières de la Bienheureuse et établit dans cette contrée la dévotion du Sacré-Cœur. Pendant ce temps, Marguerite-Marie devenait une victime : Notre-Seigneur n'était pas content de la communauté où elle vivait et c'est elle qui fut choisie par le divin Sauveur pour arrêter sa justice. Elle eut à endurer des souffrances inouïes. Sa santé en souffrit de cruelles atteintes ; son estomac ne pouvait plus supporter aucune nourriture et on lui donna l'ordre de manger de tout ce qui serait servi. Enfin, la Mère Saumaise lui ordonna de demander dans sa communion d'être rétablie dans son état primitif. Elle l'obtint, mais ce fut pour endurer de nouvelles souffrances.

On était en 1678, et il fallait pourvoir, d'après les règles de la Visitation, au remplacement de la Mère de Saumaise. Les religieuses choisirent la Mère Péronne-Rosalie Greyflé, de la maison d'Annecy. Quand elle fut arrivée à Paray, le 17 juin 1678, on trouva en elle un esprit solide, un cœur plein de tendresse pour toutes ses filles et une vigilance clairvoyante sur les sœurs et les malades. Elle était fort éclairée et fort intérieure dans la conduite des âmes. Elle eut bien vite compris les secrets de la miséricorde divine sur la bienheureuse Marguerite-Marie. Jésus-Christ la comblait de plus en plus de douceurs ineffables, la récompensant par là de toutes les humiliations qui lui venaient de l'extérieur et la préparant aux grands combats qui lui restaient à soutenir pour l'exaltation du Sacré-Cœur.

Cependant le Père de la Colombière était revenu d'Angleterre, où il avait eu fort à souffrir, compromis qu'il avait été dans un prétendu complot papiste qui avait amené une condamnation de mort, pour cinq de ses confrères. Il vint en passant à Paray-le-Monial, visiter la bienheureuse Marguerite-Marie, ce qui fut pour elle une nouvelle occasion d'humiliations. Il fut appelé à Lyon par ses supérieurs, et il écrivit à Marguerite-Marie, à de rares occasions et toujours pour des sujets qui avaient trait à la gloire de Dieu et au bien des âmes. Peu de temps après, ce généreux missionnaire revint à Paray-le-Monial pour y mourir. Les fatigues l'avaient usé, et la Bienheureuse lui avait dit que Dieu voulait le sacrifice de sa vie.

Les épreuves de la Bienheureuse n'étaient pas terminées. « Je te veux être toute chose », lui avait dit Notre-Seigneur, « je serai ta joie et ta consolation, mais aussi ton supplice ». En conséquence, il laissa appesantir sur elle sa sainteté de justice et sa sainteté d'amour, et elle avoua que sans un secours extraordinaire du ciel, elle eût été bientôt accablée. Elle éprouvait la sainteté d'amour en faveur des âmes du purgatoire, et la sainteté de justice toutes les fois qu'il y avait quelques âmes à sauver, un scandale à expier, un malheur à conjurer, une victoire à obtenir pour Jésus-Christ. Ce fut surtout pendant les années qui s'écoulèrent avant le triomphe complet du Sacré-Cœur qu'elle éprouva ces mystérieuses souffrances. Le carnaval lui apportait toujours un redoublement d'angoisses. Le démon, comme on doit bien le penser, ne l'épargnait pas et la poursuivait de tentations continuelles. Elle était souvent obsédée d'une abominable tentation de gourmandise, et quand elle entrait au réfectoire, le dégoût faisait place à la tentation, et elle ne pouvait manger. Elle était aussi tentée de vaine gloire, et plus souvent, de désespoir. Satan, ne pouvant la vaincre, lui apparaissait sous des formes épouvantables : « Maudite que tu es, je te poursuivrai partout », lui disait-il, « et t'attraperai ». Avec le signe de la croix elle se débarrassait de lui.

Quand le second triennat de la Mère Greysié fut expiré, on lui donna pour remplaçante Marie-Christine Melin de Paray ; la Bienheureuse fut nommée assistante et quelque temps après maîtresse des novices. Elle devait dans cette charge, selon les desseins de Dieu, exercer un véritable apostolat et travailler à conquérir au Cœur de Jésus les cœurs des jeunes filles qui se préparaient à entrer dans l'Ordre. Pendant ce temps, les familiarités divines de Jésus avec sa servante se renouvelaient continuellement et lui donnaient des forces pour remplir sa mission.

Marguerite-Marie montra une grande habileté dans l'emploi qui lui était confié, maniant différemment les cœurs des novices selon la diversité de leur esprit, afin de les former toutes au bon plaisir de Celui au service duquel elles sont consacrées. Elle était aidée de lumières extraordinaires qui lui manifestaient les secrets des cœurs. Elle avait avec les novices des avances cordiales et irrésistibles qui finissaient toujours par lui gagner leur pleine confiance. Elle se montra une digne fille de saint François de Sales dont elle eut toujours la discrétion et la suavité. Sans cesse elle leur parlait du Sacré-Cœur et cherchait à leur en inspirer la dévotion. Les novices l'aimaient et cherchaient à lui faire plaisir. Cette année, la fête de Sainte-Marguerite tombait un vendredi ; pour la fêter, elles s'arrangèrent de façon à rendre, ce jour-là, les premiers hommages au Sacré-Cœur. Tout fut simple dans cette fête de famille. On improvisa un autel que l'on orna de fleurs, et avec une plume et de l'encre une main inhabile traça sur le papier la figure d'un cœur enflammé surmonté d'une croix et entouré d'une couronne d'épines, et au milieu de ce cœur, elle écrivit le mot charité.

Marguerite se consacra, elle et ses novices, au Sacré-Cœur. Quelques professes invitées à prendre part à cette fête s'y refusèrent. Jésus consola la Bienheureuse de ce refus en lui faisant voir que le trésor sacré de son Cœur serait manifesté à tout l'Ordre de la Visitation, et par son moyen, au monde entier.

Une persécution nouvelle et amère lui fut suscitée par le refus qu'elle fit de sanctionner, par son suffrage, la vocation d'une jeune fille dans laquelle elle ne reconnaissait pas les marques de l'Esprit de Dieu. La famille reprit la jeune fille. Elle était puissante, et le père crut ne devoir garder aucun ménagement avec une communauté coupable à ses yeux d'accorder une pleine confiance à une fille qu'il regardait comme une folle et une visionnaire. Les plaintes eurent de l'écho, on demandait la déposition de la maîtresse des novices, en menaçant de recourir à l'autorité épiscopale. Néanmoins Marguerite-Marie resta dans sa charge, et la persécution ne se ralentit point. Elle eut grandement à souffrir ; mais ce qui lui fut surtout sensible, et ce fut la dernière épreuve de cette nature, c'est qu'on la priva de la communion du premier vendredi du mois. Dieu le permettait ainsi pour faire comprendre à la supérieure et à la Bienheureuse que toutes deux ne pouvaient rien, n'étaient que des instruments de sa volonté et qu'il fallait l'écouter sous peine de lui déplaire. La Mère Melin fut sur le point d'être punie, pour sa défense, aussi sévèrement que l'avait été la Mère Greyflé par la mort de la sœur Quarré. Une novice de grande espérance, sœur Rosalie Verchère, tomba tout à coup dangereusement malade et ne fut rappelée des portes du tombeau que quand la supérieure eut permis à la Bienheureuse de reprendre sa communion du premier vendredi de chaque mois.

Cependant les persécutions continuaient, et Marguerite-Marie était sous le coup de perpétuelles menaces. Dieu lui envoya le Père Ignace Rolin, jésuite, pour l'aider à gravir les derniers degrés qui devaient aboutir à la paix souveraine. Il fut nommé à cette époque supérieur à la résidence de Paray. Il s'était, malgré son éminente piété, laissé surprendre, mais ses préventions tombèrent vite quand il eut vu la Bienheureuse ; il reconnut les mystérieuses opérations de Dieu en elle, et l'aida de tout son pouvoir. Ce fut sur son ordre que la Bienheureuse écrivit ses Mémoires qui la font si bien connaître et où l'on ne peut mieux faire que de puiser pour redire sa vie. Le démon en même temps redoublait ses efforts contre Marguerite-Marie. La communauté en fut plus d'une fois témoin. Elle faisait par la maison des chutes étranges et sans causes apparentes. Sa chaise plusieurs fois lui fut enlevée de dessous elle, et elle tomba violemment à la renverse. Comme on la questionnait, elle se contenta de sourire et de se rasseoir en silence. Plein de rage et de dépit de se voir toujours vaincu, un jour, son ennemi enveloppa l'église du couvent dans un si violent tourbillon que l'on crut un instant qu'elle serait renversée de fond en comble. Les visites du bon Maître étaient, en récompense, aussi fréquentes ; il se plaignait à elle du relâchement qui s'était introduit dans plusieurs maisons de la Visitation. Les manquements qui attiraient sa colère étaient le déguisement des fautes au confessionnal ; la recherche de sa propre gloire, et non celle de Dieu et la curiosité. Heureusement la plupart des maisons embrassèrent la dévotion du Sacré-Cœur et écartèrent d'elles par là la vengeance divine.

Si l'on n'eût jugé que sur les apparences, on n'eût pas cru prochain le triomphe du Sacré-Cœur, et cependant on y touchait. Déjà la Mère Saumaise à Dijon, et la Mère Greyfié à Semur avaient établi et propagé la dévotion au Sacré-Cœur dans leur couvent avant que cette dévotion fût adoptée à Paray-le-Monial. La Mère Greyfié venait d'envoyer à la Bienheureuse des images pour toute sa communauté, et de plus une jolie miniature représentant le tableau qu'elle devait suspendre à son autel du Sacré-Cœur. Enfin l'heure des bénédictions sonna aussi pour Paray-le-Monial. Par une secrète puissance de la grâce un changement s'est opéré dans les cœurs, et les plus opposées jusque-là à la dévotion du Sacré-Cœur sont les premières à favoriser cette dévotion.

La sœur des Escures, la plus intraitable à propos du Sacré-Cœur, demanda elle-même à Marguerite-Marie l'image que la Mère Greyfié lui avait envoyée, et l'exposa elle-même le vendredi de l'octave du Saint-Sacrement sur un petit autel fait exprès et orné de fleurs.

Toute la communauté reconnut l'empire de ce cœur, et il fut résolu que l'on ferait peindre un tableau destiné à le représenter, et bâtir une chapelle qui lui serait consacrée. Le cœur de la Bienheureuse était inondé de la plus pure joie, et c'est alors qu'elle apparut dans toute sa grandeur et dans la pleine maturité de ses héroïques vertus. C'est à cette époque qu'après avoir consulté le Père Rolin, éloigné de la communauté, par ordre de ses supérieurs, elle fit le vœu d'accomplir toujours ce qu'elle croirait le plus parfait.

Cependant, la chapelle destinée au Sacré-Cœur, que l'on élevait au fond du jardin, était debout, ornée de tout ce qu'une ingénieuse piété avait pu déployer de pompe et de magnificence. La dédicace se fit le 7 septembre 1688. La cérémonie dura deux heures entières, et la foule s'y porta empressée et nombreuse. Désormais c'était une victoire remportée, le Sacré-Cœur avait vaincu.

La réputation de sainteté de la Bienheureuse se répandit rapidement partout et tous les regards étaient fixés sur elle. Cela faisait grandement souffrir son humilité, mais il fallait se résigner à une célébrité qui était pour elle un vrai supplice.

Elle trouvait qu'elle n'avait plus rien à faire ici-bas, du moment qu'elle n'avait plus à souffrir, et elle fit savoir plusieurs fois que sa mort était proche ; c'était en 1690. Elle annonça qu'elle mourrait cette année et, en effet, dans l'automne, elle fut saisie d'un léger accès de fièvre qui excita l'inquiétude autour d'elle. C'était l'époque de la retraite, et une sœur lui ayant demandé si elle croyait pouvoir entrer en retraite : « Oui », répondit-elle, « mais dans la grande retraite ». Quoique le mal allait en empirant, les médecins avaient assuré qu'elle n'en mourrait pas, et le dernier jour de sa vie personne ne pouvait croire à sa fin prochaine. Cependant ses forces baissaient rapidement et les défaillances se succédaient. S'adressant aux infirmières qui la soutenaient : « Demandez à Dieu pardon pour moi », leur dit-elle, « et aimez-le vous-mêmes de tout votre cœur pour réparer tous les moments que je ne l'ai pas fait. Quel bonheur d'aimer Dieu ! Ah ! quel bonheur ! Aimez donc de cet amour, mais aimez-le parfaitement ». Tout à coup elle fut prise de convulsions ; toute la communauté avertie se réunit autour d'elle ; la Bienheureuse recueillit toutes ses forces pour les exhorter à aimer Dieu sans réserve et sans partage, et elle expira après qu'on lui eut administré l'Extrême-Onction, le 17 octobre 1690. Elle avait quarante-deux ans, deux mois et quatre jours. La nouvelle de son décès se répandit rapidement par la ville, et on entendait partout ces mots : « La Sainte est morte ! la Sainte est morte ! » La cérémonie de ses funérailles attira un concours extraordinaire.

## CULTE ET RELIQUES.

## CONFRÉRIE DE L'HEURE-SAINTE. — ÉCRITS.

La bienheureuse Marguerite-Marie fut inhumée dans la sépulture ordinaire, qui était alors sous le chœur. En 1763, on retira le cercueil de l'endroit où on l'avait mis ; mais la vénération qu'on avait pour elle et sa renommée de sainteté qui ne faisait que s'étendre de plus en plus, ne permirent pas de jeter ses restes sacrés dans l'ossuaire commun, situé à l'entrée du petit caveau, où l'on avait coutume de déposer les ossements des religieuses. Les chairs et les vêtements mêlés à la chaux qui les avait pénétrés furent recueillis avec respect, et on commença dès lors à en distribuer aux fidèles sous le titre de Cendres de la Vénérable Marguerite-Marie Alacoque. Les ossements furent conservés dans une châsse de bois de chêne, vitrée et placée dans le caveau sur une petite table, à côté de l'endroit où la Bienheureuse avait été inhumée. Elle y resta jusqu'à l'expulsion des Sœurs, en 1792.

Le recours continuel à l'intercession de la Bienheureuse, et les grâces de guérisons attribuées à ses mérites confirmant de jour en jour davantage l'opinion générale de sa sainteté, Mgr d'Halbencourt, évêque d'Autun, fit procéder, en 1715, aux enquêtes épiscopales sur la vie de la servante de Dieu et sur les faits qui s'y rattachaient. Mais les grandes préoccupations suscitées dans l'Église par le jansénisme, le philosophisme et la révolution, firent laisser longtemps la cause en cet état. Cependant la confiance des fidèles ne diminuait point, et le tombeau de la Bienheureuse était toujours en vénération.

En 1792, les religieuses furent obligées de quitter leur monastère ; elles emportèrent le pieux trésor des saintes reliques qu'elles s'étaient distribuées, et qu'elles confièrent en partie aux sœurs de l'hospice, qui les restituèrent fidèlement après le rétablissement du monastère. Mais pour la modeste châsse qui contenait les ossements de Marguerite-Marie, elles ne voulurent s'en rapporter qu'à elles-mêmes. On la confia d'abord à sœur Marie-Félicité Lorenchet, qui avait des parents à la porte du monastère chez lesquels elle se retirait. Obligée plus tard de se rendre à Beaune, son pays natal, elle remit le dépôt sacré à sœur Marie-Thérèse Petit, jeune religieuse de Paray, dont la famille le reçut avec bonheur et le garda avec respect jusqu'en 1801, époque à laquelle il fut permis aux religieuses de le rapporter dans le monastère, qu'elles venaient réoccuper en partie seulement, comme locataires. En 1809, elles quittèrent de nouveau ce monastère pour aller occuper un logement plus spacieux dans l'ancien prieuré des Bénédictins, dont l'église était devenue paroissiale. En 1817, la communauté de Moulins s'étant réunie et régulièrement reconstituée à la Charité-sur-Loire, toutes les sœurs, à l'exception de deux, quittèrent Paray. Celles qui s'éloignaient emportèrent leur part des saintes reliques, en proportion de leur nombre. Mais quand elles voulurent y ajouter la châsse de la bienheureuse Marguerite-Marie, on eut recours à l'autorité civile ; les sceaux de la ville y furent apposés comme à une propriété publique, et elle fut remise à la garde de M. Noiret, curé de la paroisse. Vainement on tenta plusieurs fois de la faire enlever, par ruse et par adresse ; la piété et l'amour de la patrie veillaient autour, et le trésor fut sauvé.

En 1823, le monastère ayant été racheté à l'acquéreur révolutionnaire par Mgr Roch-Étienne de Vichy, il fut aussitôt restauré, après quoi on y transporta la châsse de la Bienheureuse que l'on déposa dans un petit oratoire dont la porte donnait sur le chœur. Elle y resta un an, puis on la mit dans un coffre fermé à clef, qu'on plaça dans un sépulcre creusé à l'entrée du chœur et recouvert d'une pierre tombale.

La cause de la servante de Dieu fut introduite à la cour de Rome par un décret du 30 mars 1825 qui lui décoma le titre de Vénérable. La Congrégation des Rites ordonna une double enquête préliminaire qui ne fut terminée qu'en 1827. Le 22 juillet 1830, Mgr d'Héricourt, successeur de Mgr de Vichy, se rendit à Paray pour ouvrir le tombeau de la Vénérable, constater l'état des ossements sacrés et les retirer du chœur. On profita de la circonstance pour replacer ces précieuses reliques dans une châsse en noyer, un peu plus belle et surtout plus solide que l'ancienne, qui fut revêtue du sceau épiscopal et déposée à l'angle méridional du cloître. Dieu fit éclater en ce jour la gloire et la puissance de sa servante ; et parmi les grâces nombreuses obtenues par son intercession, on signale la guérison de la sœur Marie-Thérèse Petit, dont le décret apostolique a reconnu le caractère vraiment miraculeux. La procédure de Mgr d'Héricourt fut complétée à Rome où elle eut à subir quatre épreuves publiques, dans autant d'assemblées de la Congrégation des Rites, appelées : la Congrégation dispositive, tenue le 7 avril 1832 ; la Congrégation antépréparatoire, le 27 avril 1840 ; la Congrégation préparatoire, le 4 avril 1843 ; et enfin la Congrégation générale, en présence du Saint-Père, le 14 janvier 1844. Le décret sur l'héroïcité des vertus était prêt, quand mourut Grégoire XVI, en mai 1846. Le pape Pie IX, à peine monté sur le trône pontifical, réunit une nouvelle Congrégation générale, le 11 août 1846, et donna ordre, quelques jours après, de rédiger le décret constatant les vertus héroïques de la Bienheureuse. Trois guérisons extraordinaires ayant été soumises à l'examen de la Congrégation des Rites, la Congrégation dispositive eut lieu le 25 septembre 1852 ; la Congrégation antépréparatoire, le 6 septembre 1859 ; la Congrégation préparatoire, le 15 septembre 1863 ; et enfin la Congrégation générale, le 1er mars 1861, au Vatican, sous la présidence du Saint-Père. Une dernière Congrégation, appelée de Tuto, se tint au Vatican, en présence du Saint-Père, le 14 juin 1864. Le 24 de même mois, Sa Sainteté se rendit dans la basilique du Vatican et ordonna d'écrire et de publier le décret de la Béatification de la vénérable Marguerite-Marie Alacoque, dont la solennité était fixée à Rome au 18 septembre.

Le 13 juillet 1864, un prélat de la ville sainte, Mgr Borghi, camérier du Saint-Père et postulateur de la cause, délégué pour venir présider, avec Mgr l'évêque d'Antun, à l'ouverture du sépulcre, se rendirent ensemble, suivis d'un clergé nombreux, au monastère de Paray. La châsse, après avoir été retirée de l'endroit où elle avait été déposée, fut placée sur un brancard et portée à la salle de la communauté. Les sceaux ayant été reconnus intacts, puis brisés, on fit faire la reconnaissance et le classement des ossements que l'on plaça ensuite provisoirement dans une châsse romane en cuivre doré, qui fut munie des sceaux, et conduite processionnellement au trône qui lui avait été préparé au milieu du chœur. Le 18 et le 27 septembre 1864, il y eut à Paray des fêtes magnifiques en l'honneur de la Bienheureuse où ses reliques furent exposées et vénérées par une foule nombreuse de pieux fidèles.

En vertu d'un Bref apostolique, un triduum d'actions de grâces se fit dans toutes les églises et chapelles du diocèse d'Antun, les 22, 23 et 24 juin 1865. Les ossements sacrés, ayant été retirés de la châsse provisoire qui les contenait, furent lavés avec soin et arrosés de parfums ; des parcelles en furent détachées pour être envoyées aux monastères de la Visitation et données à quelques églises. La substance cérébrale fut retirée et mise plus tard dans un cœur en cristal environné de marguerites en émail, et fixé au centre d'une petite monstrance soutenue par deux anges. Chaque ossements enveloppé de drap d'or fut placé dans l'effigie et ensuite dans une châsse magnifique. Outre ces précieuses reliques, le monastère de Paray possède encore de la Bienheureuse les objets suivants, qui ont été placés sous les sceaux de Mgr l'évêque d'Antun : quelques lettres et sa Vie écrite par ordre du Père Rolin ; deux livres qui ont été à son usage ; son voile de religion ; d'autres portions de ses vêtements ; ses instruments de pénitence, ses cendres sacrées, des fragments de son cercueil et des deux châsses en bois.

La châsse contenant l'effigie et les ossements de la Bienheureuse est déposée dans le grand autel de l'église du monastère de Paray où un nombre considérable de pèlerins affluent journellement. La petite cellule établie à l'endroit de l'ancienne infirmerie, d'où cette sainte âme prit son essor vers les cieux, a été transformée en chapelle.

Sa Sainteté le pape Pie IX, à la demande de Mgr de Marguerye, évêque d'Antun, et d'un grand nombre de cardinaux, d'archevêques, d'évêques et autres grands personnages de l'Église, et sur un avis favorable de la Congrégation des Rites, a daigné signer, le 6 septembre 1866, la reprise de la cause de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, vierge.

Une confrérie, appelée l'Heure-Sainte, a été établie au monastère de la Visitation de Paray-le-Monial ; c'est un exercice d'oraison mentale ou de prières vocales qui a pour objet l'agonie de Notre-Seigneur au Jardin des Oliviers, ou toute autre circonstance de la Passion. Cet exercice fut prescrit par Notre-Seigneur lui-même à la bienheureuse Marguerite-Marie. D'après les statuts, l'exercice de l'Heure-Sainte se fait le jeudi avant minuit, à l'église ou partout ailleurs, à volonté, dès le moment où il est permis de réciter l'office de Matines du jour suivant. Ceux qui désirent entrer dans cette confrérie doivent faire parvenir leurs noms au monastère de la Visitation de Paray-le-Monial, pour y être inscrits sur le registre. Chacun, selon sa dévotion, a la liberté de faire l'Heure-Sainte plus ou moins souvent ; mais le souverain Pontife Grégoire XVI, en accordant, par son rescrit du 27 juillet 1851, une indulgence plénière à tous les fidèles sans exception, de l'un et de l'autre sexe, toutes les fois qu'ils font cet exercice, montre assez, par cette faveur, combien il désire qu'ils donnent souvent au divin Cœur de Jésus ce témoignage d'amour et de reconnaissance. La bienheureuse Marguerite-Marie la faisait tous les jeudis. Pour gagner cette indulgence, il faut s'approcher des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, et prier selon les intentions du souverain Pontife. L'indulgence est applicable aux âmes du purgatoire. Par un rescrit du 22 février 1832, Grégoire XVI autorise les Confrères à faire à volonté, le jeudi ou le vendredi, la communion prescrite pour gagner l'indulgence. Quant à la confession, il n'est pas nécessaire de la faire le jour ou la veille de la communion ; il suffit qu'on l'ait faite l'un des huit jours qui précèdent. (Décret de Pie VII, du 22 juin 1822.)

Les écrits de la bienheureuse Marguerite-Marie se composent de Lettres diverses, au nombre de cent trente-trois ; de sa Vie, écrite par elle-même ; d'Avis particuliers ; d'Instructions aux novices ; d'Écrits divers ; de Prières et de Cantiques. Son style est simple, naïf et plein d'onction.

Nous nous sommes servi, pour revoir et compléter cette biographie, d'un ouvrage intitulé : Vie et Œuvres de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, publication du monastère de la Visitation de Paray-le-Monial (Saône-et-Loire).

Date de fête

17 octobre

Époque

13ᵉ siècle

Décès

15 octobre 1243