Saint Paul Ni Tok-ei
Martyr
Résumé
Chrétien coréen zélé et potier de métier, Paul Ni Tok-ei convertit de nombreux païens avant d'être arrêté en 1797. Malgré d'atroces tortures, dont le supplice de la planche et de la cangue, il refusa d'apostasier. Il mourut sous les coups des satellites en 1798, affirmant que mourir pour Dieu assurait une gloire éternelle.
Biographie
PLUSIEURS MARTYRS DE CORÉE
Paul Ni
Le sang des martyrs de notre temps a été, en Corée, en Chine et autres terres incendiées, une semence de chrétiens, comme le sang de saint Étienne et des martyrs des premiers siècles; nos missionnaires ont suivi la trace des Apôtres, et les Actes des Apôtres se continuent dans les Annales de la propagation de la foi. Nous serions bien injustes envers notre siècle et surtout envers notre pays qui a été comme la source de cette sainte œuvre de la propagation de la foi, si nous l'oublions ici.
Ni Tok-ei, qui reçut au baptême le nom de Paul, naquit dans le district de Tsien-lang, province de Tsiong-Tsieng. À défaut d'études, il avait beaucoup de vertus et possédait une petite fortune qu'il employa tout entière à la conversion des païens. Son zèle attira sur lui l'attention des ennemis de notre sainte religion, ce qui l'obligea cinq ou six fois à changer de résidence; mais chacun des lieux où il se retira devint bientôt une fervente chrétienté.
Enfin, il vint planter sa tente dans une fabrique de poterie, au district de Tieng-San, et y vécut d'un petit commerce de ce genre. Or, autour de lui tout était idolâtre; il s'appliqua à faire connaître le vrai Dieu à ces pauvres artisans, et il y réussit si bien que, en peu de temps, il convertit tout le village.
Après le martyre de Paul Joun, de Sabas Tsi et de Mathias Tsoï (en 1795), qui avaient introduit en Corée le premier prêtre chinois, le Père Jacques Sy, la persécution ne se ralentit pas tout d'abord, et, dans la province où vivait Paul, on arrêta encore un grand nombre de néophytes. Un païen, du nom de Kim, vivant dans le voisinage, désignait hautement Paul comme le chef des chrétiens et menaçait de le dénoncer au magistrat. Sa femme, effrayée, l'engageait à fuir; mais il refusa, par crainte d'aller contre la volonté de Dieu et de scandaliser les néophytes, qui avaient mis en lui leur confiance; il cacha seulement ses livres, ses objets de religion et attendit.
Le huitième jour de la sixième lune 1797, il était chez lui, occupé à son travail, quand tout à coup des hommes se présentent et demandent, à travers la haie de son jardin, s'il est dans sa maison. « J'y suis », répondit-il. « Qui m'appelle ? » Aussitôt il sort, introduit les visiteurs dans sa demeure, les engage à s'asseoir et s'informe du motif qui les amène. « Nous sommes », dirent-ils, « des gens du prétoire, occupés à rechercher un esclave de la préfecture qui s'est enfui; or, ayant appris que tu as un calendrier, nous avons voulu le consulter pour faciliter nos perquisitions ». Paul répondit: « J'ai bien un calendrier, mais il n'indique que la suite du temps »; et il l'apporta. « Lis pour moi », dit le chef des satellites. — « Je ne sais pas lire les caractères ». — « Tu ne sais donc lire », reprit le satellite, « que les livres de la religion du Maître du ciel ? » Et il donna ordre de l'arrêter. Aussitôt une dizaine d'hommes se jettent sur lui et le garrottent étroitement.
Après avoir fouillé sa maison, où l'on découvrit un crucifix et quelques objets de piété, les gardes l'entraînèrent dans un bois voisin, le suspendirent à un arbre et, pendant qu'ils le frappaient de verges, le chef l'interrogeait pour apprendre de lui la retraite du prêtre et l'obliger à dénoncer les chrétiens; mais ce fut peine inutile. Le supplice ne cessa que vers le soir; aux approches de la nuit, l'escorte le conduisit, avec quelques autres néophytes, dans une pauvre auberge, dont le maître, touché de compassion, obtint qu'on relâchât les liens qui le faisaient beaucoup souffrir; mais, arrivé à la ville, Paul et ses compagnons de captivité furent de nouveau chargés de fers.
Le prétoire les attendait avec son lugubre appareil. Le mandarin, entouré de nombreux satellites et des instruments de torture, fit comparaître les confesseurs et interrogea d'abord Paul. « Quelle est ta demeure », lui dit-il. — « J'ai séjourné à Tieng-lan; j'habite maintenant Tieng-San ». — « Qui t'a instruit, et qui as-tu endoctriné ? » — « Je n'ai ni maître ni disciple ». — « Tu es un être digne de mort. Si tu n'as ni maîtres ni disciples, d'où viennent ces livres et cette image ? » Et d'un geste menaçant il lui montrait l'appareil des supplices prêt à fonctionner. Paul ne répondit rien; c'était le silence de la victime qui attend l'immolation. Elle fut différée; on le conduisit en prison les pieds et les mains enchaînés et la cangue au cou. Les autres captifs firent tout ce que voulut le mandarin, à l'exception d'un seul qui fut aussitôt jeté dans un cachot.
Le lendemain, à six lys (environ trois quarts de lieue) de la ville, se tenait un marché; le mandarin les menaça tous deux d'y être conduits et exposés à tous les outrages de la multitude. « C'est pour la cause de Jésus-Christ », répondit Paul, « nous ne pourrons assez reconnaître un pareil honneur ». Dès le matin, le mandarin les fit comparaître à son tribunal et leur dit: « La doctrine de Confucius, celle de Mong-Tze et celle de Fô sont véritables. Pour vous, refusant de vous en instruire, vous êtes allés chercher une erreur étrangère et vous travaillez encore à en infecter les autres ! Votre secte ne connaît ni roi, ni parent; vous vous livrez sans réserve aux plus monstrueux excès; vous suivez cette religion malgré les défenses du roi: c'est un grand désordre et vous êtes dignes de mort ». — « Ignorant comme je suis », répondit Paul, « je ne connais pas la doctrine de Confucius, ni celle de Mong-Tze, qui sont pour les lettrés; celle de Fô ne regarde que les bonzes; mais la religion chrétienne est faite pour tous les hommes. Votre serviteur va vous en dire quelque chose: Au commencement, Dieu seul était; c'est lui qui a tiré du néant tout ce qui existe. Après la création, il y eut des époux et des familles, puis des rois et des sujets. Fô, Confucius, Mong-Tze, les souverains et les empires sont postérieurs à la création du monde. Dieu seul est le vrai roi du ciel et de la terre, le maître et le conservateur de toutes choses, le vrai père de tous les peuples, la source véritable de la piété filiale et de la fidélité aux princes. L'amour des parents et la soumission au pouvoir sont ordonnés par le quatrième des dix commandements chrétiens; pourquoi nous reprocher de ne connaître ni les sentiments de la nature ni le respect de l'autorité ? » — « S'il en était ainsi », reprit le mandarin, « le roi, la cour et les magistrats le sauraient, et c'est d'eux que le peuple l'apprendrait; au contraire, ils prohibent votre religion qui porterait malheur à la Corée. Et vous, gens stupides, qui refusez d'obéir et de dénoncer vos maîtres, vous méritez la mort ». — « Mourir pour Dieu », reprit Paul, « c'est assurer à mon âme une gloire éternelle ».
On fait alors sortir du tribunal les deux confesseurs; les satellites les chargent de chaînes, les placent en face du soleil et s'efforcent, par mille outrages, de lasser leur constance et leur foi. Comme ils refusaient d'apostasier, après les injures on en vint aux coups; les uns leur donnaient des soufflets et les frappaient du pied; d'autres les couvraient de crachats ou pesaient de tout leur poids sur leurs cangues, en criant: « Aujourd'hui, après vous avoir promenés autour du marché, on vous tuera ! » Enfin les satellites, après leur avoir barbouillé la figure avec de la chaux, leur attachèrent une inscription sur la tête et sur le dos un énorme tambour; puis le mandarin parut à cheval et, à coups de fouets, on força les deux confesseurs à courir devant lui jusqu'au marché. Pendant le trajet, une foule considérable se pressait sur le passage, attirée par les cris des satellites et les coups redoublés du tambour. Il était environ neuf heures du matin. Lorsqu'ils furent arrivés, le mandarin prit la parole. « Ces deux misérables », dit-il, « sont chrétiens, et leur crime est celui des rebelles. Ils ne servent pas le roi, ne respectent pas les parents, ne tiennent aucun compte de la loi naturelle. Lorsqu'ils auront fait le tour du marché, on les fera mourir ».
Pour préluder aux avances qu'il annonçait, le mandarin fit donner aux prisonniers dix coups de planche, en leur commandant d'apostasier. « J'ai déjà répondu à toutes vos accusations », dit Paul, « je n'ai rien à ajouter ». On lui frappa les côtés avec la pointe de plusieurs bâtons, en réitérant le même ordre. « Dussé-je mourir dix mille fois », répétait le Confesseur, « je ne puis renier mon Dieu ».
Le peuple admirait sa fermeté et disait: « Certainement celui-là n'abjurera pas ». Il était sept heures du soir lorsqu'on les reporta en prison, après un supplice de plus de douze heures. Les satellites essayèrent encore d'ébranler Paul, en lui représentant que, s'il n'obéissait au mandarin, il ne pourrait éviter la mort. Il se contenta de répondre qu'il le savait bien.
Quatre jours après, le géolier vint dire aux deux captifs que le mandarin avait ordonné pour le lendemain un grand repas sur la place publique. Les apostats devaient y prendre part avec lui; les confesseurs, au contraire, s'ils persistaient dans leur résolution, devaient être mis à mort. Le compagnon de Paul, ne comprenant pas bien ces paroles, croyait que peut-être la paix serait rendue aux fidèles. « Il n'en est rien », lui dit Paul, « ne nous laissons pas aller à un vain espoir qui nous rendrait les supplices plus pénibles. Pour moi, je veux demeurer en prison et, si le mandarin m'obligeait à en sortir, loin de fuir et de chercher une retraite, je resterais dans la ville ».
Son compagnon, saisi de crainte, se cachait la tête entre les mains et gardait le silence. « Qu'as-tu ? » lui demanda Paul. — « Vraiment, je ne sais comment supporter de nouveaux supplices... Que faire ? » — « Il est vrai, nous sommes sur la croix... Moi aussi je souffre beaucoup, et, comme je suis plus vieux que toi, mon âge me rend les tortures encore plus douloureuses: mais le ciel s'obtient-il à vil prix ? Les épreuves sont la monnaie avec laquelle on achète le bonheur éternel ! Prends courage et souffre encore quelques instants ».
Le lendemain, on les conduisit sur la place du marché, où s'élevait, sous une grande tente, le tribunal du mandarin, environné de plusieurs sièges. Les apostats y prirent place, revêtus de beaux habits, et le festin commença, pendant que les deux prisonniers se tenaient au lieu du supplice. Le mandarin leur dit: « Le paradis, c'est de faire bonne chère, d'entendre une belle musique, et d'avoir ici-bas une jouissance pour chacun de ses désirs. Vous, qui voulez monter au ciel, comment ferez-vous pour escalader ses trente-trois étages ? Abjurez, et vous serez traités comme ces convives; sinon, je vous enverrai au grand tribunal, et vous serez mis à mort. Répondez ». — « J'ai déjà répondu », dit Paul, « mais j'ajouterai encore une parole: Dieu est le seul maître de tout, de la vie et de la mort; comment pourrais-je le renier ? » Son compagnon, moins courageux, n'osa résister aux menaces du juge, et eut la faiblesse de faire ce qu'il ordonnait. Encouragé par ce premier succès, le mandarin dit alors: « Allons, toi aussi, renonce au Maître du ciel ». — « Quand le roi porte une loi », reprit le généreux confesseur, « on la transmet au peuple, et vous, loin de la violer, vous veillez à son exécution. Comment donc aujourd'hui osez-vous ordonner au peuple de blasphémer son véritable Père ? Chez nous, on n'a pas coutume de maudire ses parents ». Le mandarin, transporté de colère, ordonna de brûler les livres saisis chez Paul, et de faire circuler le crucifix dans le marché en disant: « Cet homme a fait son Dieu de ce supplicié; n'est-ce pas affreux ? »
Vers midi, pendant que cette profanation s'accomplissait, tout à coup le ciel s'assombrit, le tonnerre gronde, le vent souffle avec violence, enlève la tente et renverse presque le mandarin. Les apostats, qui se livraient à une joie coupable, pâlissent et s'effraient; à défaut de remords, la peur les saisit et ils prennent la fuite. De son côté, le peuple s'émeut et dit qu'on ferait bien de relâcher le chrétien. Pendant ce tumulte, Paul demeurait calme et priait en silence; mais lorsqu'on lui eut appris qu'on avait brûlé les livres et le crucifix, il en fut affligé jusqu'à verser des larmes. Loin d'être désarmé par ce qui venait d'avoir lieu, le mandarin fit de nouveau frapper le confesseur, et ce ne fut que vers le soir qu'on le reconduisit en prison, mais si épuisé, qu'il tomba de défaillance, et qu'on fut obligé de le porter dans son cachot; ce qui n'empêcha pas de le charger encore d'une lourde cangue. Néanmoins, il était calme et s'occupait à méditer.
Durant l'automne, il subit un nouvel interrogatoire, et fut de nouveau frappé de la planche. Ceux qui le voyaient dans cette torture s'écriaient: « Il mourra sous les coups! » — « Mourir sous les verges, sous la planche ou sous le glaive », disait Paul, « c'est à la volonté de Dieu; qu'il soit béni de tous ! » Et il demandait sans cesse la grâce d'expirer dans les supplices. Il souffrait beaucoup de la faim, et ses vêtements s'étant usés, le froid augmentait aussi beaucoup ses douleurs. Sa femme lui apporta du vin et de la viande dans sa prison; il les refusa d'abord: « La sainte Vierge », disait-il, « m'ayant placé sur la croix, il n'est pas convenable que je touche à ces mets. J'ai bien entendu dire que Jésus-Christ, au Calvaire, avait été rassasié d'opprobres et de souffrances; mais je n'ai pas vu qu'il ait pris rien de délicat. Moi aussi, je suis sur la croix, je dois faire comme mon Sauveur ». Il dut néanmoins céder à de nouvelles instances et accepter ce soulagement.
Sans cesse, il pensait à Dieu et en recevait d'abondantes consolations. Un jour, il entendit une voix qui lui disait ces paroles de la Salutation angélique: « Le Seigneur est avec vous ! » Et soudain il se sentit rempli de joie. Il semblait aussi avoir reçu une intelligence extraordinaire et surnaturelle, qui lui faisait goûter la beauté des prières chrétiennes, mieux qu'aux plus instruits. Sa piété était ingénieuse, et il savait tirer parti de toutes les circonstances pour ranimer sa ferveur. Ainsi, pendant l'hiver, l'excès du froid irritait la douleur de ses blessures; or, le jour de Noël, ayant subi un cruel interrogatoire, il fut pris d'une fièvre brûlante: « Voyez », disait-il à ce propos, « afin que mon âme ne se refroidisse pas, le Seigneur, par une faveur spéciale, me réchauffe au moyen des coups ».
Après le nouvel an, il fut mis trois fois à la question. À la dernière de ces épreuves, le mandarin lui dit: « Si tu veux abjurer, je te donnerai du riz, je ferai panser tes plaies, et je t'accorderai une place de chef de canton qui suffira pour te remettre à l'aise ». Paul répondit: « Quand vous me donneriez tout le district de Tieng-San, je ne pourrais jamais renier Dieu ». Le mandarin lui dit encore: « Tu prétends que les chrétiens honorent leurs parents; mais tes quatre enfants ne sont pas venus te voir une seule fois depuis que tu es en prison. A-t-on jamais vu des cœurs aussi dénaturés ? » Il répondit: « Obéir à son père, n'est-ce pas l'honorer ? Or, j'ai maintes fois recommandé à mes enfants de ne pas venir près de moi, de peur qu'avec l'amour que nous nous portons, cette entrevue ne fût plus nuisible qu'utile aux uns et aux autres. C'est ma défense formelle qui les empêche de me visiter, et la privation qu'ils s'imposent est une soumission filiale à mes ordres ».
A la quatrième lune, il subit encore une cruelle torture. Cependant les satellites, qui venaient souvent le voir, ne gardaient plus la porte avec la même vigilance, semblant par là l'inviter à s'enfuir; mais il ne le voulut pas. Lorsqu'on l'y engageait, il répondait simplement: « C'est le juge qui m'a fait mettre en prison, je ne puis en sortir que sur son ordre ». Vainement des chrétiens lui représentèrent que, la conduite des gardes ne pouvant qu'être dictée par le mandarin, il ne devait pas se faire scrupule de reprendre une liberté qu'on lui offrait. Il réfléchit un instant et répondit: « Si nous nous laissons prendre aux pièges du démon, nous courons risque de perdre notre âme avec tout ce qu'elle a pu acquérir de mérites. Ma maison est si pauvre, qu'il m'en coûte peu de rester en prison, où je suis en paix ». Puis il dit à sa femme: « Tous ceux qui prient pour moi, si c'est pour me faire jouir encore des choses de ce monde, il faut les en détourner; mais s'ils prient pour mon âme, pour mon éternité, pour que je n'oublie pas les souffrances et les mérites de Jésus-Christ, recommande-leur de prier sans cesse. J'espère bien que c'est de la sorte que ma famille prie pour moi. Quant à ma nourriture, apporte-moi, selon tes moyens, une échelle de riz chaque jour ou tous les deux jours, et quand tu n'auras rien à me donner, ne t'en inquiète pas: si je ne puis sortir d'ici, mon cadavre le pourra bien. Dorénavant », ajouta-t-il, « lorsqu'on te chargera de me dire quelque chose, quand même ce serait de la part des chrétiens, si cela tend à ébranler mon courage, ne m'en parle pas, mon cœur pourrait être faible ».
A la suite d'une nouvelle torture, qu'il subit à la sixième lune, les satellites vinrent le trouver dans sa prison et lui dirent: « Le gouverneur de la province vient d'exécuter Ni-Tson-Tchiang (c'était un chrétien de famille distinguée), et il a envoyé l'ordre de mettre à mort les prisonniers de Tieng-San, s'ils refusent d'apostasier: que veux-tu faire ? » — « Dussé-je mourir dix mille fois », répondit-il, « je n'apostasierai jamais ». Les satellites se retirèrent, non sans l'avoir maltraité. Deux jours après, c'est-à-dire le troisième jour de la sixième lune, sa femme vint à la prison s'informer de son état et des choses dont il pouvait avoir besoin. « Je ne souffre pas », dit-il, « je ne sens pas la faim; j'ignore de combien de coups on m'a frappé ». Il lui remit en même temps un calendrier et des livres de prières, l'assurant qu'il n'en avait plus besoin et qu'il lui suffisait d'avoir des provisions jusqu'au 40 du même mois. Il ne s'expliqua pas davantage, mais il est facile de comprendre qu'il avait reçu d'en haut la connaissance de son prochain martyre.
Le 8, le mandarin le fit amener à son tribunal et lui répéta les ordres qu'il avait reçus de l'envoyer au supplice, s'il persistait dans son refus d'apostasier. La réponse de Paul fut toujours la même: « Depuis plusieurs années que je connais la religion », dit-il, « je sais qu'il est juste de mourir pour Dieu; n'espérez donc pas que je l'abandonne ». On le tortura et il fut reconduit en prison. Le lendemain, sa femme et trois ou quatre chrétiens vinrent le visiter. Il leur demanda ce qu'ils voulaient: « C'est », dirent-ils, « qu'aujourd'hui on doit vous faire subir d'affreux supplices; nous sommes venus pour y assister et compatir à vos douleurs ». Il les pria de se retirer, de peur que leur présence ne fît sur son cœur une impression qui en brisât l'énergie. Comme ils demeuraient, le confesseur ajouta: « Pourquoi ne faites-vous pas ce que je vous dis ? Si le Seigneur me fortifie, les tourments les plus cruels sont faciles à supporter; s'il me livre à ma propre faiblesse, il me sera impossible de résister aux moindres souffrances; mais Jésus et Marie me soutenant, rien ne me fait peur. Je vous conjure de vous retirer ». Ils se rendirent à ses instances, et le laissèrent se préparer seul au combat.
Le 40 au matin, les satellites vinrent l'avertir que le jour de sa mort était arrivé. Il tressaillit de joie et son visage parut tout rayonnant. « C'est étrange », disaient les gens du prétoire, « depuis que cet homme est en prison, quand il n'est pas torturé, il est maigre, pâle et abattu; les tourments, au contraire, semblent lui rendre la vie, et aujourd'hui qu'on lui annonce sa mort, on ne l'a jamais vu si radieux ». C'était l'anniversaire du jour où il avait été promené avec tant d'avanies autour du marché. On lui mit une petite cangue, et il s'avança vers la place, entouré de satellites qui portaient les instruments du supplice et suivis du mandarin. Celui-ci descendit de cheval et commanda de torturer le condamné. Alors on le couche à plat ventre, la tête assujétie par ses longs cheveux et les deux bras liés à une grosse pierre. On serre la cangue presque à l'étouffer, et plusieurs bourreaux le frappent avec un morceau de bois triangulaire, sorte de hache, dont chaque coup fait une plaie. Après l'avoir mis tout en sang, le mandarin lui demande s'il ne veut pas apostasier. Paul, épuisé, ne peut répondre; alors un satellite s'approche et lui dit: « Si tu veux abjurer, il en est encore temps ». Le martyr rassemble ce qui lui reste de force et dit: « Jamais ! »
Ses lèvres étaient noires et desséchées, à peine semblait-il lui rester un souffle de vie. Le supplice recommence; on l'interrompt de nouveau pour lui demander s'il n'abjure pas encore. Hors d'état de parler, Paul répond par un signe de tête négatif. Tout à coup il lève la tête, regarde le ciel et s'écrie: Ave, Maria! puis il retombe et semble mort. Cependant les païens disaient: « C'est à cause de lui que la sécheresse nous désole et que nous mourons de faim; il faut l'achever à coups de pieds ». La foule se pressait autour de la victime; sa femme voulut s'approcher pour le soulager; des clameurs s'élevèrent aussitôt contre elle; maltraitée, battue, foulée aux pieds, on l'emporta évanouie.
Paul ayant repris connaissance, le mandarin le fit frapper pour la troisième fois. Rien ne pourrait décrire l'état de ses plaies. Ses jambes avaient été brisées au-dessus des genoux; on voyait à nu les os fracassés et la moelle coulait jusqu'à terre. Lorsqu'on le délia, il resta étendu sans mouvement; on le jeta sur une natte, sans lui ôter sa cangue, et quatre bourreaux le reportèrent à la prison, qui fut fermée avec soin. Le mandarin dit aux gardes: « Si quelqu'un donne seulement un verre d'eau à cet homme, je le ferai mourir comme lui ».
Pendant deux jours, le martyr ne reçut aucun soulagement, et personne ne put savoir s'il était mort ou vivant. Le 12, vers le soir, le mandarin s'assit sur son tribunal et dit: « J'ai ordre de frapper ce chrétien jusqu'à ce qu'il expire; mais ce spectacle, je ne puis en supporter la vue; allez à la prison, tirez le patient dehors, voyez son visage, tâtez-lui le pouls, et, s'il vit encore, achevez-le et venez m'en rendre compte ».
Les satellites exécutèrent cet ordre, et, à coups de pierres et de bâtons, ils mirent le condamné dans un tel état que, sauf la paume des mains, aucune partie du corps n'était sans blessure; toutefois, il lui restait encore un souffle de vie. On l'annonça au mandarin, qui s'emporta contre les soldats et leur dit en colère: « Si vous ne l'achevez pas, je vous fais tous mourir ». Les satellites retournèrent donc à la prison, et, cette fois, ne mirent de bornes à leur fureur que lorsque l'âme du martyr se fut envolée au ciel. Cependant le mandarin, craignant qu'il ne revînt encore à la vie, fit continuer le supplice sur son cadavre. Un des satellites, lui appuyant le bout de sa cangue sur la poitrine, monta dessus; les os se brisèrent, le sang coula à flots et à peine restait-il une apparence de forme humaine.
On couvrit le corps d'une natte et on le garda pendant la nuit.
Le lendemain, les gens de son village l'enterrèrent par ordre du mandarin; mais sept à huit jours après, des chrétiens éloignés d'environ dix lieues vinrent le prendre et l'ensevelirent honorablement chez eux. Paul était âgé de cinquante-six ans. Son martyre arriva l'an de Jésus-Christ 1798, le 12 de la sixième lune. Pour consoler sa femme, le geôlier lui dit: « Ne vous affligez pas trop; car le 12, pendant la nuit, une grande lumière a environné le cadavre ».
## Le vénérable André Kim.
mandarins, André fut mis en prison; voici comment il raconte lui-même ses souffrances et son triomphe à Mgr Ferréol; il écrit de son cachot, le 26 août 1846 :
« Les satellites vinrent, accompagnés de plusieurs femmes, se ruèrent sur moi en furibonds, me prirent par les cheveux, dont ils m'arrachèrent une partie, me lièrent avec une corde, et, du pied, du poing, du bâton, m'accablèrent de coups. Pendant ce temps, à la faveur des ténèbres, ceux des matelots qui restaient se glissèrent dans le canot et s'enfuirent à force de rames. Arrivés sur le rivage, les satellites me dépouillèrent de mes habits, et, après m'avoir garrotté et frappé de nouveau avec dérision, me traînèrent devant le tribunal, où s'était assemblée une foule de curieux. Le mandarin me dit: « Êtes-vous chrétien ? » — « Oui, je le suis », répondis-je. — « Pourquoi, contre les ordres du souverain, pratiquez-vous cette religion ? Renoncez-y ». — « Je pratique ma religion parce qu'elle est vraie, elle m'apprend à honorer Dieu, et me conduit à une félicité éternelle; quant à l'apostasie, j'en ignore même le nom ». La bastonnade me fut aussitôt donnée pour cette réponse. Le juge reprit: « Si vous n'apostasiez pas, je vous fais expirer sous les coups ». — « Comme il vous plaira; mais je n'abandonnerai jamais mon Dieu. Voulez-vous entendre les vérités de ma religion ? Écoutez: Le Dieu que j'adore est le Dieu créateur du ciel et de la terre, des hommes et de tout ce qui existe; il punit le crime, il récompense la vertu; d'où il suit que le devoir de tout homme est de lui rendre hommage. Pour moi, mandarin, je vous remercie de me faire subir des tourments pour son amour; que mon Dieu vous récompense de ce bienfait en vous faisant monter à de plus hautes dignités ! »
« À ces paroles, le mandarin se prit à rire avec toute l'assemblée. On m'apporta ensuite une cangue longue de huit pieds: je la saisis et me la passai moi-même au cou, aux grands éclats de rire de tout le prétoire; puis on me jeta en prison avec les deux matelots qui avaient déjà apostasié. J'avais les mains, les pieds, le cou, les reins liés de telle sorte, que je ne pouvais ni marcher, ni m'asseoir, ni m'étendre. J'étais en outre oppressé par une foule de curieux qui assiégeaient mon cachot. Une partie de la nuit se passa pour moi à leur prêcher la religion: ils m'écoutaient avec intérêt et m'interrompaient parfois pour me dire qu'ils embrasseraient volontiers l'Évangile, s'il n'était proscrit par la loi.
« Les satellites ayant trouvé dans mon sac des objets de Chine, crurent que j'étais de ce pays; ils en informèrent le mandarin, qui me fit comparaître devant lui, et me demanda si j'étais Chinois. « Non », répondis-je, « je suis Coréen ». N'ajoutant pas foi à mes paroles, il me dit: « Dans quelle province de Chine êtes-vous né ? » — « J'ai été élevé à Macao, dans la province de Koang-Tong; je suis chrétien; l'amour de ma patrie et le désir d'y propager la foi m'ont ramené dans mon île natale ».
« Cinq jours s'étaient écoulés depuis cet interrogatoire, lorsqu'un officier, à la tête d'un grand nombre de satellites, me tira de prison et me conduisit à Kaitsu, métropole de la province. Le gouverneur me fit une multitude de questions sur la religion. Je saisis avec empressement l'occasion d'annoncer l'Évangile, et je lui parlai de l'immortalité de l'âme, de l'enfer, du paradis, de l'existence de Dieu et de la nécessité de l'adorer pour être heureux après la mort. Lui et ses gens me répondirent: « Ça que vous dites là est bon et raisonnable, mais le roi ne permet pas d'être chrétien ». On m'interrogea ensuite sur bien des choses qui auraient pu compromettre les néophytes de la mission: je me gardai de rien répondre.
« Si vous ne nous dites la vérité », reprirent les juges d'un ton irrité et menaçant, « nous vous tourmenterons par divers supplices ». — « Faites ce que vous voudrez ». Et courant vers les instruments de torture, je les saisis et les jetai aux pieds du gouverneur, en lui disant: « Me voilà tout prêt, frappez, je ne crains pas vos tourments ». Les serviteurs du mandarin s'approchèrent de moi et me dirent: « C'est la coutume que toute personne, en parlant au gouverneur, s'appelle So-in (petit homme) ». — « Que me dites-vous là? je suis grand, puisque je suis chrétien; je ne connais pas l'expression dont vous me parlez ».
« Quelques jours après, le gouverneur me fit comparaître de nouveau et m'accabla de questions sur la Chine; quelquefois il me parlait par interprète pour savoir si réellement j'étais Chinois, et il finit par m'ordonner d'apostasier. Je haussai les épaules et je souris en signe de pitié. Les deux chrétiens pris avec moi, vaincus par l'atrocité de la torture, dénoncèrent la maison que j'habitais à la capitale, trahirent Thomas Ly, serviteur de Votre Grandeur, Mathieu, son frère, et quelques autres; ils avouèrent que j'avais communiqué avec les jonques chinoises, et que j'avais remis des lettres à l'une d'elles. Aussitôt, un escadron de satellites fut dirigé vers les jonques, et en rapporta les lettres au gouverneur.
« On nous gardait avec une grande sévérité, placés chacun dans une prison séparée, où quatre soldats veillaient jour et nuit sur nous: nous avions des chaînes aux pieds et aux mains, et la cangue au cou; une longue corde était attachée à nos reins, et trois hommes la tenaient par le bout chaque fois que nous franchissions le seuil du cachot. Je vous laisse à penser quelles misères j'eus à supporter. Les soldats, voyant sur ma poitrine cinq cicatrices, laissées par des sangsues qu'on m'avait appliquées dans une maladie à Macao, disaient que c'était la constellation de la grande ourse, et se divertissaient par mille autres plaisanteries.
Dès que le roi sut notre arrestation, il envoya des satellites pour nous conduire à la capitale: on lui avait annoncé que nous étions Chinois. Pendant la route, nous étions liés comme dans la prison; de plus, nous avions les bras garrottés d'une corde rouge, comme c'est la coutume pour les grands criminels, et la tête couverte d'un sac de toile noire. Chemin faisant, nous eûmes à supporter de grandes fatigues; la foule nous obsédait de sa curiosité importune, car je passais à ses yeux pour étranger. On montait sur les arbres et sur les maisons pour me voir passer. Arrivés à Séoul, nous fûmes jetés dans la prison des voleurs. Le jour suivant, je comparus devant les juges. Ils me demandèrent de quel pays j'étais: « Je suis Coréen », leur répondis-je, « j'ai été élevé en Chine ». On fit venir des interprètes de langue chinoise pour s'entretenir avec moi et s'assurer de l'exactitude de mes aveux.
« Je sentis bientôt la nécessité d'en faire de plus explicites. Dans la persécution de 1839, le traître qui s'était fait notre dénonciateur avait déclaré que trois jeunes Coréens avaient été envoyés à Macao pour y étudier la langue des Européens; divers indices me signalaient comme étant de ce nombre; je ne pouvais donc rester longtemps inconnu. Ainsi, je déclarai aux juges que j'étais André Kim, l'un de ces trois jeunes gens, et je leur racontai tout ce que j'avais eu à souffrir pour rentrer dans ma patrie: À ce récit, les juges émus me dirent avec les spectateurs: « Pauvre jeune homme ! il est dans les travaux depuis l'enfance ». Ils n'en ordonnèrent pas moins de me conformer aux ordres du roi en apostasiant. « Au-dessus du roi », leur répondis-je, « est un Dieu qui m'ordonne de l'adorer; le renier est un crime que l'ordre du prince ne justifierait point ». Sommé par eux de dénoncer les chrétiens, je leur opposai les devoirs de la charité et le commandement de Dieu qui nous ordonne d'aimer le prochain et non de le trahir.
« Des personnes, l'interrogatoire passa aux doctrines. J'exposai au long notre foi sur l'existence et l'unité de Dieu, sur la création, l'immortalité de l'âme et l'enfer, sur la nécessité de rendre un culte à l'Auteur de toutes choses et sur la fausseté des superstitions païennes. Quand j'eus fini de parler, les juges me répondirent: « Votre religion est bonne, mais la nôtre l'est aussi, c'est pourquoi nous la pratiquons ». « Si dans votre opinion il en est ainsi », repartis-je, « vous devez donc nous laisser tranquilles et vivre en paix avec nous. Mais loin de là, vous nous persécutez, vous nous traitez plus cruellement que les derniers criminels. Comment pouvez-vous avouer que notre religion est bonne, et en même temps la poursuivre comme une doctrine abominable ? N'est-ce pas vous mettre en contradiction avec vous-mêmes ? » Ils rirent niaisement à ma réponse, comme pour me faire entendre que la force dispensait de raisonner ».
André Kim fut traité en ennemi de l'État. Le 16 septembre, une compagnie de soldats, le mousquet sur l'épaule, se rendit au lieu de l'exécution, situé à une lieue de la capitale sur les bords du fleuve. Un instant après, une décharge de mousqueterie et le son de la trompette annoncèrent l'arrivée d'un grand mandarin militaire au milieu d'eux. Pendant ce temps, le prisonnier était tiré de sa prison. Une chaise à porteurs avait été grossièrement préparée: c'étaient deux longs bâtons, au milieu desquels on avait tressé un siège de paille. On y fit asseoir André Kim, les mains attachées derrière le dos, et, au milieu de la foule, on le conduisit au champ du triomphe.
Les soldats avaient planté dans le sable une pique, au sommet de laquelle flottait un étendard, et s'étaient rangés en cercle tout autour. Ils ouvrirent le cercle et y reçurent le prisonnier. Le mandarin lui lut sa sentence; elle portait qu'il était condamné à mort pour avoir communiqué avec les étrangers. André Kim s'écria d'une voix forte: « Je suis à ma dernière heure, écoutez-moi attentivement. Si j'ai communiqué avec les étrangers, c'est pour ma religion, c'est pour mon Dieu; c'est pour lui que je meurs. Une vie immortelle va commencer pour moi. Faites-vous chrétiens, si vous voulez être heureux après votre mort, car Dieu réserve des châtiments éternels à ceux qui l'auront méconnu ».
Ayant dit ces paroles, il se laissa dépouiller d'une partie de ses vêtements; on perça ses oreilles chacune d'une flèche qu'on y laissa suspendue, on jeta de l'eau sur sa figure, et par dessus, une poignée de chaux. Puis deux hommes, passant un bâton sous ses bras, le prirent sur leurs épaules et le promenèrent rapidement jusqu'à trois fois autour du cercle. Après quoi ils le firent agenouiller, attachèrent une corde à sa chevelure et, la passant par un trou à la pique qui servait de potence, la tirèrent par le bout et tinrent sa tête élevée. Pendant ces préparatifs, le martyr n'avait rien perdu de son calme. « De cette manière, suis-je placé comme il faut », disait-il à ses bourreaux? « Pourrez-vous frapper à votre aise ? » — « Non, tournez-vous comme cela. Voilà qui est bien ». — « Frappez, je suis prêt ».
Une douzaine de soldats, armés de leur sabre et simulant un combat, voltigent autour d'André et, en passant, frappent sur le cou du martyr. La tête ne se détache qu'au huitième coup. Un satellite la place sur une petite table et la présente au mandarin, qui s'en retourne avertir la cour de l'exécution. Suivant les lois du royaume, les corps des criminels doivent demeurer sur le lieu du supplice l'espace de trois jours; ce terme écoulé, leurs proches ont le droit de les ensevelir. Les restes d'André Kim ont été inhumés dans l'endroit même où il a été mis à mort. Des satellites font sentinelle tout auprès, et je n'ai pu encore les faire enlever pour leur donner une sépulture plus convenable.
Le saint prêtre avait instruit et baptisé dans la prison Joseph Im. Ce nouveau chrétien brûlait du désir d'être immolé pour la foi de Jésus-Christ. La fermeté de ses réponses irrita le juge et il le fit frapper de cinquante coups de planche. Sur le point d'être étranglé, il s'écria: « Ô Jésus ! Ô mon Maître ! je vous donne ce que j'ai, mon âme et mon corps ». Il était âgé de cinquante-quatre ans.
André Kim a été déclaré Vénérable par le pape Pie IX, le 24 septembre 1857.
Cf. Annales de la propagation de la foi et Annales de la sainteté au XIXe siècle.