Saint Félix de Nole
Prêtre et Martyr (Confesseur)
Résumé
Prêtre à Nole au IIIe siècle, Félix fut un confesseur de la foi exemplaire durant les persécutions impériales. Délivré miraculeusement de prison par un ange, il secourut son évêque Maxime avant de vivre caché dans des ruines protégées par une toile d'araignée providentielle. Bien que n'ayant pas péri sous le glaive, l'Église lui décerne les honneurs des martyrs pour ses souffrances et son humilité héroïque.
Biographie
SAINT FÉLIX, PRÊTRE DE NOLE, MARTYR
Qui ad te ueniunt, quæcumque petentibus omnia præstas, Noc quemquam pateris tristem repedare uicissim, Tu duce seruatus, mortis quod uincula rupti.
« Toi qui ne refuses rien de ce qu'ils te demandent à ceux qui viennent à toi, qui ne souffres pas qu'aucun d'eux reprenne, le cœur triste, le chemin de son pays, c'est par toi que je fus sauvé, tu brises mes fers ».
Saint Grégoire, Poème sur saint Félix.
Les vertus de saint Félix ont paru si éclatantes, que de très-célèbres et de très-saints auteurs de l'antiquité ont pris un plaisir tout particulier à en faire l'éloge ; saint Paulin, saint Damase, saint Augustin, saint Grégoire de Tours, le vénérable Bède et plusieurs autres en ont laissé à la postérité ce que nous en allons dire en substance.
Cet illustre confesseur de Jésus-Christ naquit à Nole, petite ville située dans les environs de Naples ; son père était Syrien de naissance, et se nommait Hermias. Il eut deux fils ; notre Félix fut le cadet. Le père étant mort, les frères partagèrent l'héritage et embrassèrent des conditions différentes ; l'aîné prit les armes, sous l'étendard de l'empereur de la terre ; Félix, par une ambition plus généreuse, se mit au service de Jésus-Christ, l'Empereur du ciel et le Roi des rois, et méprisant tous les biens de ce monde, il résolut de ne chercher que les vraies richesses qui sont celles de l'autre vie. Pour arriver plus aisément à ce bonheur, il distribua aux pauvres la plus grande partie de son patrimoine et se consacra au service de l'Église, sous l'évêque de Nole, saint Maxime, qui le fit d'abord lecteur et exorciste. Les esprits de ténèbres, ne pouvant supporter l'éclat de sa sainteté, s'évanouissaient devant lui et quittaient les corps des possédés ; de sorte que l'évêque, reconnaissant la sainteté de son ministre dans l'exercice des ordres mineurs, l'éleva en peu de temps jusqu'à l'ordre de la prêtrise, où Félix a fait paraître une fidélité digne de son caractère, comme nous allons le voir.
Une sanglante persécution s'éleva alors contre l'Église, que les tyrans idolâtres croyaient perdre par la rigueur des supplices et la nouveauté des tourments.
Les commissaires de l'empereur étant venus en la ville de Nole, ils y cherchèrent d'abord, selon leur coutume, les chefs des chrétiens, afin que les pasteurs étant pris, les ouailles fussent plus aisément dispersées. Maxime, dont nous avons déjà parlé, gouvernait pour lors cette Église ; c'était un personnage de grande doctrine, d'une vie sans reproche et de mœurs innocentes, mais déjà vieux et cassé par les travaux ; c'est pourquoi, voyant que la tempête allait tomber sur sa personne pour perdre ensuite son peuple, il se crut obligé de céder pour un temps à sa violence, et de pratiquer à la lettre cet avis du Sauveur : « Quand ils vous persécuteront en une ville, fuyez en une autre ». Dans cette résolution, il recommanda son troupeau à son prêtre Félix, et se retira sur une montagne à l'écart, pour y attendre le secours du ciel et implorer la miséricorde de Dieu pour ses ouailles.
Cependant, les ministres des empereurs ne trouvant point l'évêque Maxime, s'attaquèrent à Félix qui était la seconde colonne de cette Église ; ils le prirent et le chargèrent de fers, et ayant fait inutilement tous leurs efforts contre lui, tant par promesses que par menaces, ils le jetèrent dans un cachot dont l'aire était recouverte de tessons de pots cassés, pour lui ravir, par ce moyen, tout le repos qu'il y eût pu prendre après toutes ses peines. Mais la même nuit, un ange de lumière parut dans cette prison, comme autrefois en celle de saint Pierre, et, parlant à Félix, lui commanda de le suivre. Le prisonnier prit d'abord cela pour un songe ; mais il vit bientôt que c'était une réalité : car, à la seconde parole de l'ange, les chaînes de son cou et de ses mains se brisèrent, l'entrave qu'il avait aux pieds tomba, et les portes de la prison s'ouvrirent pour lui donner passage, tandis que les autres captifs demeuraient enchaînés. Il suivit donc l'ange qui, allant devant, comme la colonne de feu qui précédait les enfants d'Israël au désert, le conduisit jusqu'à la montagne où le saint évêque s'était retiré ; il l'y trouva couché par terre, transi de froid, exténué par la faim, et dans un tel état qu'il semblait plus mort que vif. Saint Félix l'embrassa et le réchauffa le mieux qu'il put ; mais, reconnaissant que tous les efforts humains étaient inutiles, il eut recours à la prière ; et alors par un effet de la Providence divine, notre saint prêtre apercevant une grappe de raisin attachée à un buisson, la prit, la pressa et en fit couler le jus en la bouche du saint vieillard qui recouvra peu à peu ses forces, commença à parler, et se plaignit amoureusement de ce que Félix avait tardé si longtemps à le venir soulager.
Après quelques entretiens qu'ils eurent ensemble, ils résolurent de retourner tous deux à la ville, pour y secourir et aider les fidèles ; mais parce que le saint vieillard était si faible qu'il ne pouvait marcher, la charité, redoublant les forces de Félix, celui-ci le porta sur ses épaules jusqu'à la maison épiscopale où une bonne veuve, qui y était demeurée seule, prit soin de sa personne, tandis que notre Saint, de son côté, se cacha en sa propre maison, jusqu'à ce que l'orage fût apaisé ; alors l'un et l'autre, l'évêque et le prêtre, parurent publiquement pour visiter et consoler les fidèles qui avaient besoin de leur assistance.
Mais ce calme dura bien peu, parce que les officiers de l'empereur, retournant en la ville et apprenant que Félix y était aussi de retour, appliquèrent tous leurs soins à le chercher, et le rencontrèrent enfin sur la place, où ils lui parlèrent sans le connaître, soit que son visage leur parût changé, ou que Dieu les eût aveuglés. Le Saint donc, voyant qu'on le cherchait, se retira promptement dans le coin d'une vieille masure ; là, par une admirable providence de Dieu, des araignées filèrent en un moment une toile si épaisse que les satellites le poursuivant ne s'imaginèrent pas qu'un homme y pût être caché : pour nous apprendre, dit saint Paulin, que quand Dieu est avec nous, les toiles d'araignées nous servent de fortes murailles, et que, quand il nous manque, les murs les plus épais ne servent pas plus à nous défendre que des toiles d'araignées. Ainsi les persécuteurs s'en retournèrent le soir tout confus, et le Saint demeura chantant le verset du Psalmiste : « Quand je marcherais au milieu de l'ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal, parce que vous êtes avec moi ». Puis il entra plus avant dans les ruines de ces vieilles maisons abattues, où il demeura six mois privé du commerce des hommes, mais consolé par la visite des anges et du Roi même des anges, lequel trouva moyen d'assister son serviteur en cette solitude. Une bonne femme, voisine de ces quartiers-là, par un mouvement de l'esprit de Dieu et sans savoir ce qu'elle faisait, portait chaque jour en un même endroit ce qu'il fallait pour la nourriture d'un homme. Saint Félix recevait cette provision comme venant de la main de Dieu, et d'ailleurs, trouvait chaque nuit l'eau dont il avait besoin pour tempérer sa soif. Je ne saurais m'empêcher d'admirer les merveilles que la divine Providence opère en faveur de ses Saints ; car elles ne sont pas moindres que celles dont il favorisa les Israélites au désert, et depuis encore, le prophète Élie dans sa fuite.
Six mois s'écoulèrent, comme nous avons dit, dans cette solitude, jusqu'à ce que la tempête ayant cessé par la mort du persécuteur (décembre 251), saint Félix parut en public et vint exhorter le peuple comme auparavant. En ce même temps, l'évêque Maxime mourut de vieillesse, accablé sous le poids des souffrances qu'il avait supportées pour Jésus-Christ : en récompense de ses fidèles services, il reçut de lui la couronne de gloire, ainsi que l'Église le reconnaît au 15 janvier. Alors chacun jeta les yeux sur Félix pour le nommer évêque en la place du défunt ; mais son humilité lui fournit tant de raisons et d'excuses, qu'il fit tomber l'élection sur un ecclésiastique de sainte vie, appelé Quintus, qui avait été fait prêtre sept jours avant lui.
Outre cet exemple d'humilité, saint Félix ne se rendit pas moins recommandable par le mépris des biens du monde et par l'amour de la pauvreté évangélique ; car le peu qu'il avait de reste de son patrimoine lui ayant été confisqué durant la persécution, et chacun lui conseillant de le redemander au rétablissement de la paix, comme avaient fait beaucoup de chrétiens, cet amant de la croix fit une réponse digne de ce qu'il était : « À Dieu ne plaise que je rentre jamais en possession des biens que j'ai perdus pour Jésus-Christ, ni que je désire les richesses de la terre, que j'ai laissées pour mieux posséder les trésors du ciel ». De sorte qu'il s'entretint le reste de sa vie au moyen d'un petit jardin et de trois mesures de terre prises à louage, qu'il cultivait de ses propres mains, sans l'aide de personne ; il lui en restait même encore pour faire la part des pauvres. Son affection pour la sainte pauvreté ne paraissait pas moins dans ses vêtements que dans sa nourriture ; car il n'avait jamais qu'un seul habit et, quand on lui en présentait un neuf, il le donnait aussitôt à quelque autre qui en avait besoin.
Voilà quelle a été la vie de ce grand Saint. Elle se termina avec beaucoup de gloire le 14 janvier, vers l'an 256. Nous savons que quelques auteurs, pour particulariser davantage les circonstances de son heureux décès, ont dit qu'un jour de dimanche, après avoir célébré la sainte messe et donné la paix, selon la coutume, à tous les assistants, il se prosterna par terre, comme s'il eût voulu faire sa prière, et qu'en cet état il rendit sa bienheureuse âme ; mais parce que cela se trouve plus expressément en la vie d'un autre saint Félix, Romain, nous ne croyons pas qu'on doive s'y arrêter.
Entre une infinité de merveilles qu'il plut à Notre-Seigneur d'opérer pour manifester la gloire de ce grand Saint, l'une des principales est que, ceux qui se trouvaient accusés d'un crime dont ils se disaient innocents, étaient menés au tombeau de saint Félix, près de Nole, où ils se purgeaient par serment, parce que, s'ils juraient faux, ils étaient infailliblement punis par quelque châtiment exemplaire.
Saint Félix de Nole est représenté dans un cachot, enchaîné et couché sur des coquillages brisés ; un ange le délivre de prison pour aller secourir son évêque ; il donne ses soins à saint Maxime qu'il trouve mourant, et lui rend la vie en faisant pénétrer entre ses dents le jus d'une grappe de raisin que Dieu vient de faire pousser miraculeusement sur des ronces ; on peut encore le représenter, comme sur le sceau de Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, tenant simplement cette grappe de raisin ; ou bien ayant près de lui une grande toile d'araignée, au moyen de laquelle il fut rendu invisible aux persécuteurs qui le cherchaient ; saint Félix de Nole étant du nombre des Saints appelés par les Grecs Myroblites, c'est-à-dire dont le tombeau transsude un baume miraculeux et bienfaisant, on pourrait représenter cette particularité au moyen de quelques gouttelettes tombant d'un mausolée et recueillies soit par un prêtre, soit par des fidèles ; nous ne savons si l'art a jamais reproduit l'acte d'admirable charité du saint prêtre transportant son évêque ; on a sans doute craint le manque de noblesse ; mais que ce dévouement est beau et combien, en y songeant, l'on serait tenté de voir dans cette scène, autre chose que l'héroïsme de la charité.
## CULTE DE SAINT FÉLIX DE NOLE.
Nous avons cru être agréable à nos lecteurs en terminant cette vie de saint Félix par l'histoire de son culte, empruntée au janséniste Baillet ; car cet auteur n'est pas suspect, et son témoignage a plus de poids que le nôtre lorsqu'il raconte des miracles comme faits incontestables.
On fut obligé de laisser longtemps son corps exposé à la vénération du peuple avant que de l'enterrer. Il y eut des empressements extraordinaires pour l'aller baiser et pour réclamer son intercession auprès de Jésus-Christ. Après les premiers feux de cette dévotion, qui ne discutaient jamais depuis, on mit son corps dans un tombeau de bois d'où il sortit, comme l'assure saint Paulin, une lumière et une vertu divine qui se fit sentir par un grand nombre de miracles éclatants. Ces miracles incontestables, que ses cendres sacrées opérèrent après sa mort pendant plusieurs siècles, et qui sont plus que suffisants pour attester la vérité de ceux que le Saint avait faits de son vivant, rendirent le nom de Félix célèbre par toute la terre ! On peut voir dans saint Paulin des descriptions également édifiantes et agréables. Elles tendent à prouver toutes que la foi d'un serviteur de Jésus-Christ aussi favorisé de Dieu que l'était saint Félix, purifiée par les tourments et par une longue pénitence, soutenue d'une ferme confiance et animée d'une grande charité, est capable d'élever l'homme au-dessus de la nature, et de le dispenser des lois de la mort.
La grandeur de ses miracles, jointe au souvenir des travaux qu'il avait soulevés pour la foi, porta l'Église à lui décerner les honneurs des martyrs, quoiqu'il n'eût point perdu la vie dans les tourments ; et, pour cette raison, sa fête se trouve établie en un temps où l'on ne fêtait pas encore les simples confesseurs. Elle fut très-célèbre dès son institution, précédée d'un jeûne public et d'une vigile, pendant laquelle on faisait la station sur son tombeau, comme on en avait à l'égard des plus illustres martyrs ! Saint Paulin, qui nous a dépeint la dévotion avec laquelle on observait ce jeûne et cette veille, nous apprend qu'on accourait de tous côtés à Nole pour célébrer sa mémoire, et il rapporte plus de vingt noms, tant de villes que de provinces d'Italie, dont les habitants venaient tous les ans en grande affluence avec leurs femmes et leurs enfants, la quatorzième jour de janvier, qui était celui de sa fête, malgré la rigueur de la saison et les difficultés des chemins. Paulin lui-même, cet homme si considérable dans l'empire, déjà touché de Dieu, en voulut faire le pèlerinage pour satisfaire la dévotion qu'il avait à saint Félix, parce que l'orage de diviser ou de transférer les reliques des Saints, n'étant pas encore bien établi, on se croyait obligé d'aller honorer ces Saints au lieu où ils étaient morts et où reposaient leurs corps. On a mis au nombre des prodiges faits par les mérites de saint Félix, la conversion miraculeuse et la retraite surprenante de ce grand homme, qui, ayant renoncé aux premiers honneurs du siècle et aux plus grandes richesses de la terre pour embrasser les humiliations et la pauvreté de Jésus-Christ, se tint fort heureux et fort honoré de pouvoir se réfugier au tombeau de cet illustre Confesseur, et de devenir son domestique et son portier, pour parler comme lui ! Depuis ce temps, le culte qu'il rendit à saint Félix, par reconnaissance pour les grâces qu'il témoignait avoir reçues par son intercession, fut un culte continuel. Il le commença par s'abaisser jusqu'au ministère le plus bas de son église qu'il avait soin de balayer tous les jours, donnant un spectacle d'humilité bien étonnant pour ceux qui se souvenaient de l'avoir vu sénateur, préfet de ville et consul romain. Lorsqu'il fut devenu évêque, sa dévotion envers saint Paulin ne fit qu'augmenter. Il témoigne qu'il payait à saint Félix un tribut de son corps et de son esprit tous les jours, mais qu'il lui en payait encore un autre de sa langue tous les ans, au jour de sa fête, auquel il avait coutume de chanter quelque hymne, ou de lire quelque poème nouveau de sa composition en son honneur.
L'extérieur de ce culte ne passait pas encore les limites de l'évêché de Nole vers la fin du IVe siècle. Son nom était néanmoins très-connu à Rome depuis la paix de l'Église, et on l'y distinguait fort bien de quelques martyrs du même nom dont on célébrait la mémoire. La foule de ceux que la dévotion en faisait sortir tous les ans, pour se trouver à Nole le jour de sa fête, était si grande, qu'il semblait, selon saint Paulin, que toute la ville de Rome se vidât par la porte Capène. Ce ne fut pas à Rome, mais dans un pèlerinage fait au tombeau du Saint, que le pape Damase, qui mourut quarante-six ans avant saint Paulin, reçut par son intercession la guérison miraculeuse dont par reconnaissance il a laissé la mémoire à la postérité dans quelques vers qui nous restent de lui.
Ce culte public passa de l'Italie en Afrique, où il se trouvait déjà établi dès le Ve siècle, comme il paraît par un ancien calendrier de l'Église de Carthage, dressé durant la persécution des Vandales. On voit même que sa réputation y était grande, à cause de l'éclat de ses miracles, du temps de saint Augustin. Ce Père témoigne en quelque occasion, que l'un reconnaissait assez la sainteté du lieu où reposait le corps de saint Félix de Nole. Il dit ailleurs qu'il avait appris, non sur des bruits incertains, mais sur l'assurance de témoins fidèles, que saint Félix avait non-seulement produit des effets miraculeux et sensibles par une main invisible, mais qu'il était aussi apparu à plusieurs personnes durant le siège de Nole, par les barbares, que nous croyons être les Goths conduits par Alaric. L'autorité que ce Père a toujours eue dans l'Église doit aussi attirer notre attention sur la conduite surprenante qu'il tint l'an 404, à l'égard d'un prêtre d'Hippone accusé d'un crime énorme, et qui nous fait juger combien saint Félix de Nole était célèbre dans l'Afrique, où l'on honorait d'ailleurs beaucoup d'autres saints de pays qui portaient le même nom, auxquels cependant Dieu, qui dit : « distribue tes dons à qui il lui plaît », n'accordait pas la même vertu des miracles. Car, comme ce grand prélat ne put trouver des preuves pour justifier ni pour condamner celui qu'on accusait, et qu'il voulait néanmoins faire cesser ce scandale qui troublait toute son Église, il ordonna que l'accusateur (le moine Spes) et l'accusé (le prêtre Boniface) passeraient en Italie, et iraient au tombeau de saint Félix à Nole, espérant que, par ses mérites, il plairait à Dieu de faire connaître miraculeusement la vérité, et que l'un et l'autre étant obligés de s'y justifier par serment, le parjure de l'un des deux y serait découvert et suivi de quelque punition divine.
On faisait la fête de saint Félix de Nole à Rome dès le temps de saint Grégoire le Grand, et même dès celui du pape Gélase Ier.
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## LE B. BERNARD DE CORLÉON, FRÈRE LAÏC CAPUCIN
1667. — Pape : Clément IX. — Roi d'Espagne et souverain de Sicile : Charles II.
Au milieu de sa vie dissipée, il conserva une certaine dévotion pour une image du Sauveur et pour saint François d'Assise.
Manuel du tiers Ordre de Saint-François.
Le ciel qui est le partage des âmes innocentes, est également ouvert aux pécheurs qui reviennent à Dieu, même à la suite de longs égarements, et qui réparent leurs fautes par une sincère pénitence. C'est ainsi que le bienheureux Bernard, après avoir été l'esclave de ses passions, a mérité d'obtenir par la vivacité de son repentir, non-seulement la miséricorde du Seigneur, mais encore les plus précieuses faveurs spirituelles.
LE BIENHEUREUX BERNARD DE CORLÉON.
Ce saint religieux eut la Sicile pour patrie, et naquit le 8 février 1607, à Corléon, ville distante de vingt milles de Palerme ; il fut nommé Philippe au baptême. Son père, appelé Léonard Latini, était un simple paysan qui, obligé de gagner son pain à la sueur de son front, ne put s'appliquer à dompter le caractère dur et les mœurs corrompues de cet enfant. Cependant il travaillait à lui donner une éducation vertueuse et à jeter dans son cœur, dès ses plus tendres années, la semence d'une piété sincère ; mais, cette semence précieuse fut longtemps sans porter de fruits. Philippe était insensible aux promesses, aux menaces et aux châtiments. Lorsqu'il fut en âge de travailler on le plaça chez un artisan ; et ayant fini son apprentissage, il se livra au travail pour son propre compte ; mais, loin de vivre chrétiennement dans l'humble profession de cordonnier, qui était la sienne, son penchant pour le mensonge et le jeu, son amour pour le plaisir et son ardeur pour les richesses l'entraînèrent dans les plus grands désordres.
La mort de son père qu'il perdit de bonne heure, en lui donnant plus de liberté, contribua encore à le rendre plus criminel. Ses passions ne connurent plus de bornes ; et il s'y livra avec toute la fougue que l'on voit trop souvent chez les jeunes gens qui ont entièrement banni de leur cœur la crainte de Dieu.
On comprendra aisément que le caractère de Philippe, naturellement violent et emporté, ne pouvait s'adoucir par un semblable genre de vie ; au contraire, il devint en quelque sorte féroce. Un commissaire des guerres lui ayant parlé avec hauteur, il lui abattit la tête d'un coup de sabre. Il coupa le bras à un gentilhomme qui avait levé la main pour lui donner un soufflet. Fier et déterminé, il tua dans Palerme trois bandits qui voulaient lui donner la mort, et désarma plusieurs soldats qui avaient cherché à se mesurer avec lui. Au milieu de ces excès, il montrait cependant quelquefois des sentiments d'équité et de justice. En voici plusieurs exemples.
Philippe apprend que deux soldats ont enlevé à un de ses compatriotes l'argent du blé que cet homme avait vendu à Palerme. Touché de compassion, il poursuit les voleurs, et les joint, les menace, les intimide et les oblige à lui remettre la bourse qu'il va sur-le-champ rendre au pauvre laboureur. Sa conduite fut encore plus généreuse envers une jeune personne qu'il entendit crier dans un bois par lequel il passait avec un de ses amis. Il se porte vers le lieu d'où partent les cris, et y trouve une jeune fille qui se défendait avec courage contre quatre ravisseurs. À ce spectacle, Philippe, saisi d'une juste indignation, tire un coup de pistolet au plus déterminé de ces libertins, met les autres en fuite, rassure l'innocente victime et la reconduit aussitôt chez ses parents.
Cependant les principes de religion qu'il avait reçus dans sa première enfance n'étaient pas entièrement effacés de son esprit ; et, quoiqu'il fût bien éloigné d'en faire la règle de sa conduite, il se les rappelait quelquefois, et ces moments étaient pour lui ceux de ses bonnes actions. Ainsi, ayant un jour gagné au jeu une somme considérable : « Il est juste », dit-il, « de racheter mes péchés ». Il entre aussitôt dans l'hôpital de Palerme, jette cet argent dans le tronc destiné à recevoir les aumônes pour les malades, et se retire avec précipitation. Mais ce n'étaient là que des éclairs passagers qui faisaient promptement place aux passions les plus criminelles. La haine était une de celles qui le dominaient le plus ; et non content de l'exercer envers ses ennemis vivants, il voulut la manifester envers un homme mort qui jadis lui avait déplu. On faisait dans l'église les funérailles de cet homme ; et Philippe, oubliant tout à la fois le respect dû au lieu saint et les égards
que mérite une famille affligée, montre publiquement, dans le temple même, la joie qu'il éprouvait du trépas de cet ennemi prétendu. Il habitait un pays où, alors du moins, la religion était respectée et protégée; un pareil scandale ne pouvait donc rester impuni. Son action impie fut déférée aux magistrats qui s'empressèrent d'informer contre lui. La crainte d'un procès criminel dont il est menacé l'oblige à se cacher; mais bientôt abandonné de tous, désespéré et poursuivi par les gens de la justice, il n'a plus d'autre ressource que de se réfugier dans une église pour y jouir du droit d'asile.
C'était là que la miséricorde de Dieu attendait ce grand coupable pour le toucher et le convertir. À l'instant où il avait donné le scandale qui causait sa peine, il avait senti sa faute: et d'ailleurs il avait été maltraité par les parents du défunt, à la mémoire duquel il insultait. Ces circonstances réunies avaient fait sur lui quelque impression; mais le moment d'un repentir efficace n'était pas encore arrivé. Ce fut donc dans cette église où il s'était réfugié, qu'ayant jeté les yeux sur un crucifix, il commença à comprendre combien il était criminel devant Dieu. La grâce agissant alors dans son âme, il arrose le pavé de ses larmes, offre au Seigneur le sacrifice d'un cœur contrit et humilié, qui n'est jamais rejeté, renonce pour toujours au monde, et prend la résolution, si Dieu veut bien l'agréer, d'entrer chez les Capucins pour y passer le reste de ses jours dans la pratique de la pénitence.
Philippe ne différa pas un moment à exécuter la résolution qu'il avait prise; il se présenta au père gardien du couvent de Palerme, où il désirait être admis; mais le supérieur, le connaissant de réputation, le traite avec rigueur, lui reproche ses vices, et le renvoie au père provincial, qui faisait alors sa visite dans ce canton. Celui-ci ne reçoit pas mieux le pénitent; puis, vaincu par ses sollicitations, il lui donne l'espoir qu'il sera reçu s'il veut réparer ses scandales et surtout l'outrage qu'il avait fait à toute une famille. Quoique né dans une condition obscure, ce malheureux jeune homme avait l'âme élevée et capable de grandes choses. C'était un de ces caractères vifs qui ont une égale ardeur pour le bien et pour le mal; il a donc le courage de vaincre sa fierté naturelle et d'aller se jeter aux pieds de ceux qu'il avait offensés. Ayant obtenu d'eux son pardon, il retourne vers les Capucins, qui l'admettent au noviciat et changent son nom de Philippe en celui de Bernard de Corléon.
On voit trop souvent dans le monde des hommes qui, ayant entrepris leur conversion, laissent imparfait cet ouvrage important et regardent en arrière après avoir mis la main à la charrue. Tel ne fut pas le nouveau novice. Il travailla avec autant de soin à acquérir les vertus qu'il en avait mis jadis à satisfaire ses passions. Les rudes traitements et les humiliations qu'on lui fit subir pour l'éprouver ne purent le décourager ni lasser sa patience. Le lieutenant du roi de Palerme vint lui-même au couvent avec plusieurs officiers de la garnison, poussé par la curiosité, et désirant s'assurer de la conversion de Philippe, dont la mauvaise conduite ne lui était pas inconnue. Il lui parle d'abord avec hauteur et mépris; mais il en reçoit des réponses si humbles que ce magistrat, ne doutant plus de son changement, l'embrasse, lui fait des excuses de l'avoir ainsi traité et se recommande à ses prières.
La ferveur de frère Bernard s'étant soutenue pendant tout le temps de son noviciat, ses supérieurs lui permirent de prononcer ses vœux. Le peuple des environs de Corléon accourut en foule à la cérémonie de sa profession pour s'assurer s'il était véritablement converti; il fit son sacrifice avec tant
de piété et de joie qu'il dissipa tous les doutes des assistants et les toucha jusqu'aux larmes. Cet extérieur édifiant n'était au reste que l'expression des sentiments de son cœur. Lorsqu'il se vit profès, et par là plus maître de suivre son attrait pour la mortification, il déclara une guerre cruelle à son corps et s'appliqua à éteindre jusqu'à la dernière étincelle de ses anciennes passions. Il prenait la discipline jusqu'au sang, jeûnait de la manière la plus rigoureuse, ne se nourrissait que de pain et d'eau, couchait sur le plancher de sa cellule, et se livrait à beaucoup d'autres austérités, ne cessant jamais d'affliger son corps afin de le soumettre à l'esprit.
Autant frère Bernard avait été autrefois ami de l'indépendance et jaloux de suivre en tout ses volontés, autant il se montra, depuis son entrée en religion, soumis et obéissant. Les moindres signes de ses supérieurs étaient pour lui des ordres qu'il s'empressait d'accomplir. Indifférent sur tous les emplois, il fut choisi pour remplir celui d'infirmier, à une époque où régnait dans le couvent une maladie contagieuse qui rendait cet office tout à la fois plus difficile et plus dangereux. Loin de faire la moindre plainte, il s'y consacra avec joie, donna aux malades les soins les plus assidus, leur rendit les services les plus humiliants, et prouva à tous qu'il était animé, à l'égard du prochain, de la charité la plus vive et la plus sincère.
Cette même ardeur de charité détermina le serviteur de Dieu à solliciter du père provincial la permission de porter secours aux habitants du bourg de Scarlato, parmi lesquels une maladie épidémique s'était déclarée et dont plusieurs mouraient faute de remèdes. L'ayant obtenue, il fit en leur faveur une quête générale dans la ville de Palerme; elle fut si abondante qu'elle lui donna les moyens d'assister ces pauvres malades et de fournir à tous les besoins des indigents de ce lieu. Il ne se bornait pas à rendre au prochain des services de ce genre. Il suffisait que quelqu'un fût dans la peine pour que le frère Bernard cherchât à l'en délivrer. Un pauvre homme de Palerme, père de famille, entra une nuit dans l'enclos d'un jardinier et lui vola soixante-dix-sept plants; celui-ci, ayant découvert le coupable, le poursuivit en justice et le fit condamner aux galères pour plusieurs années. La femme de ce malheureux désespérée de n'avoir pu par aucun moyen fléchir le jardinier et délivrer son mari, va trouver le saint religieux et le prie de vouloir l'aider dans sa nécessité. Bernard, se prêtant volontiers au désir de cette femme; se transporte chez le jardinier, lui parle si efficacement qu'il finit par vaincre son obstination, le détermine à se désister, fait révoquer la sentence et rendre la liberté à ce malheureux.
Tandis qu'il s'occupait ainsi avec tant de zèle à faire du bien à ses frères et à leur procurer tous les soulagements qui étaient en son pouvoir, il s'oubliait entièrement lui-même, vivant dans le dénuement le plus absolu. Rigide observateur du vœu de pauvreté, il n'avait à son usage que le méchant habit qui le couvrait, un chapelet, une croix, une discipline, une haire et quelques autres instruments de pénitence. Ainsi il expiait le plaisir qu'il avait pris autrefois à se livrer au jeu, et le désir d'y gagner. Dieu, qui voulait le rendre parfait, permit qu'il eût aussi à expier, mais de la manière la plus rude, son ancien amour de l'indépendance. Frère Bernard, allant par obéissance de Palerme à Messine et faisant le voyage par mer, le bâtiment sur lequel il se trouvait fut capturé par un corsaire des États barbaresques. Le saint religieux réduit à l'esclavage, eut à souffrir tout ce qu'on peut s'imaginer de plus dur de la part du patron auquel il avait été vendu; mais quelque pénible que fût sa condition, elle l'affligea moins que les sollicitations impudiques d'une jeune esclave. La résistance qu'il opposa à la passion criminelle
VIES DES SAINTS. — TOME Ier 22
de cette malheureuse irrita tellement celle-ci que, profitant de l'ascendant qu'elle avait sur l'esprit de leur maître commun, elle le fit mettre aux fers, jeter dans un affreux cachot et accabler de coups. Il y passa seize mois, privé de tous les secours extérieurs de la religion et n'ayant d'autre ressource que la prière. Au bout de ce temps, il fut échangé et revint en Sicile, où il se dédommagea par de ferventes communions de la peine qu'il avait éprouvée pendant sa captivité de ne pouvoir recevoir cette divine nourriture.
Le serviteur de Dieu, après son retour des États barbaresques, donna de nouvelles preuves de la piété la plus sincère et la plus solide. On remarquait surtout sa tendre dévotion pour la passion du Sauveur, pour la sainte Eucharistie et pour l'auguste mère de Dieu. Sa charité envers le prochain semblait prendre sans cesse de nouveaux accroissements. La peste s'étant manifestée en 1666 à Castelnuovo, ville de Sicile, frère Bernard, qui remplissait au couvent de Palerme l'office de quêter, demanda à ses supérieurs comme une grâce, d'accompagner six religieux capucins qui se rendaient dans les lieux infectés par la contagion. Y étant arrivé, il se livra tout entier au soin des malades dans les maisons particulières et dans les hôpitaux; cependant le fléau l'épargna : mais il ne survécut pas longtemps à ce dernier acte de charité. Usé par les fatigues et surtout par ses rigoureuses mortifications, il fut pris d'une grosse fièvre qui obligea de le mettre à l'infirmerie. La maladie fit bientôt des progrès dont Bernard lui-même s'aperçut. Ayant demandé le saint Viatique, il le reçut avec des sentiments d'humilité et une ferveur qui touchèrent tous les assistants. On a cru qu'il connaissait le moment de sa mort, par le soin qu'il prit de faire compter les heures lorsqu'il fut proche de sa fin. Le prêtre qui l'assistait lui ayant dit qu'il était trois heures, il approcha, avec respect, de sa bouche le crucifix qu'il tenait, et s'endormit du sommeil des justes, à l'âge de près de soixante ans, le 12 janvier 1667.
On avait une si haute idée de sa sainteté que des grands du royaume de Sicile voulurent le porter en terre sur leurs épaules. Son convoi eut l'air d'un triomphe, par la foule innombrable de peuple qui y assistait et qui, avant cette cérémonie, s'était jeté sur ses pauvres habits pour les conserver comme des reliques. Plusieurs miracles s'opérèrent bientôt à son tombeau et déterminèrent l'archevêque de Palerme à travailler au procès de sa béatification. Son corps, exhumé au bout de sept mois pour être placé dans un lieu plus convenable, fut trouvé sans aucune marque de corruption. Le pape Clément XIII béatifia ce serviteur de Dieu le 15 mai 1768.
Voir la vie du bienheureux Bernard de Corléon, écrite en italien par le Père Modigliana, in-4°, Rome, 1769, et l'abrégé français de la même vie, par le Père Jean Chrysostome de Bethune, capucin, 1751, in-18.