Bienheureux Odon (Oudard)
Abbé de Saint-Martin de Tournai, puis Évêque de Cambrai
Résumé
Natif d'Orléans et brillant professeur de philosophie réaliste à Tournai, Odon se convertit à la vie monastique après avoir découvert les écrits de saint Augustin. Il restaura l'abbaye de Saint-Martin de Tournai avant d'être élu évêque de Cambrai. Fidèle à l'Église face aux prétentions impériales sur les investitures, il mourut en exil à l'abbaye d'Anchin en 1113.
Biographie
LE BIENHEUREUX ODON,
ABBÉ DE SAINT-MARTIN DE TOURNAI, PUIS ÉVÊQUE DE CAMBRAI
Vita bona et recta est, cum ad vitam religiosam conventualem ducit.
Nous suivons une voie sainte et droite quand notre conversion nous conduit à la vie religieuse.
S. Greg. Mag., lib. 5, Moral.
Le caractère, les écrits, et la vie tout entière du bienheureux Odon révèlent une de ces âmes pressées par le désir de trouver la vérité et la paix du cœur, et qui, après les avoir cherchées quelque temps dans les opinions humaines, en reconnaissent bientôt la faiblesse et la vanité, et s'attachent irrévocablement à Dieu, source de tout bien. Il parut à cette époque intéressante du moyen âge, où le goût renaissant des études éveillait partout les esprits et les portait à approfondir les questions les plus abstraites et les plus ardues. On verra comment il sut éviter les pièges qu'un esprit présomptueux rencontre bien souvent dans ces sortes d'études et comment son cœur droit et sincère trouva dans la science de nouveaux motifs pour se donner à Dieu.
Le bienheureux Odon, ou Oudard, était natif d'Orléans : son père s'appelait Gérard et sa mère Cécile. Son enfance et les premières années de sa jeunesse ne sont point connues ; on voit seulement qu'elles furent consacrées à l'étude des sciences, et surtout de la philosophie, pour laquelle Odon avait un attrait particulier. Il l'enseignait déjà avec éclat dans la ville de Toul, quand les Chanoines de l'Église de Tournai, aux oreilles de qui la réputation du jeune professeur était parvenue, lui adressèrent une lettre très flatteuse, le priant de venir prendre la direction de l'école fondée dans cette ville par les soins du clergé. Odon s'y rendit, et à peine avait-il enseigné quelques jours, qu'il vit deux cents jeunes gens se presser autour de sa chaire pour recevoir les leçons publiques de philosophie qu'il donnait. Les écoles retentissaient alors de la querelle des Réalistes et des Nominaux. « Odon », dit un chroniqueur, « n'enseignait pas la philosophie d'après les nouveaux professeurs (in voce), mais à la manière de Boèce et des anciens docteurs réalistes (in re). Pendant ce temps-là, un autre philosophe, nommé Raimbert, professait à Lille la doctrine opposée. Mais de ces deux écoles voisines et rivales, l'une ne tarda pas à éclipser l'autre ; Raimbert fut abandonné, et Odon vit de jour en jour la foule se presser plus nombreuse pour l'entendre, soit que dans le cloître du Chapitre il enseignât les subtilités de la dialectique, soit qu'au milieu de la nuit, assis devant la porte de l'église cathédrale, il montrât à ses disciples émerveillés les constellations du firmament, et leur fît comprendre le mouvement des astres. Il exerçait un tel ascendant sur ses écoliers, que ceux-ci le regardaient moins encore comme leur maître, en fait de sciences, que comme le père et le pasteur de leurs âmes. Voulant lui témoigner leur gratitude, ils lui offrirent un anneau d'or, avec une légende qui offrait un jeu de mots allusif à la patrie du célèbre professeur :
Annulus Odonem decet aureus Aureliensem.
La réputation d'Odon s'étendait de plus en plus, et il lui venait des élèves des pays les plus éloignés, de la Flandre, de la Bourgogne, de la Normandie, et des autres provinces de la France, de l'Italie même et de la Saxe. La ville de Tournai était devenue comme un centre pour la jeunesse studieuse que l'on rencontrait partout à la suite d'Odon.
Le maître répondait dignement à cet empressement de ses élèves par les vertus qu'il pratiquait déjà alors. Il était doux, patient, humble, d'une conversation agréable et d'un abord tranquille et attrayant. La médisance et la flatterie lui étaient également en horreur, et il les fuyait avec un soin continuel. Il avait pour la chasteté un amour extrême, et qui était d'un grand exemple pour ses nombreux disciples. « Tout entier à la recherche de la science, il ne se donnait aucun repos et travaillait sans cesse. Grammaire, rhétorique, dialectique, toutes les sciences, en un mot, lui étaient familières, et il les approfondissait toutes. Son esprit était vif et ardent, sa mémoire tenace, ses mœurs pures et à l'abri de tout reproche. Il était sobre de paroles, actif dans la recherche de la vérité, prudent dans les discussions, prompt dans la solution des questions ».
Ce ne fut pas seulement par l'étendue et la solidité de son savoir qu'Odon se rendit célèbre, il le devint encore par son éminente vertu. Lorsqu'il conduisait à l'église ses disciples, environ au nombre de deux cents, il marchait le dernier, pour mieux observer leur maintien, et leur faisait garder une aussi exacte discipline que dans un monastère le plus régulier. Aucun n'eût osé ou rire, ou parler à son compagnon, quelque bas qu'il l'eût pu faire, ou regarder ni à droite ni à gauche ; et lorsqu'ils étaient dans le chœur, on les eût pris, à leur modestie, pour des moines de Cluny. Cette modestie se faisait encore remarquer dans leurs habits et leurs cheveux ; Odon ne souffrait point qu'ils y usassent de parure. Encore moins leur souffrait-il de fréquentation avec les femmes : autrement il les eût chassés de son école, comme des pestes, ou l'eût abandonnée lui-même.
Il faisait ses leçons publiques dans le cloître des Chanoines. Mais quand il enseignait, il ne permettait à aucun laïque d'y entrer. Et il ne craignit pas d'offenser par cette défense Évrard, châtelain de Tournai. Il avait pour maxime de ne rien moins craindre que les injustes ressentiments des grands de la terre, et disait, à cette occasion, qu'il était honteux à un homme sage de se détourner tant soit peu du droit chemin par leur considération. Cette régularité de conduite le faisait aimer et honorer, non seulement des citoyens et des Chanoines, mais aussi de l'évêque Radbod, qui gouvernait alors en cette qualité Noyon et Tournai. Quelques-uns disaient cependant, que tout cela venait moins d'un principe de religion, que du génie de philosophe ; mais Odon ne tarda pas à faire voir le contraire.
Il y avait près de cinq ans qu'il dirigeait l'école de Tournai, lorsqu'il fit acquisition du traité *Du libre arbitre*, par saint Augustin. Comme il avait alors plus de goût pour la philosophie séculière, que pour les écrits des Pères, il le jeta dans un coffre et lui préféra la lecture de Platon. Mais au bout de deux mois environ, expliquant à ses disciples l'ouvrage de Boèce, *De la consolation de la Philosophie*, et étant venu au quatrième livre où il est parlé du libre arbitre, il se souvint du livre qu'il avait acheté, et se le fit apporter. Après en avoir lu deux ou trois pages, il goûta peu à peu la beauté du style et en fut charmé. Appelant alors ses disciples pour leur faire part du trésor qu'il avait découvert, il leur avoua que jusque-là il avait ignoré que saint Augustin fût si éloquent et si agréable, et commença aussitôt à leur lire et expliquer ce traité, à quoi il employa tout ce jour-là et le suivant. Lorsqu'il en fut au troisième livre, où saint Augustin compare l'âme pécheresse à un esclave, Odon jeta de profonds soupirs et s'écria : « Hélas ! que cette pensée est touchante ! Elle me paraît nous regarder aussi naturellement que si elle n'était écrite que pour nous. En effet, nous ornons du peu de science que nous avons, ce monde corrompu, et après la mort nous ne serons pas dignes de la gloire céleste, parce que nous ne rendons à Dieu aucun service, et qu'au lieu d'y employer notre science, nous en abusons pour rechercher la gloire du monde et courir après la vanité ». Ayant ainsi parlé, il se leva et entra dans l'église en fondant en larmes. Aussitôt toute son école fut troublée et les Chanoines remplis d'admiration. Dès lors Odon commença à cesser peu à peu ses leçons publiques, à aller plus souvent à l'église, et à distribuer aux pauvres, surtout aux clercs qui étaient dans le besoin, l'argent qu'il avait amassé.
Tels furent les commencements de sa conversion. Elle devint si parfaite, qu'il n'eut plus dans la suite que de l'horreur pour ce qu'il avait aimé illégitimement, et de l'amour pour ce qu'il avait haï. L'abstinence, le jeûne, les autres macérations furent pour lui des exercices continuels ; et il tourna à l'étude de la vraie philosophie l'ardeur qu'il avait eue auparavant pour les sciences profanes. Souvent il jeûnait si rigoureusement, qu'il ne prenait pour toute nourriture que ce qu'il pouvait tenir de pain dans sa main fermée. De sorte qu'en peu de temps cette austérité de vie lui fit perdre son embonpoint et le rendit si maigre et si exténué, qu'à peine il était reconnaissable.
Plusieurs des élèves d'Odon ne tardèrent pas à connaître les dispositions de leur maître et le dessein qu'il avait formé de s'éloigner du siècle, pour aller vivre dans la solitude. Ils résolurent aussitôt de le suivre et d'embrasser avec lui la vie religieuse. Il ne s'agissait plus que de savoir dans quel lieu on se retirerait. Mais pendant qu'ils délibéraient tous entre eux sur ce sujet, des habitants de Tournai, informés par hasard du projet de leur savant professeur et de ses meilleurs élèves, et craignant de perdre des hommes si précieux, se transportèrent auprès de leur évêque, Radbod II. Ils témoignèrent au prélat le regret sincère que leur causait le départ d'Odon, et le prièrent en même temps de lui demander, puisqu'il était disposé à embrasser la vie religieuse, qu'il se retirât dans le monastère de Saint-Martin. Cette antique abbaye, située sur une petite montagne à peu de distance de la ville, avait été autrefois détruite par les Normands, et depuis lors on ne l'avait point relevée. Les Tournaisiens s'engagèrent à la rendre habitable et à l'approprier aux besoins d'Odon et des disciples qui l'accompagnaient.
L'évêque accueillit avec empressement des offres si généreuses, et les communiqua à son Chapitre qui en ressentit une grande joie. Les préparatifs du départ étant terminés, et les travaux suffisamment achevés, Odon et sa petite colonie furent conduits processionnellement à leur nouvelle demeure par l'évêque lui-même (1092). Là ils prirent l'habit de Chanoines réguliers, et embrassèrent la Règle de Saint-Augustin. Odon dirigea ses disciples, devenus maintenant ses fils spirituels, avec une sagesse et une prudence admirables. Il vivait avec eux comme un père au milieu de ses enfants, et quoique, dans les commencements, on eût à supporter toutes sortes de privations, l'exemple de sa patience et de sa conformité parfaite à la volonté de Dieu inspirait à tous les mêmes sentiments. Malgré la disette assez ordinaire des choses les plus nécessaires à la vie, le bienheureux Odon trouvait encore le moyen de soulager les pauvres. Il était pénétré pour eux d'une si grande charité, qu'il ne savait rien leur refuser. On pourrait même dire que la bonté de son cœur l'entraîna quelquefois trop loin, et exposa en plusieurs circonstances l'avenir de sa communauté; ce fut pour cette raison que ses disciples le prièrent de confier à un prévôt l'administration temporelle du monastère.
Le bienheureux Odon, dès ce moment, ne s'occupa plus que de la direction spirituelle de ses religieux, dont le nombre augmentait sans cesse. Beaucoup de jeunes gens, en effet, attirés par la réputation de sainteté de l'abbé et de ses disciples, rompaient généreusement avec le siècle pour venir embrasser la vie religieuse au monastère de Saint-Martin. Parmi ceux qui se distinguèrent surtout par leur courageuse constance, il faut citer Adolphe, fils de Sohier, chantre à l'église cathédrale de Tournai. Son père ayant appris qu'il voulait renoncer à tous les avantages auxquels il pouvait prétendre dans le monde, et qu'il s'était même déjà retiré au monastère de Saint-Martin, s'y rendit aussitôt avec plusieurs de ses amis, saisit son fils par les cheveux, l'accabla d'injures et de coups, et le força de rentrer chez lui. Quelques jours après, le jeune homme retourna au monastère à l'insu de ses parents qui le croyaient à la cathédrale. Le père irrité s'y transporta de nouveau, et, après avoir maltraité son fils, le ramena dans sa maison, où il le tint étroitement renfermé. Le vertueux Adolphe persévéra néanmoins dans ses intentions, et Dieu accorda même à ses prières que son père changeât tout à coup de dispositions à son égard. Sohier, en effet, ne consentit pas seulement à ce que son fils embrassât la vie religieuse dans l'abbaye de Saint-Martin, mais encore il demanda à y être admis lui-même, ainsi que son frère Herman, dont le cœur avait été également touché par la grâce. Ce changement extraordinaire fit grand bruit dans la ville de Tournai et y produisit les plus salutaires impressions.
Notre Bienheureux surtout se réjouissait de ces témoignages éclatants de la miséricorde de Dieu envers sa communauté naissante. Toutefois il n'était pas sans inquiétude à cause de certaines relations qu'entretenaient ses religieux avec des clercs de la ville. Il craignait que ces rapports ne nuisissent à leurs progrès dans la perfection. Un jour il en conféra avec son ami Aymeric, abbé du monastère d'Anchin, en qui il avait une entière confiance et qui venait souvent le visiter. Celui-ci lui conseilla alors d'adopter la Règle de Saint-Benoît, afin de mettre une séparation plus entière entre ses religieux et les personnes du monde, de quelque condition qu'elles fussent. Cette proposition fut goûtée du bienheureux Odon, qui en parla aussitôt à ses religieux. Ceux-ci l'accueillirent aussi avec joie, et demandèrent à recevoir, comme leur vénérable Père, l'habit de Saint-Benoît des mains de l'abbé Aymeric lui-même.
Le bienheureux Odon fut de nouveau élu abbé par ses disciples selon les ordonnances de la Règle de Saint-Benoît, et s'appliqua, avec une nouvelle ferveur, à leur donner à tous les exemples d'une vie sainte et laborieuse. « Voué à la pauvreté évangélique, il continua d'y assujettir sa communauté. Il ne voulut admettre pour son église ni croix d'argent ni aucun ornement précieux; il refusa les autels et les dîmes qu'on lui offrait. Tous ses religieux devaient vivre du travail de leurs mains et du produit de leur culture. Si on lui donnait des sommes d'argent, ce qui arrivait quelquefois, il les employait avec une généreuse libéralité, ou à racheter les captifs, ou à soulager la misère des pauvres. En une année de famine qui désola tout le pays, le compatissant abbé leur distribua tout ce qu'il y avait de provision dans sa maison, jusqu'à la laisser sans son propre nécessaire. Les personnes de l'autre sexe qui se retiraient à son monastère se trouvèrent en si grand nombre, que ne pouvant les loger commodément toutes ensemble, il les partagea en deux bandes, chacune de soixante environ, et les distribua dans deux monastères : l'un auquel il donna pour supérieure sa sœur Ermenburge, auprès de l'abbaye de Saint-Martin, et l'autre dans l'enceinte de la ville ».
Odon, après avoir été pour Tournai une source de lumière et de doctrine, y devint encore une source de renouvellement dans la piété chrétienne. L'exemple de ses vertus et les exhortations qu'il faisait en public y inspirèrent le mépris des choses passagères et le désir des biens futurs. Grand nombre de Tournaisiens ne regardèrent plus leur ville que comme une prison, et le cloître que comme un paradis anticipé. De là tant de saints divorces faits de concert entre le mari et la femme, et tant de salutaires séparations des enfants d'avec les pères, et des pères d'avec les enfants. Le pieux abbé ayant su se faire tout à tous, il était comme le père de tous, et comme l'âme qui donnait le mouvement à tous.
Déchargé de tout autre soin extérieur sur la sagacité et la vigilance d'un de ses élèves, tout le temps que lui laissaient ses exercices de piété, il l'employait ou à lire ou à copier les bons livres. Son exemple en ceci animait ses frères à l'imiter; et l'abbaye de Saint-Martin, sous son gouvernement, ne devint pas moins célèbre par la culture des lettres, que par son exacte discipline. Il y avait alors plusieurs habiles écrivains ou copistes, ce qui était un grand agrément pour le savant abbé. Ordinairement douze des plus jeunes n'avaient point d'autre travail que celui de transcrire les livres de l'Écriture sainte, les ouvrages des Pères et autres écrivains ecclésiastiques, tant anciens que modernes. Odon réussit par là à former une des plus nombreuses et des mieux conditionnées bibliothèques qu'on vit alors.
Après qu'Odon eut rendu tous ces services au diocèse de Tournai, la Providence l'envoya travailler dans celui de Cambrai. Il y avait dix ans que Gaucher, qui en était évêque, avait été déposé au concile de Clermont (1095) pour cause de simonie, et s'y maintenait néanmoins par la protection de l'empereur Henri IV. Le pape Pascal II, ne pouvant plus supporter cette infraction des règles, écrivit enfin à Manassé, archevêque de Reims, métropolitain de la province, lui ordonnant d'y faire élire au plus tôt un autre évêque, et de le sacrer sans délai. En conséquence, Manassé assembla son concile, auquel tous les abbés de sa métropole, et nommément celui de Saint-Martin, furent appelés. C'était le second jour de juillet; l'abbé Odon fut élu évêque de Cambrai et sacré sur-le-champ par l'archevêque assisté de ses suffragants. Odon ayant refusé de recevoir l'investiture des mains de l'empereur Henri IV, l'entrée de sa ville épiscopale, où se trouvait toujours l'intrus Gaucher, lui fut interdite, malgré les vœux d'une grande partie de la population.
Le vertueux prélat, laissant à la Providence le soin d'aplanir les difficultés qu'il rencontrait de toutes parts, ne songea qu'à réparer au plus tôt les maux causés par de longues et funestes divisions. Tout entier à ses devoirs de pasteur, il parcourait les différentes contrées de son vaste diocèse, pour y prêcher la parole de Dieu et remplir les fonctions de sa charge épiscopale; puis il se retirait au monastère de Saint-Martin pour y prendre quelque repos.
Lorsque le bienheureux Odon fut ordonné évêque, il y avait près de treize ans qu'il était abbé de Saint-Martin, dont il confia alors le gouvernement à Ségard, qui en était prieur, et en devint bientôt abbé. Ce monastère, dont on a représenté le triste état au temps qu'Odon entreprit de le rétablir, se trouvait riche et puissant lorsqu'il le quitta; on y comptait alors plus de soixante-dix moines.
En 1106, à la mort de l'empereur Henri IV, protecteur de Gaucher, Henri V donna ses ordres pour que cet évêque excommunié fût chassé, et Odon, légitime évêque, mis à sa place, ce qui fut exécuté la même année. Odon conserva dans l'épiscopat la même simplicité et la même pauvreté qu'il avait pratiquées auparavant, et ne laissa pas néanmoins d'y paraître comme une lumière brillante qui éclaira la maison du Seigneur. Il le fit non seulement par l'éclat de ses vertus, mais encore par le brillant de ses écrits. Au reste, nous savons peu de chose de sa vie épiscopale. Il eut quelque part à divers établissements de piété, nommément à celui de la collégiale de Dendermonde. Il étendit aussi ses bienfaits sur quelques abbayes, comme à celle de Saint-Denis, près de Paris, et à son ancien monastère de Saint-Martin de Tournai. Il accorda à celui-ci, à la prière de Benoît, son frère, qui en était moine et aumônier, la paroisse de Mande, pour aider à soutenir les aumônes qu'on faisait aux pauvres. Odon concourut encore, avec le châtelain de Bruxelles, à transporter à Forest le monastère des religieuses, que Fulgence, abbé d'Afflighem, avait établi près d'Alost, afin qu'elles fussent plus commodément et en plus grande sûreté. Il confirma encore, en 1106, la fondation de l'abbaye de Jette, en Brabant; en 1107, celle de l'abbaye de Saint-Jean de Valenciennes; en 1110, celle de l'abbaye de Cortemberg; et en 1112, celle de Bornhem. Dès 1106, il s'était trouvé au concile tenu à Poitiers par le légat Brunon de Segni, en faveur de la croisade. Au bout de deux ans, en 1108, il fut de l'assemblée des évêques, des abbés et autres, dans laquelle on termina le différend entre les Chanoines de la cathédrale et les moines de Saint-Martin de Tournai.
Après ce que Henri V avait fait pour favoriser l'entrée de notre pieux Évêque dans son siège, on ne devait pas s'attendre qu'il l'y inquiétât. Il le fit néanmoins, en exigeant qu'il reçût de lui l'investiture, c'est-à-dire la crosse et l'anneau, qu'il avait déjà reçus de la main de son archevêque à son ordination. Le refus d'Odon fut puni par l'exil, ce qui l'obligea à se retirer à l'abbaye d'Anchin, où il s'occupa à la composition de quelques livres de piété, comme il nous l'apprend lui-même. Cet événement arriva en 1110, lorsque Henri V, s'étant brouillé avec le pape Pascal II, voulut rentrer dans le droit de donner les investitures. Il retourna cependant à son siège, où, se sentant atteint d'une maladie dangereuse, il abdiqua l'épiscopat et se fit porter à Anchin.
L'abbé Ségard l'ayant appris, courut promptement à Anchin, accompagné de quelques-uns de ses frères, pour tâcher d'obtenir que le saint Évêque fût transporté à Saint-Martin de Tournai, dont il avait été lui-même abbé. Mais Alvise, abbé d'Anchin, protesta qu'il ne souffrirait jamais qu'on lui enlevât un dépôt que Dieu même lui avait confié.
La maladie d'Odon dura huit jours, qu'il employa à recevoir les Sacrements et à se préparer par d'autres bonnes œuvres à paraître devant Dieu. Ceux qui étaient présents attestent qu'il attendait sa dernière heure avec la même sécurité que si c'eût été un autre qui dût mourir pour lui. Il ne
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laissa pas, toutefois, de demander instamment le secours des prières de la communauté, « parce que », disait-il, « je ne pourrai soutenir le jugement de Dieu s'il en sépare sa miséricorde ». Ainsi mourut ce bienheureux Évêque, le 19 juin 1113, dans la huitième année de son épiscopat, à compter du jour de son ordination. Il fut enterré avec honneur dans l'église d'Anchin, devant le crucifix, sous une tombe de marbre blanc, où l'on fit représenter sa figure et graver l'inscription suivante :
Hic tegitur Præsul Odo, Qui perspectus omni mundo, Fuit exul, Deo fidelis : Fulget cœlo quasi sidus.
« Ici repose l'évêque Odon, célèbre dans le monde; il fut exilé et fidèle à Dieu : il brille maintenant dans le ciel comme un astre ».
Odon est honoré depuis longtemps comme bienheureux dans plusieurs églises des Pays-Bas.
## ÉCRITS DU BIENHEUREUX ODON.
Outre un ouvrage intitulé : De l'Être et de la Chose, Odon avait composé deux autres ouvrages philosophiques, le Sophiste et les Complexions, c'est-à-dire des conclusions ou raisonnements. Ces ouvrages sont perdus ainsi que son poème sur la Guerre de Troie. On possède encore d'Odon de Cambrai une Explication du Canon de la Messe ; un ouvrage sur le Péché originel ; un dialogue sur l'Incarnation ; un traité du Biosphème contre le Saint-Esprit ; un écrit sur les Canons des Évangiles ; une Homélie sur l'évangile du mauvais fermier ; quelques Homélies ; un Poème sur les premiers versets du livre de la Genèse, ou l'Ouvrage des six jours ; un recueil de Paraboles ; un recueil de Lettres ; un traité sur le Canon ; un traité du Corps et du Sang du Seigneur ; les Tétraples du Psautier ; une Lettre à Lambert, évêque d'Arras ; on lui attribue aussi une Introduction à la Théologie, et un Traité ou Exposition du nombre trois.
Nous avons composé cette biographie avec la Vie des Saints de Cambrai et d'Arras, par l'abbé Destombes, et avec l'Histoire littéraire de la France, par Dom Rivet.
Événements marquants
- Enseignement de la philosophie à Toul puis à Tournai
- Conversion à la vie religieuse après la lecture de saint Augustin en 1092
- Restauration de l'abbaye de Saint-Martin de Tournai
- Adoption de la règle de Saint-Benoît
- Élection comme évêque de Cambrai en 1105
- Exil à l'abbaye d'Anchin suite au conflit des investitures avec Henri V
Miracles
- Conversion soudaine de Sohier et Herman après la persécution d'Adolphe
Citations
Annulus Odonem decet aureus Aureliensem.
Je ne pourrai soutenir le jugement de Dieu s'il en sépare sa miséricorde.